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Harro sur le baudet!

Bon, décidément, ce n’est pas vraiment la semaine de notre collègue Luc Ferry. Après les “révélations” du Canard enchaîné de la semaine dernière, il est destiné à rester pour quelque temps dans l’univers médiatique (qui, toutefois, oubliera bientôt cette affaire si les humoristes n’y mettent pas du leur), celui-qui-n’a-pas-assuré-ses-cours-à-l’Université-pendant-l’année-2010-2011. Ô le vil personnage! Et, si cela se trouve, il ne paye pas ses notes de coiffeur!

Halte au feu. Je n’ai guère de sympathie pour ce collègue, mais, contrairement à la journaliste de Libération, Véronique Soulé, je ne crois pas pourtant que la situation administrative de L. Ferry doive être l’objet d’un tel scandale. A ce compte-là, en effet, toutes les façons d’élever un fonctionnaire dans les sphères du pouvoir politico-administratif (en le prélevant sur l’effectif de son administration d’origine) peuvent être qualifiées de “faveurs”, puisque, par définition, il s’agit d’une prérogative propre des pouvoirs présidentiel et gouvernemental. Ces mécanismes (détachements, mises à disposition, etc.), plus ou moins  encadrés par le droit administratif, correspondent au fait que, dans un régime comme le nôtre, chaque majorité politique a besoin pour mettre en œuvre ses politiques publiques de disposer d’hommes (ou des femmes) en qui elle met sa confiance. Or il se trouve qu’en France, les gens dont chaque majorité politique successive réclame la loyauté se trouvent très  souvent être des fonctionnaires (ou l’être devenus par la vertu de leur engagement politique, comme avec les nominations au “tour extérieur” des grands corps de l’État). Il est du coup tout de même navrant de voir des candidats à la primaire socialiste, Manuel Valls et Ségolène Royal,  se voyant déjà Président/e de la République, s’offusquer de la situation de Luc Ferry. Qu’ils prennent donc alors l’engagement de se priver de ces diverses formules de mise à disposition de fonctionnaires pour former leur futur cabinet présidentiel ou les futurs cabinets de leur ministres, et on en reparle sérieusement!  Pourquoi ne pas nommer alors préfets, recteurs, et autres hauts responsables administratifs sur la foi d’un concours ou même de l’ancienneté?

De même, on peut penser ce qu’on veut du “Conseil d’Analyse de la la Société” que préside Luc Ferry, mais l’existence de cet organisme correspond à une orientation politique précise, celle de la majorité en place. Cette dernière a jugé – libre à elle! – qu’il lui fallait d’autres sources d’inspiration à ses politiques publiques que celles que procurent déjà de nombreux organismes publics et parapublics (l’ex-Commissariat au Plan par exemple). On peut y voir aussi sans doute, vu sa composition, la preuve d’une certaine défiance vis-à-vis des résultats des sciences sociales académiques, défiance qui, personnellement, ne me fait pas plaisir. Que L. Ferry dirige contre une rémunération (à deux niveaux apparemment: son traitement statutaire de professeur d’Université, plus un supplément ad hoc) ce comité dont certains penseront certes  qu’il tient du célèbre “comité théodule” demeure entièrement l’affaire des libres choix gouvernementaux.  Sous la Vème République,  toute majorité a fait ou fera la même chose, car la sphère de l’Administration n’y est guère séparée de celle de la Politique. Les politiques publiques regorgent en effet de ce genre de comités, commissions, autorités, etc. , et que le parti ayant déjà gouverné le pays qui n’a jamais créé un tel “machin” à l’utilité peut-être contestable jette donc la première pierre à  Luc Ferry.

Et qu’on ne me parle pas, par ailleurs, de la multiplication des activités de Luc Ferry, impressionnante il est vrai : qui, dans le monde politique et médiatique français, se contente d’une seule activité? La domination, c’est justement d’y être multi-activités. Ou, alors, critiquons toutes les formes de domination – ce qui serait souhaitable, mais ce qui va bien au delà du cas Luc Ferry.

Plus amusant tout de même:  les difficultés de la situation administrative de notre collègue, qui ont permis au Canard enchaîné de le “poisser” (pour user du terme rare que Luc Ferry a remis au premier rang de la langue française), semblent bien être une conséquence de l’autonomie universitaire qu’a encouragé cette même majorité dont il est proche. C’est du coup un peu l’arroseur arrosé : eh oui, comme les budgets universitaires (fort serrés) ne doivent désormais plus subventionner via des personnels hors les murs d’autres activités que l’enseignement et la recherche, et que les conseils d’administration des universités autonomes ont reçu cette prérogative de surveiller les sorties des rangs, ils en usent.

Moins amusant : que cette affaire fasse tant de bruit témoigne sans doute du sentiment d’injustice montant dans la société française.

Petite précarisation entre amis

C’est toujours une joie mitigée que de voir  se réaliser ses plus sombres prévisions sur un point de la réalité qui vous tient à cœur : joie intellectuelle d’avoir exercé sa raison avec justesse, tristesse profonde de constater que le regrettable se trouve effectivement en train de se produire comme on l’avait prévu. C’est le sentiment que j’ai eu en découvrant hier l’annonce suivante sur la liste de diffusion de l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP) :

Sciences Po [X censuré pour ne pas rattacher le problème à une institution en particulier] recrute deux enseignants chercheurs à temps partiel.

Dans le cadre de la réforme du cycle Master de son Diplôme, Sciences Po [X], grande école publique rattachée à l’Université [Y] et au PRES [Z], recrute à partir du 1er septembre 2011 deux enseignant(e)s chercheur(e)s à temps partiel sur des contrats d’établissement d’un an renouvelable [je souligne]. Confronté à un sous encadrement chronique en enseignants chercheurs statutaires, l’établissement fait ce choix, contraint et raisonné [contraint peut-être, mais raisonné vraiment?], dans le but de proposer un statut et une reconnaissance minimales [effectivement, c'est le terme : "minimales"] à des docteurs sans poste qui contribuent, par les responsabilités pédagogiques et administratives qu’ils endossent, à son développement [formulation bien maladroite qui laisse à penser à cause de l'usage du présent de l'indicatif qu'il s'agirait de légaliser une situation de fait déjà en cours]. La rémunération équivaudra à celle d’un MCF en début de carrière sur la base d’un temps de travail de 50% [ne surtout pas faire le calcul et ne pas comparer à un revenu du secteur privé au même niveau de qualification, ou alors considérer que "doctorat en science politique  = BTS ou DUT" ]. Il sera demandé aux personnes recrutées d’assurer une charge d’enseignement de 96h équivalent TD et de participer directement [ je souligne] à la gestion et à l’animation de deux majeures du cycle Master.

1er poste Le-la candidat(e)[n'oublions pas d'être politiquement correct] sera titulaire d’un doctorat en science politique obtenu en France ou à l’étranger. Il (elle)[idem] pourra faire valoir d’une solide expérience d’enseignement (magistral et TD) [mais il recevra, voir plus haut, un demi-salaire de débutant] , de préférence dans un département universitaire de science politique ou dans un Institut d’Etudes Politiques, et d’un dossier de recherche conséquent [pour un salaire de débutant, n'est-ce pas?]. La maîtrise de l’anglais et la capacité à enseigner dans cette langue sont souhaités [spécial bonus, qui ne vaut pas supplément de salaire!]. Il (elle) sera rattaché(e) pour ce qui concerne ses activités de recherche au [laboratoire W] (UMR CNRS). Les thématiques de recherche et d’enseignement recherchés sont: la sociologie des relations internationales, la sociologie des conflits, l’étude des politiques de sécurité, les questions stratégiques comparées… Le-la candidat(e) retenu aura à exercer des responsabilités d’animation [autrement dit, la direction d'une filière de formation à créer avec tout le travail qui s'en suit, ce qui signifie d'évidence en heures plus qu'un mi-temps, surtout si la formation n'est pas en phase de croisière] de la Majeure Stratégie Intelligence et Gestion des Risques au sein de la spécialité Carrières Européennes et Internationales.

2ème poste Le-la candidat(e) sera titulaire d’un doctorat en science politique obtenu en France ou à l’étranger. Il (elle) pourra faire valoir d’une solide expérience d’enseignement (magistral et TD) [idem], de préférence dans un département universitaire de science politique ou dans un Institut d’Études Politiques, et d’un dossier de recherche conséquent [idem]. La maîtrise de l’anglais et la capacité à enseigner dans cette langue sont souhaités [idem]. Il (elle) sera rattaché(e) pour ce qui concerne ses activités de recherche au [laboratoire W] (UMR CNRS). Les thématiques de recherche et d’enseignement recherchés sont: la sociologie des relations internationales, la sociologie des conflits, l’étude du rôle des ONG et de la société civile dans la résolution des confits, l’analyse de la médiation et de la négociation internationales, la religion comme acteur international… Le-la candidat(e) retenu aura à s’investir [ô que ce terme sonne doux aux oreilles néo-managériales, s'investir? késako?] au sein de la Majeure Conflits et Développement au sein de la spécialité Carrières Européennes et Internationales.

Il est possible de faire acte de candidature pour l’un et l’autre poste. Les dossiers de candidatures sont à adresser à Monsieur le Directeur [etc., je ne veux vraiment pas personnaliser l'affaire, j'avais cependant oublié dans un premier temps de supprimer le nom du laboratoire de recherche concerné.]

Cette offre se passe presque de commentaires! Mais allons-y tout de même.

