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Perplexité européenne (suite et sans doute pas fin!)

Bon là, je cale un peu face à tant d’acharnement de “Merkozy” à repasser les mêmes plats plus ou moins réchauffés…

En gros (selon le très désinformé Arnaud Leparmentier du Monde), ce que nos deux duettistes ont proposé cet après-midi à leurs partenaires européens via une conférence de presse, ce serait du “Maastricht+”, ou du “Pacte de stabilité de croissance -version 3 bis” (1997, 2005, 2011, version  maintenant déjà à revoir). On aurait en plus le choix entre une révision des traités à 27 ou un nouveau traité à 17, ou un nouveau traité à 17 mais ouvert aux 27… (Je me demande d’ailleurs  si on peut avoir deux textes traitant de la même chose : les Traités actuels traitent déjà de la procédure de déficit excessif, article 126 TFUE, le nouveau traité à 17 instituerait donc autre chose en plus ou à côté.)  Surtout, la logique fondamentale reste la même au delà de tout ce qu’on a pu raconter par ailleurs  : un État membre de la zone Euro est censé rester proche de l’équilibre budgétaire, voire l’atteindre, en adoptant une “règle d’or budgétaire” à valeur constitutionnelle, qui, petite nouveauté, serait validée elle-même par la Cour européenne de justice. En cas de manquement à ses obligations de sérieux budgétaire, le pays finirait par se voir presque automatiquement infligé une amende… Idée qui m’a toujours parue formidable pour aider un État en difficulté de financement… que fait-on si cet État refuse de payer? En l’espèce, on tourne en rond: en effet, la vraie et réelle pénalité, ce sont les marchés financiers qui l’auront infligée bien avant d’en arriver là. Si chaque État de la zone Euro continue à se financer de manière indépendante sur les marchés financiers (ce qui semble être le cas puisque les euroobligations ont été enterrées de nouveau cet après-midi), tout l’équilibre financier d’un État membre repose toujours sur la confiance – plus ou moins rationnellement fondée – de ces derniers en la capacité de ce dernier à rembourser ses emprunts. Le nouveau mécanisme peut évidemment être respecté contrairement à ces prédécesseurs qui, pourtant, avaient tout prévu, mais que se passe-t-il si cela ne marche toujours pas pour un pays, surtout pour un grand pays? On retombe dans les présentes inquiétudes. Il faut venir à son secours via quelque mécanisme de solidarité, qui l’aidera à mourir guéri.

Ainsi il est vrai qu’il y a le FESF qui devrait se transformer le plus vite possible en MES amélioré par l’abandon de la règle d’unanimité (avec une majorité de 85% au prorata des contributions).  Encore que cette possibilité de mettre sur la touche un petit contributeur au sein du MES me parait en elle-même ridicule : j’espère que personne n’imagine obliger quelqu’un à contribuer sans qu’il ait donné son accord. Cela veut simplement dire que seuls deux grands pays riches vont contribuer, puisque, de toute façon, ils décident de tout dans cette affaire.

Face à ce genre d’accord franco-allemand, on peut avoir deux visions : celle pessimiste selon laquelle, décidément, la dépendance au sentier institutionnel va finir par emporter la zone Euro et l’Europe communautaire avec elle, dans un feu d’artifice final, du plus bel effet pour célébrer le centenaire de la guerre de 1914 ; celle optimiste selon laquelle cette réaffirmation solennelle des principes maastrichtiens, qui ont présidé à la construction, considéré par bien des économistes comme bancale, de la zone Euro (budgets nationaux, politique monétaire gérée par une BCE non tenue de financer les Etats membres de la zone en dernier recours), ne constitue en fait qu’un pénible rideau de fumée en direction de l’électorat allemand et plus généralement des pays du nord de la zone Euro, et ouvre la voie à une intervention massive de la BCE dès le lendemain de ce sommet du 8/9 décembre – ou simplement à la croyance de la part des marchés qu’elle ne peut qu’intervenir. A ce stade bien sûr, l’idéal serait que cette dernière intervienne sans que cela se sache, ou sous une forme si alambiquée telle que personne n’y comprenne rien. (A ce propos, j’ai lu la proposition d’un économiste un peu désespéré suggérant que cela soit la Fed américaine qui rachète la dette des Etats européens.) En tout cas, sauf à croire que tous les économistes ou presque sont payés par des puissances obscures (spéculateurs au service d’une grande puissance étrangère, “gnomes de Londres” et autres agents défroqués des “organes”), il est probable qu’on en arrivera là par une voie subtile et détournée.

En tout cas, pour l’instant, c’est Maastricht, tout Maastricht et rien que Maastricht. (C’était déjà le cas avec la révision du Pacte de stabilité à peine adoptée.)  L’équilibre budgétaire, voilà la voie, la seule vraie voie du salut. Je suis bien curieux de voir ce que cela pourrait donner en France dans les prochains