Premièrement, il se confirme que les nouvelles formes d’emploi ouvertes par les récentes réformes universitaires dans le domaine de l’enseignement et de la recherche aboutissent, non pas seulement à payer mieux des enseignants-chercheurs ou chercheurs que les Universités françaises iraient débaucher sur le marché international des valeurs académiques montantes (les “stars”), mais aussi à payer aussi peu que possible et à précariser les personnels désirant entrer dans la carrière académique. Ces deux offres, qui correspondent en charge de travail effective d’évidence  à plus que des mi-temps, ainsi que les pré-requis qu’on exige des candidats (en rien différents de ceux qu’on exige par ailleurs des statutaires dans la même institution), sont une démonstration éloquente de ce point. Faute de budget suffisant attribué par ses tutelles, la structure, tout en se rengorgeant de son excellence et sa réforme en cours,  fait payer le prix de l’ajustement financier aux derniers entrants, à ces malchanceux qui feront la même chose (et peut-être même plus) que leurs collègues pour bien moins cher, et, qui, en plus, pourront être mis à la porte dès qu’ils seront devenus importuns, mais qui auront un “statut” meilleur qu’encore pire (des vacations, je suppose!). On me rétorquera qu’après tout, c’est la même chose  pour la plupart des jeunes entrants sur le marché du travail dans le secteur privé (avec les CDD et autre intérim), sauf qu’en France, l’emploi en CDD et en intérim, même pour les jeunes, suppose (encore à ce stade) le paiement d’une prime de précarité (10%), calculée comme un pourcentage du salaire équivalent des personnes en CDI. Un précaire smicard touche plus à la fin des mois où il a travaillé qu’un statutaire smicard. (Situation qui chagrine d’ailleurs fort le patronat… qui voudrait un contrat unique…)

Deuxièmement, d’évidence, ces postes sont en réalité fort mal payés, à part en espérance! Ce sont des mi-temps, avec certes une paie à mi-temps, mais cela ne tient nullement compte de la spécificité du travail académique. Je vois mal en effet les personnes occupant ces postes réduire leur activité de recherche de moitié, parce qu’elles sont payées à mi-temps. Rappelons en effet qu’un enseignant-chercheur consacre selon la définition officielle du métier  la moitié de son temps à l’enseignement (soit 192 heures équivalent TD ou, en d’autres termes, 800 heures en comptant tout ce que cela représente en préparation, corrections, etc.) et l’autre moitié à la recherche (soit 800 heures). Dans le cas présent, les personnes choisies vont faire très probablement 800 heures de recherche (d’autant plus qu’elles voudront “nourrir leur dossier” pour aboutir plus tard à un  poste statutaire de MCF ou de chercheur CNRS), 400 heures de travail liées aux 96 heures équivalents TD à faire devant les étudiants, et enfin un nombre indéterminé d’heures liées à la direction ou à l’animation de formation de niveau  master. Autrement dit, nous ne sommes pas loin en pratique de payer un travail à plein temps d’une personne pleine d’expériences au prix du mi-temps de débutant. Belles soldes, que voilà! Bien mieux qu’à la Samaritaine! (La seule façon de rétablir l’équilibre serait que les personnes concernées partent la moitié de l’année à l’autre bout du monde pour y faire leur recherche dans une autre Université payant l’autre moitié de cette dernière).

Troisièmement, il s’agirait là de la part de l’institution concernée d’un choix “raisonné”. C’est vrai au sens où réduire les rations sur le Radeau de la Méduse tend à permettre à quelques uns de survivre plus longtemps au désastre en cours. Mais, pour le reste, cela revient à avaliser le fait que l’Université est sous-financée par rapport aux nobles objectifs qu’elle se donne, qu’elle s’apprête résoudre le problème grâce à l’existence d’une vaste armée de réserve de docteurs sans postes auxquels, de toute façon, il  n’est plus possible de valoriser autrement les nombreuses années de doctorat et de post-doctorat que par ce genre de postes (transitoires en principe…), qu’il est bon que ces gens soient payés d’espoirs d’obtenir un jour (quand leur Prince viendra…) un poste statutaire, bref, on se trouve à peu prés là dans la même situation “morale” que n’importe quelle entreprise qui profite de l’état dégradé du marché du travail pour imposer ses conditions aux travailleurs. Cela ne me choque pas tant que cela du point d’une entreprise, dont le seul objectif est la maximisation du profit de ses actionnaires, et de la part de dirigeants qui sont bien payés pour cela. C’est le jeu capitaliste ordinaire, mais, dans le monde académique, où les décisions sont censées être prises par un groupe de pairs au nom d’autres objectifs (formation des étudiants, recherche désintéressée), je ne vois là qu’une exploitation des “outsiders” par les “insiders”, et surtout qu’un manque de courage de la part des dirigeants de ces institutions. Si vous n’avez pas l’argent pour faire fonctionner votre boutique, eh bien diminuez la voilure, n’ouvrez pas de nouvelles filières, officialisez que vous ne pouvez pas faire plus avec moins. Arrêtez donc de faire semblant que vous pouvez faire des miracles – que vont payer en pratique les derniers entrants. Ce faire semblant que tout va bien est sans doute l’une des causes majeures de l’atonie du monde universitaire. Le bateau coule, mais que l’orchestre continue à jouer et les convives de valser!

Quatrièmement, je sais bien que, malgré mes propos, ces postes seront pourvus, qu’il se trouvera sans aucun doute des docteurs sans poste pour trouver au final les conditions acceptables dans l’espoir d’un retour sur investissement en terme d’un poste à statut. C’est certain que le piège socialement construit par l’état du marche du travail en général s’est refermé sur certains qui ont bien trop investi dans l’espoir d’une carrière académique pour renoncer à ce stade. Serais-je moi même encore dans ce cas, peut-être tenterais-je moi aussi  de candidater, en me demandant en plus – misère! – si la compétition est vraiment ouverte. Pour le présent, il n’y a donc pas grand chose à faire, mais, pour l’avenir, cela me confirme qu’en tant qu’enseignant-chercheur, je dois décourager le plus possible les étudiants qui en auraient l’intention de faire une thèse. Les gains en terme de carrière à en attendre semblent de plus en plus compromis. Une profession qui accepte de se précariser ainsi signale bien l’écroulement en cours de son poids réel dans la Reproduction sociale. De fait, en entrant sur cette pente au nom d’un raisonnement bien pesé,  il n’existe par d’autres limites à la baisse des conditions de recrutement qu’un ajustement “automatique” par la disparition progressive du vivier des docteurs sans poste. Il parait que le nombre d’entrants en thèse diminuerait, voilà la seule bonne nouvelle pour l’avenir.

Enfin, bonne chance aux candidats à ces deux jolis postes de tout repos!


Enchères inversées.

De nombreux collègues et de nombreuses organisations représentatives, anciennes (principaux syndicats) ou nouvelles (SLR, SLU) du monde des enseignants-chercheurs avaient exprimé de fortes  craintes sur les potentialités de déstabilisation du statut d’enseignant-chercheur (ou de chercheur) que comportaient certains articles de la L. R. U. .

Eh bien, lisez ce qu’ont pu lire il y a quelques jours  les abonnés à la liste de l’ANCMSP (Association nationale des candidats aux métiers de la science politique) :

“Bonjour,

La faculté de droit de (censuré, il ne s’agit pas de personnaliser le problème) propose pour cette rentrée (2010) un poste de contractuel à un docteur en science politique. Il s’agit d’un poste d’un an qui pourrait être renouvelé une deuxième année. Le salaire est légèrement inférieur à celui d’un MCF débutant. (Je souligne) Le service est composé notamment d’un cours d’Introduction à la science politique (L1), de Relations internationales (L1), de Sociologie politique (L2), de Politiques communautaires (M1) et de conférences de Culture générale au Centre de préparation aux concours administratifs. (Donc, vu la teneur des enseignements prévus, notre futur contractuel possèdera de très  grandes qualités : il ne maîtrisera pas moins de trois ou quatre sous-disciplines de la science politique qu’il pourra enseigner derechef à un niveau universitaire.) Tout cela est assez urgent. (Je souligne.) Les services de la présidence de l’Université n’ont pas encore décidé si le recrutement doit se faire par un comité de sélection ou de manière plus souple. (Je souligne et je m’interroge). En attendant vous pouvez m’envoyer les demandes de candidature et un cv soit sur mon mail perso (Je censure le nom du collègue dont émane cette recherche de candidats), soit sur (idem). Dès que les modalités exactes de recrutement seront arrêtées, je vous en informerai. Merci pour vos réponses.

Cordialement(idem : inutile de personnaliser).”

Si cette information n’est pas un hoax, une blague un peu provocante d’un candidat déprimé par quelques campagnes de recrutement infructueuses, ou encore une sorte d’enquête sociologique (peu éthique) destinée à voir combien de réponses on peut obtenir par un tel biais, cette annonce confirmerait (donc au conditionnel, modalité de l’incertitude en français) :

a) Que les postes contractuels d’enseignement-recherche vont  bien être soumis à la dure loi du marché, et qu’en ce qui concerne la science politique (dont il faut bien dire avec modestie que l’avenir de la France sur le marché mondial des technologies émergentes ne dépend pas, non plus d’ailleurs que le prestige des universités hébergeant de tels enseignements), nous allons assister à de belles enchères inversées. A un moins-disant tout à fait digne d’aligner le sort de ces nantis d’intellectuels sur le sort du prolétariat, comme dirait un marxiste grossier. En effet,  s’agissant d’un poste contractuel à durée déterminée, oser offrir un salaire moindre que celui de MCF débutant (qui n’est déjà pas mirobolant, même après la récente revalorisation de la grille salariale) me parait légèrement, légèrement indécent. Pourquoi ne pas aller jusqu’à  offrir le SMIC après tout? On trouvera toujours au moins un(e) docteur(e) sans poste en fin de droits, prêt(e) à saisir cette planche de salut, – qui sera certes toujours plus intéressante pour l’esprit qu’un petit job dans le télémarketing par exemple. Je  souligne toutefois  que, dans le secteur privé, les contrats temporaires (CDD et Intérim) donnent droit à des avantages pécuniaires (s’ils ne sont pas transformés in fine en CDI). Cela ne semble pas être le cas ici. Ou alors, faut-il y voir une sorte de pré-recrutement pour un poste de MCF? Au quel  cas, la procédure de recrutement s’impose d’elle-même (à savoir la commission de sélection et tout le tralala), la Faculté de droit concernée se contenant de faire une gymnastique bureaucratique pour recruter tout de suite quelqu’un dont elle n’aura le support budgétaire que dans un ou deux ans.

b) Que la préparation de la rentrée n’est pas excellente dans certaines universités; en effet, faire, de manière plutôt informelle, une telle annonce à moins de trois semaines de la rentrée universitaire (mi-septembre) me parait témoigner du caractère médiocre de la gouvernance universitaire. En même temps, comme dit la blague (vétéro-)soviétique, “Puisque vous faites semblant de me payer, je fais semblant de travailler, nous sommes quitte, camarade commissaire!” Les étudiants concernés par ce futur enseignant à coût réduit et  à obsolescence programmée ne seront pas en droit d’exiger grand chose de lui.

c) Qu’en l’espèce, l’Université française continue de s’illustrer par la capacité de ses jeunes enseignants à traiter sans frémir  de plusieurs matières qui, ailleurs, supposeraient une longue  spécialisation à chaque fois pour avoir le droit de  s’adresser à un auditoire d’étudiants du supérieur. Il est piquant de  se  souvenir que ces postes contractuels dans l’enseignement ou dans la recherche avaient été présentés lors du service après-vente de la L. R. U. en direction de la communauté universitaire et scientifique comme un moyen de payer enfin en France des spécialistes pointus dans leur domaine d’excellence – et donc de tirer vers le haut l’Université française. Avec une telle offre d’emploi, nous sommes dans le cas bien plus ordinaire du jeune universitaire recruté dans notre pays. Ce dernier, dans une large mesure, est supposé, nécessité du service oblige, pouvoir traiter de presque tout dans sa discipline de rattachement. On évitera toutefois de demander à un politiste de traiter ex abrupto du droit romain… Ce postulat de généralisme, voire de pic-de-la-mirandolisme, possède sans doute des côtés formateurs, dont j’attesterais volontiers par ma propre expérience, mais il nous éloigne de l’idée de “chaire” typique au contraire des universités étrangères les plus admirées.

Enfin, espérons qu’il s’agit en fait d’une simple vapeur estivale de quelque bureaucratie universitaire.

Rollot-la-peste!

Notre journaliste préférée au Monde, Catherine Rollot, persiste et signe. Hier à Paris, aujourd’hui (9 avril) en province, son journal titre :  “Université : le conflit se durcit à la veille des examens”, et elle gagne la Une avec un article qui commence en première page et se poursuit en page 9.  A lire cet article, on dirait que le conflit porte avant tout sur la LRU en elle-même (loi votée en 2007, rappelons-le). Cette loi constitue certes  la “mère de toutes les réformes universitaires” en cours, sa lecture comme moment de l’avènement officiel d’une Université vouée à la seule “économie de la connaissance” (lecture avalisée d’ailleurs par le récent discours de N. Sarkozy, rapporté  par C. Rollot elle-même) constitue peut-être un “frame” (pour utiliser un terme cher aux adeptes des théories des mobilisations) permettant d’agréger une partie au moins des revendications multiples qu’énonce le monde  de l’enseignement supérieur et de la recherche, mais ce dernier dans  ses très nombreuses composantes est surtout capable d’avoir des demandes précises sur chacun des enjeux du conflit (décret sur le statut des enseignants chercheurs, “mastérisation” des  filières menant à l’enseignement primaire et secondaire, statut des doctorants, financement de l’enseignement supérieur et de la recherche, nature et rôle de l’évaluation, avenir du CNRS, etc.). Un encadré rappelle d’ailleurs “Les grandes étapes du conflit”, mais il s’avère tellement lacunaire qu’il ne renseignera (vaguement) qu’un martien récemment débarqué dans notre beau pays. Un véritable état des lieux des conflits en cours, pour une presse se voulant de référence, demanderait d’expliquer précisément sur chaque point où l’on en est exactement, tâche difficile il est vrai tant les autorités gouvernementales ont brouillé les pistes. Il est de plus affirmé en sous-titre de la Une qu’ “aucun dialogue ne se noue avec le ministère” :  certains syndicats apprécieront sans doute leur renvoi dans le néant, de même que la majorité de la CPU renvoyé de la même manière à son inexistence. Il est vrai que C. Rollot présente le conflit comme en voie de radicalisation : on aurait, d’un côté, des opposants radicalisés et, pour tout dire à l’en croire, un peu autistes, et, de l’autre, un Président (complètement) droit dans ses bottes, et que le meilleur gagne!  On hésite entre la volonté de réduire le conflit en cours à quelques extrémistes (dont peut-être… le Président lui-même?) et celui de théâtraliser le conflit pour le rendre plus appètent pour le lecteur du Monde. Un surprenant amalgame est de plus implicitement proposé au lecteur avec les séquestrations de patrons, vu l’encadré situé dans le corps de la suite de l’article en page 9, intitulé “Nicolas Sarkozy ‘ne laissera pas’ séquestrer les patrons”. On pourrait d’ailleurs s’amuser de cette jonction (au moins  dans l’espace d’une feuille de papier imprimé) entre “prolétariat” et “intellectuels” – le marxisme politique la théorisait, le Monde la réalise.

Madame Catherine Rollot mérite donc bien de ma part le slogan qui donne  le titre à ce post, calqué certes sur celui de “Ridgway-la-peste” (ce qui constitue en fait une auto-critique par avance de mon propre énervement), mais qui évoque plus simplement l’injonction que l’on fait à un petit enfant : “Tu es une petite peste!”, tant cet article à l’objectivité bien construite est cousu de fil blanc. Injonction gentille au demeurant dans mon esprit. Aprés toutes les critiques qui, semble-t-il, sont parvenues à son journal, de la part de collègues plus exaspérés encore que je ne le suis, et, aprés le coup de sang de Jérôme Valluy, notre collègue de Paris I (ce n’est pas le premier coup de sang du dit collègue, dirons amers certains…), qui a élaboré une “Charte” de boycott radical du Monde (fort bien conçue au demeurant en tenant compte des réalités de l’économie numérique de la presse en ligne), il y a là comme un certain panache de la part de ce journal à cracher ainsi au visage du monde universitaire (mobilisé contre les diverses réformes en cours) un bel article de Catherine Rollot, qui, parlant de radicalisation, omet bien à propos, de citer la “Ronde infinie des obstinés”,  la vague  montante de démissions des tâches administratives (en dehors du refus de certains de présider les jurys du baccalauréat), ou simplement la défiance sourde que ressentent désormais beaucoup de collègues vis-à-vis de toutes ces politiques publiques de l’enseignement et de la recherche. La rédaction du Monde est solidaire avec sa journaliste, c’est heureux, il faut être cohérent dans la vie, nous les félicitons de ne pas avoir faibli face à ces fâcheux que nous sommes, nous nous le tenons pour dit.

Contrairement cependant à la proposition de J. Valluy, nous continuerons à lire ce qui s’écrit dans ces pages. Il est toujours intéressant de savoir ce qui se dit dans la Pravda! Les récoltes ont-elles été bonnes en Ukraine cette année? Trés bonnes, nous dit-on, mais alors pourquoi le pain manque-t-il si souvent à Moscou? Pourquoi nous parle-t-on aussi de ces hooligans condamnés  de lourdes peines?

PS. Suite de la ténébreuse affaire…. Le Monde du samedi 11 avril 2009 consacre une page entière à la publication de lettre de lecteurs (p. 17) sous le titre : “La crise universitaire. Le rejet des réformes qui bouleverse les universités depuis des mois a suscité un abondant courrier, souvent critique vis-à-vis de notre traitement. Nous en publions des extraits -expurgés des attaques ad hominem.” On pourrait discuter sur le choix des lettres retenues, mais comment ne pas voir dans cette page l’illustration du pas de deux auquel se livre le Monde? Je donne la première page à C. Rollot (qui à n’en point douter fait partie des cibles des attaques ad hominem dont l’existence est ainsi révélé au lecteur!), et ensuite pour corriger cette fâcheuse impression, je me fends d’une page de lettres de lecteurs (un peu) énervés. J’imagine le dialogue qui a dû présider à ce choix :

-Les chefs (avec en appui, les commerciaux) : “Bon, là sur ce coup, c’est grave, les ventes se dégradent, les désabonnements pleuvent, et, en plus, un excité a lancé un appel au boycott, y compris de la version on line“.

- La rédaction (la majorité) : “Mais notre traitement du conflit a été objectif, dans les règles du bon journalisme; ce sont tous des grincheux mal lavés ces universitaires, nous ne pouvons nous laisser aller à subir des pressions d’où qu’elles viennent, tout désaveu des collègues concernés serait une offense inacceptable à notre dignité, il ne faut pas céder d’un pouce.”

- La rédaction (la minorité) : “Admettons tout de même que le traitement de toute l’affaire a été léger faute de moyens alloués par la direction, que l’effet “Voix de son maître”  qui a en résulté est la cause dernière de cette fronde d’un lectorat important pour notre crédibilité, ce sont nos sources que nous insultons ainsi.”

-La direction: “Bon je propose un compromis : premier temps, la personne la plus insultée par les réactions reçues à ce jour obtient la Une, puis, second temps, le journal donne la parole aux critiques – pas bien sûr à l’excité!- , et l’affaire est close, rompez!”.

-Tous : “Fort bien!”

Si les choses se sont passées ainsi, sachent les journalistes du Monde que leur pas de deux m’énerve encore plus que leur arrogance!

Le latourisme est-il un humanisme?

Dans le Monde daté de ce jour, 26 février 2009 (pages Débats/Décryptages), Bruno Latour publie un article sur l’autonomie universitaire, intitulé “Autonomie, que de crimes on commet en ton nom!” (p. 19).

Passons sur le titre, dont j’ai voulu proposer un plagiat de biais, par le titre de ce post, qui dit déjà assez ce que j’en pense.

Le sens politique de l’article dans la situation concrète dans laquelle l’Université se trouve aujourd’hui ne peut être qu’un soutien (certes affiché comme critique) à la politique gouvernementale actuelle, et correspond à première vue mutatis mutandis à la rengaine tout à fait classique de la droite la plus libérale sur le “conservatisme” indécrottable de ceux qui refusent toute réforme qu’elle pourra proposer. L’autonomie selon B. Latour permettrait enfin de gérer entre universitaires au niveau local ses propres affaires (comme si ce n’était pas déjà largement le cas…), et que le meilleur gagne enfin! Vae victis, comme disaient les anciens Romains, et longue vie à Herbert Spencer, notre seul et unique  prophète! Selon B. Latour, “On peut trouver tous les défauts à la réforme actuelle, mais elle a l’avantage de donner enfin goût aux universités de se passer de leur ‘tutelle’ (nb. l’Etat, le ministère) et de commencer à régler leurs affaires par elles-mêmes en récupérant des capacités de recherche que l’on avait dû créer en dehors d’elles à cause de leur lourdeur et de leur passivité. (nb. Latour suggère un rapatriement  de toutes les capacités de recherche de la France au sein des Universités, CNRS et centres de recherche des Ministères compris). Il y a des risques de dérive? De localisme? De mandarinat? De pouvoir présidentiel? Oui, bien sûr, mais cela vaut toujours mieux que la dépendance (nb. à l’État) . Les mauvaises universités disparaitront enfin, libérant des ressources (nb. de l’État) pour les autres : ce n’est pas à la gauche de défendre les privilèges de la noblesse d’État.” On notera que B. Latour se situe là sur un plan utilitariste qui privilégie les gains attendus pour les “savoirs les plus avancés” en lien avec “les services rendus à l’ensemble du collectif” (nb. pas à la “société” – notion non latourienne -, mais au “collectif”, qui correspond sans doute  dans le texte au “vaste ensemble de pratiques dont ils (nb. les universitaires) reçoivent en échange leur subsistance et qu’ils nourrissent à leur tour” ) par rapport aux éventuels désagréments des universitaires directement concernés par les effets de la réforme.  Puisque implicitement notre héros se réclame de la gauche, c’est sans doute de la très vieille gauche stalinienne (version Staline en personne) dont il se réclame, de celle qui néglige sciemment les coûts de la transition vers le socialisme au nom des vertus de l’après, de ce moment fort radieux au demeurant où universitaires et “pratiques” s’uniront dans un tout réflexif du plus bel effet.  Toutefois, l’on écartera cette hypothèse d’un prurit stalinien  où  les koulaks  (les nobles !) doivent périr pour le bien supérieur du socialisme pour privilégier l’hypothèse d’un simple alignement sur l’idée en vogue de la “réforme” (pragmatique comme il se doit et qui ne va jamais assez loin dans tous les cas). Cependant, comme dirait un auteur ancien sans doute à ne surtout pas mettre aux programmes des concours de la fonction publique, encore un effort Monsieur Latour pour être vraiment réformiste!

B. Latour défend en effet une version de l’autonomie, qui couperait les liens de dépendance entre l’Université (englobant désormais toute la recherche) et l’État. Il affirme : “D’ailleurs, est-on certain d’avoir encore vraiment besoin d’un ministère qui consacre des sommes considérables à surveiller en détail des institutions qui pourraient, si on les laissait enfin libres, très bien se débrouiller – à condition qu’on leur fournisse les moyens financiers?” (sic) A ce stade de ma lecture, je me suis dit que, décidément, la science politique ne servait à rien. Le tiret n’est pas qu’une réserve, il souligne l’absurdité du propos. Dans notre monde, tout organisme qui en finance un autre veut avoir un droit de regard sur le fonctionnement de celui qu’il finance. (Chez les économistes aussi, on en a tiré la théorie principal-agent.)   J’ai participé il y a quelques années à l’élaboration du “contrat” passé entre la Région Rhône-Alpes et mon institution de rattachement; j’ai pu mesurer que nous étions effectivement  tout à fait “libres” de proposer toute action qui rentrait dans les a priori définis par la politique régionale. Notre héros parle d’un “ministère allégé, chargé de l’évaluation et de la stratégie”… en ne remarquant pas que, s’il se charge de l’évaluation (et donc s’il définit les critères de ce qu’il faut évaluer et donc faire) et de la stratégie (c’est à dire des grandes lignes d’action à suivre), et qu’il apporte le financement, on en est revenu en pratique au point de départ.  L’autonomie ainsi conçue  est celle qu’on attribue dans une chaine de magasins au gestionnaire d’un magasin! On observera d’ailleurs que cette proposition est d’une banalité  qui devrait nous faire rire  – c’est là le fonctionnement banal de toute réforme de type “New Public Management” depuis au moins un quart de siècle. (Mais attention, B. Latour n’aime pas les néo-libéraux, il est de gauche, vous a-t-on dit!)

Si l’on évite cette chausse-trappe qui devrait arrêter là la discussion, à quoi nous mènerait le latourisme? Dans la première partie du texte, ce dernier en appelle à une “hétéronomie” de l’Université, qui correspond bien à la théorie latourienne d’une science toute entière encastrée dans le social (je ne sais trop comment le dire pour ne pas trahir sa pensée : dans les “pratiques”).

Admettons, mais nous retrouvons tout le drame d’une définition de nos propres pratiques de recherche et d’enseignement par la “demande sociale”,  par un lien direct avec d’autres pratiques.  Y a-t-il aujourd’hui en France  en 2009 une demande sociale pour le latin et le grec comme disciplines universitaires ? Certes, mais de manière pour le moins résiduelle pour quelques trop rares familles, et aussi quelques théologiens ou simples croyants. Pour les langues – en train de devenir rares – de certains de nos voisins européens (allemand, italien)? Pour les mathématiques les plus fondamentales? (Sans compter la haine de tout savoir désintéressé qui s’exprime dans les réactions aux articles de presse). De fait, B. Latour rejette l’idée que certains domaines de savoir ne soient pas rattachés à une demande sociale, à des “pratiques”. Le financement majoritaire par l’État, qui se fait ici le garant du long terme, des savoirs minoritaires, du sens d’une certaine façon, représente justement la reconnaissance qu’il existe des domaines  du savoir qui ne correspondent à aucune pratique bien identifiable à court terme dont ils consisteraient la réflexivité, qu’ils seraient destinés à enrichir. Pour prendre un exemple qui confine à l’absurde, à quelles pratiques dont elles assureraient la réflexivité correspondent l’archéologie ou l’histoire du Moyen-Age? Il ne s’agit pas là tant de “pratiques” que de “sens”. L’auteur néglige aussi ce que nous rappellent parfois les étudiants, à savoir qu’il ne s’agit parfois pas tant dans ce qu’ils nous demandent d’enseigner de pratiques au sens banal du terme que de compréhension du monde. Il existe en effet chez certains d’entre eux une demande de comprendre tout simplement, qui n’est réductible à rien d’autre.

Plus avant encore, si l’on veut être vraiment réformiste, comme déclare le souhaiter B. Latour, il faut une autonomie des Universités où l’État et les collectivités locales ne financent plus rien des coûts de production et de diffusion du savoir. Qu’il laisse faire cela aux “pratiques”, au “collectif”, qui rentreraient ainsi en relation directe avec le savoir, et inversement.  Fort bien, mais l’on se trouverait là devant le problème indépassable dans l’état actuel de la société française qui fait que certaines “pratiques” ou certains segments du “collectif” disposent d’argent et pas d’autres – soit à travers des sponsors, soit à travers les gains escomptés par les étudiants dans leur future profession. Tous les secteurs de l’enseignement et de la recherche menant à des professions a priori rémunératrices trouveraient  sans doute des financements privés sans trop de  difficultés. L’État  en tant qu’employeur (n’est-ce pas Xavier D.?) sauverait sans doute les secteurs qui le concernent directement. Mais on se retrouverait rapidement devant une autonomie qui se résumerait à faire ce que les “pratiques” les mieux dotées en capital voudraient que nous fassions. Jusqu’à présent, je ne sache pas que les groupes les moins dotés en revenus ou en patrimoine soient capables de financer durablement quelque recherche que ce soit qui les concerne. Presque toute la recherche en sciences sociales “à visée sociale” est financée en France directement ou indirectement par l’État. Dans le monde enchanté de B. Latour, s’il était cohérent avec lui-même dans son refus de l’étatisme étouffant (nb. je l’ajoute, cet étatisme étouffant, mais cela me semble bien aller dans le tableau, l’étatisme est toujours étouffant!), ces recherches n’existeraient plus, ou alors certains possesseurs de ressources économiques se découvriraient tout à coup des vertus inédites. J’imagine la firme Peugeot finançant les recherches de Michel Pialoux et Stéphane Beaud sur la condition ouvrière, ou la place financière de Londres ou de Paris se mettre à sponsoriser Michel Aglietta sur la régulation de la finance…

D’autres segments de l’article de B. Latour mériteraient sans doute une critique approfondie (comme le joyeux délire qu’on y trouvera sur l’évaluation par les pairs qui se ferait mieux uniquement au niveau local).  Restons-en là. Je vous invite plutôt à aller lire l’analyse de Grégoire Chamayou, sur le site de Contretemps, sur les stratégies et tactiques à employer pour survivre aux nouveaux modes d’évaluation. C’est à la fois une satire et une mine d’information.  Je suggère que tout jeune doctorant apprenne le texte par coeur dans le cadre de chaque Ecole Doctorale. Au moins aura-t-il été prévenu de ce monde  délirant dans lequel il va devoir faire carrière -vivre n’est pas le mot. Ames sensibles et déprimées, évitez toutefois ce texte, je ne voudrais pas être incriminé pour avoir poussé au suicide des âmes bien nées en faisant mention de cet écrit.

A la fin du texte, l’auteur souligne que, pour survivre, il faut être cité, et qu’une bonne façon d’être cité, c’est d’agir comme un “troll”, terme issu du jargon des forums de discussion sur Internet, comme quelqu’un qui en fait sait fort bien qu’il déparle, mais qui est ainsi sûr d’avoir de l’écho à ses propos, de parasiter la discussion. Je me suis dit que cette tactique, que je baptiste le trollisme, s’adaptait aussi fort bien au cas actuel de Bruno Latour. Dans le fond, qu’a-t-il à dire en l’occurrence d’autre que sa volonté de faire parler de sa position (absurde parce qu’incohérente comme je crois l’avoir montré)? Avec un tel soutien,  le gouvernement ne doit-il pas  encore plus se méfier encore plus de l’énervement des universitaires? On attend certes toujours le papier définitif de Claude Allègre dans le même genre de chiffon rouge. En même temps, le troll Latour gagne à tous les coups, puisque j’ai eu la faiblesse de m’énerver et de lui répondre. (Y a-t-il un terme qui désigne les gens qui répondent aux trolls? Idiot, dites-vous…)

Ps. A en juger par les réactions sur la liste de l’ANCMSP, je n’ai pas été le seul à apprécier à sa juste valeur la tribune de B. Latour, avec cependant deux tendances opposées, ceux qui suggèrent de traiter par le mépris le troll Latour, et ceux qui considèrent (comme moi) qu’il faut répondre à ce discours. Parmi les réactions publicisées en dehors de la liste elle-même,  j’ai vu une réponse destinée au Monde par Claude Calame et celle de P. Corcuff sur Médiapart. On notera que P. Corcuff  et Claude Calame regrettent (de manière feinte ou réelle je ne sais) le “grand sociologue” ou le “chercheur avisé” B. Latour, ce qui n’est pas mon cas car je prête à B. Latour plus de continuité dans l’erreur qu’eux, mais qu’ils font le même constat selon lequel  le financement étatique de la recherche désintéressée est indispensable pour ne pas livrer tout le monde savant à la seule appréciation de qui possède l’argent. En gros, nous voilà (presque) tous redevenus hégéliens!

Round d’observation?

Il semble que la journée de mobilisation du mardi 10 février ait été globalement un succès. La nomination d’une “médiatrice” la veille pour revoir le projet de décret  sans en changer la philosophie générale représente  un premier craquement dans le front du refus ministériel. C’est certes  une manœuvre dilatoire des plus classiques en pareil cas, qui cherche à diviser le camp adverse, mais peut-être aussi simplement le constat que, juridiquement, la version du 30 janvier du décret ne tient pas la route. (Qui écrit d’ailleurs concrètement ce genre de textes: comme me l’avait fait remarquer un jour une vieille habituée d’un ministère peu prestigieux, des juristes contractuels qui n’ont pas pu trouver un autre débouché à leurs maigres talents dans un monde du droit qui offre tant de beaux avenirs rémunérateurs aux personnes un peu douées… J’aurais  presque tendance à la croire. Voilà bien une recherche de terrain  à effectuer : qui rédige  vraiment les décrets d’application des lois dans notre pays? On remarquera en passant que les recherches de terrain dans l’obscure machinerie des services centraux des ministères sont plutôt rares… sauf à s’attacher à un groupe d’élite particulier. )

Dans ce match que se livrent désormais une partie du monde universitaire et de la recherche et les autorités politiques en place, nous sommes, me semble-t-il, entré dans le round d’observation.

Chacun en effet  y va de ses déclarations péremptoires qui indiquent que, de part et d’autre, on ne cèdera pas, et donc que le dénouement n’est pas proche. Madame la Ministre s’est fait applaudir par la majorité à l’Assemblée nationale, et Monsieur le Ministre s’est fendu cet après-midi sur une radio périphérique d’une déclaration vengeresse où il prétend se passer tout bonnement des universités pour préparer les concours de l’enseignement…  Cette dernière déclaration, dont j’attends en fait le démenti tant elle me parait hors de propos, montre à mon sens que ce qui “mord” vraiment dans le conflit, ce n’est pas la grève en soi ou les manifestations de toute nature, mais la paralysie possible de toutes les micro-initiatives universitaires nécessaires au bon fonctionnement de la machine. La non-remontée des maquettes de la “mastérisation” pour les filières liées au concours de l’enseignement s’avère donc une arme efficace, comme l’est la paralysie de toutes les activités qui reposent sur la “bonne volonté” (de fait souvent non rémunérées ou mal rémunérées) des enseignants-chercheurs et des chercheurs.  Le Ministre comme “recruteur” (sic) veut se passer des universités rétives pour la préparation des concours de l’enseignement, why not? Chiche! Il y aura  du coup pas mal de possibilité de temps de recherche en plus dans certaines disciplines dites “à concours”. Cela reposera bien des collègues de ne pas faire le cours pour le nouveau sujet du CAPES ou de l’agrégation. Ils feront de la recherche, enfin. Merci Xavier ! CQFD. (En science politique, nous ne sommes pas concernés, dommage…) Lors du débat à l’Assemblée nationale, notre Ministre , elle, a improvisé (du moins j’espère que c’était une inspiration du moment, fort pardonnable au demeurant) une phrase se voulant définitive à la face de l’opposition  sur l’amour qui ne va sans preuves d’amour, et, dès lors, sur les “preuves d’amour” qu’elle (ou ce qu’elle représente) aurait amplement donné au “monde universitaire”… Je suppose qu’il s’agit d’un écho lointain au “vous n’avez pas le monopole du coeur” de VGE, mais je ne saurais trop dire à quel point cela m’a paru déplacé dans une telle enceinte. Se rendait-elle compte du ridicule qu’il y a à utiliser un tel registre dans une discussion parlementaire, certes animée, mais se voulant rationnelle? Elle aurait dit : “Nous considérons le monde universitaire comme stratégique pour l’avenir économique de notre pays, et nous ferons  sans faillir tout ce que nous pensons de notre devoir de faire, en y mettant tous les moyens nécessaire, pour rendre les universités productrices de ces savoirs vitaux pour  la compétitivité de nos entreprises, qui sont  désormais la seule source d’enrichissement national,  et ce, même si quelques universitaires, isolés dans leurs tours d’ivoire, ignorant des contraintes que la France subit, confits de conservatisme et de corporatisme, ne veulent pas comprendre les choix difficiles mais indispensables que nous faisons au nom de la nation toute entière, qui seule nous jugera aux résultats”, et bien, j’aurais préféré ce discours franc et direct (un peu ringard dans la formulation certes) qui me semble être le fond (dicible) de la politique ministérielle, mais “l’amour”, que venait-il faire là dans cette galère?

Ce genre de déclarations (rodomontades, n’est-ce pas le terme?) tient surtout à la situation particulière des deux Ministres en cause. Aucun des deux ne veut finir comme le pauvre Alain Devaquet en 1986, qui, d’étoile montante de la droite parlementaire, est passé rapidement au statut de retraité de la politique active. Ces deux-là ont brulé leurs vaisseaux; ils doivent “vaincre ou périr”. C’est leur “Stalingrad” (on choisira selon son humeur le côté qu’ils incarnent). Ils peuvent d’autant moins perdre qu’il est hors de question que le gouvernement Fillon perde des pièces maintenant. L’expérience  des vingt dernières années a amplement montré qu’à perdre des ministres en route, on perd aussi nettement les élections qui suivent. Les élections européennes ne s’annoncent pas très bien  pour la majorité: la seule bonne nouvelle pour l’UMP est de fait l’incapacité du PS à faire taire ses divisions internes;  l’UMP dans ce match qui s’annonce entre l’aveugle et le paralytique   peut du coup encore espérer rester au moins le premier parti de France; pour le reste, toutes les analyses (voire celle récente  et précise de Raul Magni-Berton au niveau individuel des électeurs, publiée l’année dernière dans la RFSP) et l’intuition pratique des politiques eux-mêmes indiquent que les élections européennes constituent des élections défavorables aux partis de gouvernement, et encore plus quand ceux-ci sont relativement loin de l’élection qui les a portés (triomphalement si possible) au pouvoir. Quand, en plus, la situation économique est soit disant la pire depuis…. un siècle (enfin là je crois que tout le monde exagère allègrement), le résultat du parti de gouvernement ne devrait pas être des meilleurs. Comme en général, il faut purger les défaites par un fusible, il est fort probable qu’il y aura un nouveau gouvernement après les Européennes. Cet ajustement de mi-mandat n’est pas possible maintenant, et il faut donc éviter de se trainer jusqu’en juin en perdant des pièces. (Déjà que Rachida D. a été invitée à utiliser souvent le Thalys et le TGV-Est à compter de juillet…)

De l’autre côté, on sent que le conflit est devenu “symbolique” , et ce au delà même de toutes les tracasseries de toute nature qu’annoncent cette politique pour la plupart des collègues (qu’ils soient d’ailleurs les dirigeants ou les exécutants);  cela fait sortir au grand jour la “misère de position” d’une partie du monde de la recherche, comme dirait le défunt Pierre Bourdieu. Nous sommes du coup en pleine “University Pride” à en juger par toutes les activités prévues de ci de là dans la France entière. J’invite  à lire le texte de Pierre  Jourde , qui, avec son style enlevé et pour le moins au comble de l’exaspération, illustre bien le ressenti de beaucoup. Chacun mettra facilement des noms et des visages sur “le cas” qu’il évoque, même si,  en science politique, le passage par l’agrégation et le secondaire évoqué par Pierre Jourde, typique des disciplines littéraires, n’est pas la règle  loin de là. De fait, les propos présidentiels du 22 janvier ne cessent de répandre leurs effets d’exaspération, y compris dans le texte d’hier soir de la très prudente CPU qui semble bien demander du “respect” (nous voilà donc comme de la “racaille” à quémander du “respect”?…). Les attaques de journalistes et d’éditorialistes, qui se multiplient contre le monde universitaire (dont l’une d’elle a provoqué  justement Pierre Jourde à rédiger son texte), rappelleront sans doute aux plus anciens des lecteurs le fameux article de 1986 par le très bon Louis Pauwels avec sa délicieuse expression de “sida mental”, appliquée aux étudiants mobilisés de l’époque (souvent d’ailleurs  je suppose, une part des actuels enseignants-chercheurs ). Il est vrai que L. Pauwels, membre du Club de l’Horloge, était la pointe de diamant du Figaro Magazine à l’époque, un authentique méchant si j’ose dire. Il y avait en effet chez lui une idéologie tout à fait claire (que je ne partage bien sûr pas); les contempteurs actuels des universitaires “qui sont tous des médiocres et des fainéants” (pour faire court) me semblent simplement portés par l’air du temps; ils font du théâtre comme Christophe Barbier; ils occuperaient tout aussi bien des positions inverses si la situation s’y prêtait.

Bref, nous en sommes à la “bataille de miséreux”:  d’un côté, des professionnels de la politique aux belles espérances qui ont peur de voir leur brillante carrière s’arrêter là (sans oublier un président qui est censé ne jamais reculer – mais qui sait faire tomber les têtes des responsables à l’occasion), et, de l’autre, une bonne part d’une profession qui se sent insultée, ou plutôt qui fait mine de découvrir la piètre estime dans laquelle une bonne part de la société la tient. L’article du Figaro de ce jour parait fort opportun pour renforcer cette mauvaise image, en prétendant qu’un universitaire sur quatre ne publie jamais rien, même si le dernier paragraphe rend le propos moins abrupt. Faut-il alors même répondre, expliquer, rétorquer? A ce stade,  je crois que c’est devenu un peu inutile.

Et ça pétitionne, ça conteste, ça proteste…

Comme Yves Surel sur son blog, je suis tout aussi fasciné par la diversité de la protestation en cours dans le monde académique. Il est vrai qu’enseignant à Paris II,   pour rappeler des souvenirs à la “rue d’Assas”,  il se trouve lui-même aux premières loges… L’Académie des sciences elle-même s’est émue poliment du discours de N. Sarkozy du 22 janvier. Je me demande si quelqu’un ou même une organisation quelconque (les ex-Renseignements généraux?) peut encore faire le point sur l’ensemble des motions, pétitions et autres votes de défiance des diverses instances nationales ou locales concernées. C’est l’avalanche si j’ose dire, il suffit de lire les mails sur la liste ANMCSP,  et sans doute parce que, élitiste en diable,  je suis sensible aux symboles, je dois dire que savoir que Marcel Gauchet, ce libéral fondateur d’une revue pour le moins peu suspecte de prêcher  une révolution quelle qu’elle soit,  approuve le mouvement et cela de manière, disons, caustique, me réjouit. J’attends une déclaration dans le même sens de Pierre Rosanvallon et de sa “République des Idées”… Pour l’instant, le camp ministériel me semble manquer de grandes pointures, scientifiques et médiatiques à la fois, pour l’appuyer, il ne lui manque plus  pour parachever le désastre que le soutien constructif de Claude Allègre dont j’attends avec gourmandise des déclarations, bien vues comme toujours.

La diversité peut s’estimer à partir du site national qui essaye d’agréger l’ensemble des informations disponibles, Université en luttes. J’ajoute que la diversité se voit aussi au niveau local. On trouvera sur le site lyonnais  Rebellyon, version locale d’Indymedia, toute une série de sites plus ou moins informés sur le mouvement en cours. On y trouve les incontournables (SLR, SLU), mais aussi des plus petites entreprises de mobilisation : on dirait parfois que deux ou trois personnes se sont mises à faire un site ou un blog, et lui ont donné un titre  d’autant plus radical que le nombre de personnes concernées est apparemment moindre, mais cela témoigne au moins de la diversité de la mobilisation, et aussi des revendications.  Aujourd’hui faire un tract à distribuer dans la rue est devenu bien plus compliqué que faire son blog de mobilisation pour toute la sphère du Net, ce qui permet à chacun de s’exprimer…. (mais pas d’être lu bien sûr). Et, encore, l’inventaire lyonnais oublie l’aile “droite” de la mobilisation, cf. le site plutôt réactif de l’Autonome’Sup, qui n’est sans doute pas le moins virulent contre les réformes proposées, ou celui, plus compassé, de Qualité de la Science française. Il est intéressant d’ailleurs que ces sites  “modérés” laissent entendre dans leurs communiqués qu’il faudrait quand même faire attention à ce que tout cela ne parte pas dans de dommageables exagérations, dans “une extension tous azimuts des revendications”(dixerunt les membres de QSF dans leur communiqué en date du 7 février 2009). Je suis d’accord, et encore nous sommes au cœur de l’hiver… Ouf…

Cette crise de l’université française me semble bienvenue pour ramener tout le monde académique, au moins tout ce qui s’y trouve de minimalement critique vis-à-vis des valeurs mercantiles les plus à courte vue, à une perception plus juste de sa place dans la société. Il se trouve que j’ai dirigé une thèse (celle de Geneviève Genicot, soutenue à l’automne 2007), qui étudie incidemment toutes les racines idéologiques diffuses dans le monde développé de ce qui se passe actuellement en France. La LRU et tout ce qui s’en suit ne sont pas tombés du ciel, ils font partie d’un processus historique de moyen terme, qui change la nature même des fins assignées par les élites des États à leurs enseignements supérieurs respectifs.  Tout le monde réagit donc à minuit passé depuis longtemps : notre cadavre est déjà parti au fil de l’eau. Je suis donc ravi de la cure de rattrapage accéléré que subit l’ensemble de la profession. Nous avons  au moins la chance  de connaitre cette crise au moment même où le modèle néo-libéral n’est pas au mieux de sa forme – mais, comme cela vient de loin, il ne suffira pas d’obtenir cette fois-ci des solutions moins radicalement désagréables, ou de bloquer les projets en cours. Il faut bien considérer qu’il ne peut y avoir une telle contradiction entre les buts qu’assignent les élites d’État à la  société (le “Enrichissez-vous!” bien connu) et les valeurs (d’une partie) du  monde académique. La Ministre actuelle ne cesse de se référer au fait selon lequel avec les réformes en cours, nous gagnerons mieux notre vie. On pourra lui rétorquer que c’est (au moins partiellement) faux, mais, surtout, on remarquera qu’elle nie ainsi le “carburant”  émotionnel de beaucoup d’enseignants-chercheurs. Que faire de “clercs” dans une société totalement désenchantée et vouée au culte du Veau d’Or (de Damien Hirst)? De fait, quelque soit l’issue du combat engagé, une grande partie des universitaires  va comprendre (ou se rappeller) qu’il leur faut s’occuper plus du monde qui les entoure avant qu’il ne s’occupe d’eux. C’est plutôt une très bonne nouvelle, qui annonce un renouveau de la recherche en sciences sociales.

De manière plus anecdotique, cette crise aura permis de se débarrasser de deux vaches sacrées du progressisme d’après guerre : l’Express et le Monde. J’avais déjà remarqué dans le numéro 3000 de l’Express, paru il y a quelques semaines, à quel point ce magazine avait rompu  avec son ancrage historique dans la “critique progressiste” de la société bourgeoise. Il suffit de comparer les unes des années 1950 et 1960, reproduites dans ce spécial (d’enterrement avant liquidation!), avec les unes actuelles pour voir la normalisation et l’abaissement en cours. VSD, qui fit rire pour son côté ras-des-paquerettes, lors de son lancement a donc fait école, et est devenu la norme des news magazine.  Autre victime collatérale de la crise : le Monde où les papiers de Catherine Rollot ont attiré l’attention de bien des collègues par leur indigence et leurs inexactitudes. Dans un mail sur la liste ANCMSP, un(e) collègue dont je ne me rappelle plus le nom (pardon d’avance si il/elle se reconnaît ici) faisait remarquer que, quand il/elle parlait du Monde comme d’un journal de gauche ou de centre-gauche, il/elle  obtenait des yeux écarquillés de la part de ses étudiants, le(la) renvoyant ainsi à une génération passée. En plus de son positionnement dans l’espace politique, il va falloir s’habituer en plus  à l’absence de sérieux de ce “canard”. Si seulement ils faisaient faillite… , cela vaut mieux que cette petite mort quotidienne.

Il est d’ailleurs amusant de voir que le même Marcel Gauchet, décidément remonté ces temps-ci, ne leur envoie pas dire dans leurs propres colonnes. On lira ainsi dans le Monde du 7 février un interview de ce dernier, où il condamne la stratégie suicidaire d’une presse  quotidienne qui consiste à vendre 1,30 euros ce qu’on peut lire gratuitement par ailleurs. Il énonce cette noble idée selon laquelle “à l’arrivée (après la crise actuelle), le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas”, au nom de l’importance même du papier (la matière) comme lieu (matériel) de la réflexion.  On peut partager ou non le pessimisme optimiste de M. Gauchet qui espère à terme la renaissance d’une presse papier de qualité, mais surtout on peut s’amuser : avec cette crise, le Monde n’en prend pas le chemin de cette “expertise du journaliste”(qui)“est toujours plus nécessaire pour guider le citoyen dans le dédale de l’information”. Il est vrai que cet interview  en lui-même constitue un grand moment d’humour (involontaire?) dans la mesure où la personne qui l’a réalisé n’est autre que l’extraordinaire Josyane Savigneau!(Aurait-t-elle décidé de se venger de la direction actuelle en obtenant la publication de tels propos?) (On trouvera aussi sur le blog de J. Quatremer l’opinion de M. Gauchet citée élogieusement, et donnant lieu à une discussion non dénuée d’intérêt entre internautes…)

Une bonne nouvelle tout de même pour le gouvernement : Météo-France annonce un temps exécrable sur la France demain. Le “Fils du Ciel” a quelques protections tout de même.

Petites digressions sur une prestation télévisée.

N. Sarkozy a fait jeudi soir  par le fait une démonstration qui méritera selon moi de rester dans les annales de la vie démocratique en ce début de siècle. Il a en effet confirmé qu’ à ce jour (2009), un discours politique dans une démocratie représentative , où la plupart des citoyens sont peu au fait des affaires publiques, consiste à dire ce que l’on croit que les citoyens veulent, ou peuvent, entendre en jouant sur leur ignorance la plus crasse des faits et des institutions. Le rapport avec toute réalité objective en est alors presque exclu.

Premier exemple, qui concerne probablement la plupart des lecteurs de ce blog: l’évaluation des universitaires et autres scientifiques. N. Sarkozy a littéralement fait comme si, à l’heure actuelle, l’idée d’évaluation était étrangère au monde académique, et comme si, du coup, nous la refusions. Du coup, il dit ne pas vouloir transiger sur le principe de l’évaluation (ce que personne  dans le dit monde académique ne va refuser bien sûr!), qui serait donc une nouveauté pour nous…, mais être prêt à discuter de ses modalités (et comme le diable est dans les détails….); on pourrait ironiser en supposant qu’il s’informe en lisant les papiers de C. Rollot dans le Monde, et qu’il est donc mal informé, voire désinformé;  on pourra aussi s’offusquer, en prenant son propre exemple, de l’absurdité de faire comme s’il n’y avait pas d’évaluation à l’heure actuelle ( pour un exemple venant d’un collègue politiste de Paris I, voir le papier de F. Matonti). Le Net s’est rempli en quelques jours de ce genre de réactions, plus ou moins outragées, de collègues, plutôt énervés, de divers horizons démentant cette prétendue absence d’évaluation.  Cependant, au delà du plaidoyer pro domo, la conclusion qu’un politiste devrait en tirer est que, dans ce cas précis, N. Sarkozy profite du cloisonnement entre les mondes sociaux, et ce à nos dépends, ce qui nous rappelle utilement la nature du régime politique que nous connaissons au delà de toute illusion “participative” : N. Sarkozy peut y affirmer ce qu’il veut sur notre monde social jusqu’à l’absurde de dire qu’il n’y aurait pas actuellement d’évaluation. Et, de fait, cela marche auprès d’une large frange du public : il n’est que d’aller voir les réactions aux articles des sites de presse sur le sujet de l’actuel mouvement des enseignants-chercheurs, on trouvera toujours des personnes pour affirmer  de manière plus ou moins virulente que nous ne sommes (en gros) qu’un ramassis de fainéants vivant au crochet des braves gens et qui, en plus, ne trouvent rien d’utile (les sociologues semblant souvent les plus visés et représenter le comble de l’inutilité académique…). Je crois ces réactions plutôt spontanées que manipulées, car elles correspondent bien à l’anti-intellectualisme dont se flatte une partie de la population (y compris au sein du groupe des gens instruits  en principe, comme notre cher Christophe Barbier, dont un lecteur me rappelait tantôt  la géniale prestation télévisée en procureur improvisé).

Second exemple : la tirade présidentielle sur le caractère inacceptable pour des firmes françaises de faire fabriquer en République tchèque ou en Slovaquie des voitures vendues en France…  Jean Quatremer rappelle l’évidence : l’Union européenne possède des règles strictes qui interdisent ce genre de protectionnisme d’un marché national. A dire vrai, l’idée exprimée jeudi soir s’était déjà entendue plus discrètement dans la prétention gouvernementale selon laquelle les entreprises du secteur automobile, aidées par l’État français, devraient  s’abstenir de toute fermeture de site (d’usine) sur le sol français. Quatremer, qu’on a connu plus sarkozyste, évoque l’idée de double discours (un européen et un nationaliste à relents populistes qui rappelle le “plombier polonais” de 2005), mais il oublie de préciser les conditions de possibilité de ce genre de tirade : l’immense majorité des auditeurs  du Président jeudi soir ne savent pas que l’Union européenne est un grand marché intérieur avec des règles juridiques qui interdisent fermement ce genre de comportements protectionnistes en son sein.  N. Sarkozy peut donc tenir ce genre de propos – conçu peut-être comme flattant l’instinct “mélinien” des Français – totalement contradictoires avec l’esprit des institutions européennes depuis la CECA, parce l’immense majorité des auditeurs ne les connaissent  pas, ou pour être plus charitable, ne savent pas que ces règles de non-protectionnisme  au sein de l’Union sont intangibles. (Quant à elles, les autorités tchèques piquées par une telle mise en cause des règles du marché unique  n’ont pas manqué de réagir, mais elles doivent bien savoir elles-mêmes qu’il s’agit de “propos de télévision” à ne pas trop prendre en compte.)

Troisième exemple : le conflit social dans les Antilles françaises. Lorsque le Président est intervenu jeudi soir, le conflit avait commencé depuis plus de dix jours; faute de questions des journalistes (parait-il), le Président de la République française n’en a rien dit du tout. Là encore, le mécanisme est similaire : combien d’habitants de métropole, en dehors de ceux ayant de la famille dans les Antilles françaises, disposent de la moindre connaissance éclairée sur le sort de cette partie ultra-marine de la “République une et indivisible”? Il est vrai que nos compatriotes de métropole (dont je suis) n’ont pas été aidés à se faire quelque idée que ce soit de la situation dans les Antilles  par des médias métropolitains plutôt peu diserts sur le conflit. (Il est vrai qu’une grave  épidémie à la Réunion avait mis des semaines à être remarqué dans les médias de la métropole.) N. Sarkozy n’a fait qu’appliquer à son profit la loi dite du “mort-kilomètre”, qui veut que mille morts au loin valent moins en terme d’”information” qu’un mort à côté de chez nous. Comme le conflit antillais n’a pas fait de victime (heureusement) (mais qu’il pourrait peut-être amener à poser des questions dérangeantes sur la grande distribution en métropole même), il vaut mieux ne rien en dire, surtout qu’on se préoccupe déjà beaucoup de “diversité” n’est-ce pas?

Je ne peux multiplier les exemples, mais je suppose que chaque propos présidentiel portant sur une part précise de cet ensemble bigarré que représente la société  et les institutions françaises pourrait être lu à l’aune du jeu qu’il  permet d’opérer sur l’opacité (voulue ou simplement de fait) entre les divers mondes sociaux qui le constitue.  Diviser pour mieux régner, comme dit le vieil adage. Sans doute, mais aussi profiter de l’immense faiblesse de la connaissance des affaires publiques de la part des auditeurs (peu aidés il est vrai par des médias audiovisuels  à très faible contenu civique qui sont, rappelons-le, encore aujourd’hui leur source majeure d’information). Un tel dispositif de langage comme celui qu’a déployé N. Sarkozy ne peut en fait fonctionner que face à une faiblesse insigne des auditeurs en terme de savoirs civiquement pertinents. On se moquera ensuite des citoyens américains en 2003…

On me dira : tu ne fais que rappeler la part populiste, bien connue au demeurant, du “sarkozysme”. Certes, mais cette intervention m’a plutôt fait voir  en creux la faible compétence civique (simplement estimée en termes de connaissances sur le monde) de l’immense majorité des  auditeurs pour tout ce qui ne les concernait pas directement.  Rien de nouveau, mais un utile rappel.

Ps 1. Sur le cas des automobiles à ne produire qu’en France, le site Euobserver fait remarquer que ce genre de propos est d’autant plus malvenu que le Parlement de ce pays doit encore ratifier le Traité de Lisbonne et que cela envenime plutôt les choses. On lira aussi la réaction en anglais de la Présidence tchèque de l’Union européenne. C’est fermement dit.

Ps 2. Je n’avais pas mentionné la conclusion péremptoire de N. Sarkozy sur l’échec de la politique de baisse de la T.V. A. au Royaume-Uni dans la mesure où, me semble-t-il, personne ne sait rien à ce stade des effets de cette  décision de politique économique. Comme pour toute mesure de ce type, il faut bien plus du temps  que quelques mois à peine pour en estimer les effets (quel qu’ils soient), et notre Président a donc le droit de faire un pari sur l’avenir de l’économie britannique. (Je ne dirais non plus sur l’étrange retournement du Président sur la valeur des solutions anglo-saxonnes en matière d’économie.) En tout cas, les autorités britanniques apprécient à sa juste valeur les propos, cf. cet article de The Independent ou du Financial Times, surtout qu’ils ont été repris par l’opposition conservatrice, toute heureuse de l’aubaine. Les deux articles précisent cependant que N. Sarkozy parlait à la télévision à une “domestic audience” – sous-entendant ainsi qu’il s’agissait donc de “propos de télévision” (sur le modèle des “propos de comptoir) à ne pas trop prendre au sérieux. Selon l’article du FT, les membres de l’Elysée auraient été informés par les  responsables britanniques des réalités économiques comparées des deux pays et se seraient montrés surpris…  de la faible différence. En gros, puisque le président français nous utilise sans nous demander notre avis pour faire sa publicité auprés du bon peuple de France, nous nous permettons via le FT de faire courir le bruit de l’incompétence de ses propres services, et l’on en restera là.

Se confirmerait-il donc qu’en Europe, on peut tout dire chez soi, pourvu que les voisins ne soient pas  trop au courant?

Désinformation ou erreur? C. Rollot encore!

Hier soir en lisant dans le train qui me ramenait à Lyon mon exemplaire du Monde daté de ce jour, jeudi 5 février, j’ai failli avoir une crise de fou rire et de rage mêlés en lisant l’article de Catherine Rollot, “Université : l’évaluation des enseignants au cœur de l’agitation” (p 11, section France). Cet article est encore une fois ouvertement favorable à la réforme en cours du statut, et finit par la citation d’un économiste qui aurait déclaré (sic) : “ce projet ne contredit pas fondamentalement ce que les enseignants-chercheurs souhaitent (…)”. Je ne cite pas ici le nom de cet économiste n’ayant aucune garantie désormais que ce qui est rapporté par cette journaliste corresponde à la vérité des faits (voir plus bas). Mais on aura compris l’idée : si une grande partie des enseignants-chercheurs n’apprécient guère cette réforme de leur statut, c’est qu’ils ne sont pas en état de comprendre qu’il correspond à leurs vrais intérêts. Evidemment.

De plus, quelle ne fut pas ma surprise (formule polie pour signifier bien autre chose) de lire un encadré à côté de l’article (qui se trouve aussi ce matin à 11 heurs sur le site du Monde), qui dit je le cite (par copier/coller) :
Principales dispositions du projet de décret

Modulation du temps de service. Les présidents d’université pourront moduler le temps de service des enseignants-chercheurs entre l’enseignement, la recherche et d’autres activités administratives ou pédagogiques.

Temps annuel d’enseignement. Le temps de service des enseignants n’est pas modifié. Ils ne pourront pas faire plus de 128 heures de cours annuels ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques. Ceux qui se consacreront essentiellement à la recherche devront quand même assurer au minimum 42 heures de cours magistraux annuels ou 64 h de travaux dirigés ou pratiques.

On croit rêver! Le second paragraphe est fondamentalement erroné. Il inverse complétement ce qui est proposé et le sens du décret sur ce point. Il n’est pas vrai, mais pas vrai du tout, qu’“ils ne pourront pas faire plus de 128 heures de cours annuels ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques”. J’invite la journaliste à suivre les déclarations de la Ministre concernée, ainsi qu’à visiter le site internet du Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur.  Il est vrai par contre que la dernière mouture connue du décret prévoit le minimum cité. Il dit aussi que l’on laissera (toujours?) une part “significative” dans le service dû de recherche. Je n’ai pas été le seul à remarquer cette erreur … ou cette désinformation, à en juger par les réactions de certains abonnés du Monde . En effet, soit la journaliste du Monde (à laquelle on peut raisonnablement attribuer cet encadré) ne suit que d’un œil las  ce conflit  et n’a même pas fait attention à ce qu’elle affirme là (qui, de fait , dégonflerait une bonne part du conflit sur le décret) – et elle ferait bien de corriger  au plus vite cette bêtise énorme sur le site du journal, soit cela correspond à la volonté de tromper les gens qui ne s’informeraient que par le Monde de ce qui est en jeu. En effet, avec cette précision (fausse) et avec le contenu de l’article, on ne peut qu’en conclure: “mais pourquoi s’agitent-ils donc encore ces fainéants improductifs?” On notera toutefois que je préfère “m’agiter” (être saisi d’une “danse de Saint Guy” pour ainsi dire) plutôt que “grogner”. Nous sommes déjà passés du registre de l’animalité à celui de la maladie ou de la psychiatrie. C’est mieux, bientôt nous protesterons ou aurons des revendications à discuter, voire même des valeurs à faire valoir.

Les responsables du Monde seraient bien avisés de prendre en compte que ce qu’il leur reste de lecteurs dans le monde académique pourrait prendre ombrage de ce genre de comportements : un(e) journaliste peut être aussi engagé(e) qu’il(elle) veut pourvu qu’au moins il(elle) respecte au moins un peu la vérité des faits; de telles erreurs sur un sujet qui nous intéresse directement et avec des moyens de vérifier à la source qu’il s’agit bien d’une erreur grossière laissent planer un doute sérieux sur le reste du contenu du quotidien. Si tous les articles sont de la même encre, ne vous étonnez pas de perdre des lecteurs, ou alors de ne garder que ceux qui voudront vous lire comme on lisait dit-on la Pravda à la belle époque – ce qui devient de plus en plus mon attitude.

Et, pour le dire tout de go, je me suis aussi fait l’hypothèse (réjouissante) que C. Rollot (petite télégraphiste ou voyante inspirée?) indiquait en fait que le Ministère allait céder sur ce point de l’impossibilité d’imposer plus de 192 heures éq. TD d’enseignement à quelque collègue que ce soit qui ne voudrait pas aller au delà de ses obligations actuelles d’enseignement et garder une quantité “significative” de temps pour faire de la recherche.

Je recite cet adjectif de “significatif” qui apparaît dans la nouvelle mouture du décret si je ne me trompe pas, qui dit: (La modulation de services) doit en outre laisser à chaque enseignant-chercheur un temps significatif pour ses activités de recherche” – art. 4 du décret, dans sa version du 30 janvier 2009, recupéré sur un site syndical). Les personnes bien évaluées par le CNU pourront quant à elles  refuser de dépasser les 192 heures éq. TD. d’enseignement. Ce terme de “significatif”, qui ne concernerait donc que les mal évalués (en recherche… car que fait-on des mal évalués en enseignement ou en administration par le CNU?) , est bien sûr trop vague  pour vouloir dire grand chose : de fait,  il signifie qu’on peut porter  pour les mal évalués le service à :  (384 heures d’enseignement – Epsilon).  La quantité Epsilon en secondes, minutes et heures éq. TD de “recherche significative” est bien sûr à discuter au cas par cas. En l’état, cette disposibition aboutira inévitablement devant les tribunaux administratifs et le Conseil d’Etat ensuite pour en préciser la teneur exacte. Choisira-t-on en effet la définition subjective du “significatif” auquel cas l’enseignant-chercheur, qui ne veut pas enseigner plus pour gagner moins, dira inévitablement qu’il veut consacrer la moitié de son temps à la recherche, ou bien une vision “objective” de cette “significativité” auquel cas il faut une instance adéquate pour en juger? On risque bien de retomber sur le CNU dans ce cas, mais, puisque ce paragraphe concerne les gens dont leur CNU aurait déjà jugé qu’ils ne sont pas producteurs de recherche, il y a là une contradiction patente. Ou alors, on reconnaît que le CNU parfois ne sait pas reconnaitre ce qui est une “recherche significative”. Pourquoi pas d’ailleurs? Cette dernière interprétation serait croquignolesque, mais me réjouirait plutôt.

Pour ne pas ennuyer des lecteurs qui m’ont dit de faire court (même ici…), je ne m’engagerais pas sur l’usine à gaz que sont en train de devenir les promotions.  Je vais me mettre à jouer au Loto, cela sera plus simple, et au moins là, je comprends. Je m’interrogerais par contre sur l’asymétrie persistante entre enseignement et recherche, toujours avec cette version du décret. Un enseignant-chercheur mal évalué en recherche est toujours censé faire plus d’enseignement que les autres.  Mais que fait-on dans le cas inverse? Quelqu’un qui serait mal évalué par le CNU pour son enseignement ou ses capacités administratives (puisque cela sera son rôle aussi en enseignement ou en administration), va-t-on  lui diminuer ses heures d’enseignement ou l’interdire de tâches administratives, et va-t-on l’inciter à faire plus de recherche… chez lui si possible? Cette remarque m’a été inspirée par un collègue, sociologue proche de la retraite, qui m’a rappellé que, dans certains cas qu’il a vu dans sa longue carrière,  une institution ou un groupe de collègues pouvaient souhaiter une moindre intervention dans l’enseignement d’un individu considéré comme toxique pour les étudiants. L’enseignement considéré comme une sanction comme le voit le décret peut aussi l’être à tel point pour les étudiants qu’il vaut mieux s’en abstenir si l’on se veut une institution responsable.

Sur ce, je m’en vais préparer mes baskets pour aller manifester avec mes collègues lyonnais.

Debout les morts? (enfin les endormis)

En ce début d’année 2009, le corps des enseignants chercheurs va-t-il se réveiller de cette mort (sociale) qui semble être la sienne depuis que les “réformes” s’abattent sur lui comme une grêlée de plomb sur le gibier un jour d’ouverture de la chasse. (Je ne sais pas pourquoi j’use de cette métaphore cynégétique de mauvaise qualité, mais elle me dit quelque chose de la situation.)

La grande presse, Le Monde et Libération, ont dument célébré le grand moment que constitue pour les universités le 1er janvier 2009. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la présentation des choses par ces deux journaux de centre-gauche (centre? centre-droit? droite?) n’est pas des plus plaisantes pour l’avenir des universitaires dans ce pays. Dans Libération du 2 janvier 2009, on trouvera un article intitulé “Quand les facs coupent le cordon”, qui traite surtout du cas de l’université de Cergy-Pontoise, et un autre qui demande : “Vers un système à plusieurs vitesses?” . Les deux articles sous la plume de Véronique Soulé sont plutôt orientés vers les difficultés matérielles de mise en place de la LRU, sans s’interroger sur le fond de l’affaire.

Même ton dans le Monde daté du vendredi 2 janvier 2009 avec l’article “Avec l’autonomie, les universités doivent apprendre la gestion des ressources humaines”, sous la plume de Catherine Rollot. On dirait dans les deux cas que les universités ne sont vues que comme des institutions à la gestion jusqu’ici défaillante et à améliorer si possible.

En ce qui concerne l’évolution du statut des enseignants-chercheurs, dans l’article du Monde, il est simplement indiqué que les Présidents d’université “auront toute latitude en matière d’attributions de primes et d’évolution de carrière des enseignants (…) ils pourront moduler les heures de chaque enseignant-chercheur, entre enseignement, recherche et tâches administratives”.

Le lendemain, en date du 3 janvier 2009, le Monde fait son éditorial sur “L’an I de l’autonomie”, en appuyant de fait la réforme en cours et en renvoyant la charge de la preuve sur la base  : “Plus que jamais, pour que leur autonomie ne soit pas vaine, ou pis, signe de déclin ou de relégation, les universités devront faire des choix : déterminer les domaines où elles souhaitent atteindre l’excellence ou s’y maintenir, se regrouper, abandonner des filières… Elles devront aussi réorganiser leur fonctionnement. Leurs personnels devront s’adapter. (…) Il incombe à tous les acteurs du système de faire de l’autonomie une chance et un honnête pari sur l’avenir.” Là au moins on ne peut pas faire plus clair et plus idéologiquement marqué : les universités sont des organisations au sens de Michel Crozier, et, si elles doivent enfin fonctionner mieux, c’est aux “acteurs” de terrain qu’il faut demander de faire des efforts. On notera que nous sommes donc au mieux des “acteurs” (au sens de Crozier) , ou, au pire, une part des “personnels” qui doivent “s’adapter”. Le mot d’enseignant, d’enseignant-chercheur ou de chercheur n’est d’ailleurs pas utilisé dans cet éditorial, qui m’a réjoui le début d’année.

Bizarrement (ou logiquement?), le Monde daté du mardi 5 janvier publie une tribune intitulée “Université : pas de normalisation par le bas”, signée par 13 universitaires (pas superstitieux) de renom. Cette tribune reprend largement l’analyse développée plus longuement par l’un de ses signataires Olivier Beaud, et disponible par exemple via la page dédiée de l’APSP. Celle-ci repose sur l’idée que la réforme du statut d’enseignant-chercheur revient à nier la spécificité du “temps d’autonomie”, qui caractériserait au fond le métier d’enseignant-chercheur. Les signataires du texte dénoncent à juste titre la transformation de l’enseignant-chercheur en “employé de l’Université”,  à l’immense polyvalence de surcroit.

C’est sans doute l’élément le plus original de la tribune qui, par ailleurs, dénonce les risques d’inféodation des universitaires à leur Président, de clientélisme et de féodalisme que cela comporte, de conception déplaisante de l’enseignement comme sanction pour absence de recherche (et/ou de lien avec la Présidence). Bref, je signerais volontiers ce texte moi aussi, même si je ne sais pas s’il constitue la meilleure stratégie à adopter.

Je trouve en effet l’idée de “temps d’autonomie” tout à fait adéquate à représenter un certain idéal universitaire (qui n’est que la version en français contemporain de l’indispensable – mais indicible désormais – otium aristocratique qui permet effectivement  la pensée! comme aussi les périodes de prison ou de relégation pour les révolutionnaires…), mais, en même temps, je sais bien d’expérience que, déjà, un très grand nombre de collègues n’ont pas vraiment la possibilité d’en jouir, et c’est le moins que je puisse dire. De ce point de vue, les différences entre “nous” sont déjà tellement énormes qu’user d’un tel argument de style néo-aristocratique (voir aussi le titre de la tribune) peut poser problème pour mobiliser au sein même du milieu universitaire. Il n’est pas dit non plus d’ailleurs que cette idée d’un temps vide comme celui de  l’aristocrate ou du prisonnier politique corresponde bien à la conformation psychologique de la majorité de nos collègues qui préfèrent peut-être avoir leur temps bien occupé, bien cadré, bien valorisé (financièrement) par l’instance dans laquelle ils opèrent. Cette liberté  auxquels se réfèrent les auteurs de la tribune a aussi son cout moral. (Comme me l’expliqua un jour un collègue parti depuis en retraite, on peut avoir besoin à un moment de sa carrière de se perdre dans les activi administratives, ou “collectives”, sans autre objectif personnel que de ne pas en avoir.)  Par ailleurs, en dehors du monde universitaire, je doute que la réaction à cette tribune ne soit pas justement inverse à celle recherchée, du genre : “enfin, on va les mettre au travail, cette bande de ci-devants fainéants.”  (D’où peut-être sa publication par le Monde, si l’on est un peu cynique…) Les signataires de la tribune ont d’ailleurs raison de souligner que les personnes qui écrivent cette réforme soit ne connaissent pas le milieu universitaire soit l’ont fui pour adopter d’autres valeurs, mais, dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux, pour les convaincre, ces “ilotes” ou ces “traîtres”, leur parler dans leur langage?

Leur expliquer par exemple qu’il s’agit d’une aberration du point de vue de la division du travail (donc des coûts et de l’efficacité) d’utiliser des “personnels” qui ont au moins Bac+8 pour effectuer des tâches qui sont du ressort de personnes ayant simplement le Bac ou Bac+2 (je pense à la surveillance des examens par exemple ou à l’ensemble des travaux administratifs assumés de fait par des Maitres de conférence ou des Professeurs). De ce point de vue, le décret sur le statut en préparation semble pouvoir faire rentrer dans le service d’un enseignant-chercheur à peu prés tout : nous voilà par exemple conseillers d’orientation, concepteurs de site Internet, représentant-placier pour la Fondation de l’Université, etc. Avec un peu d’imagination, en cas de déroute financière de notre institution, nous ferons le ménage si besoin est, et nous nous occuperons de l’entretien courant des locaux.  (Des collègues m’ont déjà raconté des histoires dans ce genre.)

La Conférence des Présidents d’Université, dont les instances viennent d’être renouvellées, a quant à elle rendue publique hier 5 janvier 2009 une lettre ouverte au Président de la République. Celle-ci, enfin, dénonce les aberrations liées à la modulation des services telle qu’elle ressort du futur décret. La CPU est donc consciente que “cela revient à considérer l’enseignement universitaire comme une activité par défaut – ce que l’on est obligé de faire quand on n’est pas capable de faire autre chose –” (…). Elle pointe le fait que cela revient à enfermer ceux qui ne disposent pas déjà de “temps d’autonomie” (pour user du terme proposé par les signataires de la tribune) dans une situation auto-entretenue d’où la recherche sera définitivement absente. (Evidemment, si je fais 300 heures d’enseignements et quelques autres travaux administratifs pour faire tourner mon IUT ou mon université sous-dotée en personnel, je vais avoir quelque mal à faire de la recherche… sauf  à être trés peu demandeur en heures de sommeil). Il est significatif que, dans ce texte, on retrouve le mot “punitif” (“conception restrictive et punitive”) qui constitue par ailleurs le sel de l’analyse du SNESUP sur le décret (“vision punitive de l’enseignement”). La CPU semble se rendre compte qu’en l’état, le décret est un cadeau empoisonné pour les Présidents eux-mêmes.

La lettre ouverte de la CPU ne reprend cependant pas un argument qu’on trouvait dans la tribune publiée le 16 décembre 2008 dans le Monde par un groupe de Présidents d’université, intitulé (platement) “Quelle ambition pour les universités?”. C’était le suivant : “A l’évidence, le ministère vise à inclure dans les services statutaires les heures complémentaires, ce qui revient à asphyxier toute recherche dans nombre de domaines, en particulier en lettres et en sciences humaines”. Ce point me parait important bien sûr du point de vue des recherches faites, mais aussi des rémunérations percues : la Ministre V. Pécresse a bien précisé lors d’un chat que les heures complémentaires ne disparaissent pas au delà du service dû, …sauf que celui-ci est modulé! Il risque donc d’y avoir des enseignants-chercheurs qui vont, non seulement enseigner plus sans qu’ils ne le désirent et qui, en plus ,vont perdre tout ou partie de leurs heures complémentaires. A moins de supposer que les universitaires en question sont des fonctionnaires surhumains, insensibles à toutes les incitations qu’elles qu’elles soient, il me parait évident que ces “punis” (deux fois) vont relâcher leur effort, pour ne pas dire saboter le travail. On confine là à l’absurde du point de la vue de la gestion des ressources humaines : payer moins les gens pour leur faire faire plus quelque chose qu’ils n’aiment pas… Et comme l’Université n’est pas trés taylorisable tout de même à la manière des Temps modernes, il est facile de prédire que les étudiants ne vont pas beaucoup apprécier ce genre d’enseignants – qui en plus vont sans doute se retrouver concentrés dans le premier cycle.

Je ne sais pas le sort qu’aura la lettre ouverte de la CPU (qui comporte d’autres aspects importants dont je ne me sens pas de traiter ici), mais je sais déjà que Libération n’en a pas fait grand cas : elle a droit à un entrefilet en page 15, section France, du journal de ce jour, 6 janvier 2009. Il est vrai que c’est l’exemple même de la nouvelle infiniment peu attrayante.

Ce début d’année 2009 marquera-t-il  le début d’un réveil de ce corps flasque et quasi spectral que représente aujourd’hui l’Université? Je le souhaite. On peut être politiste et avoir le droit de se faire des illusions.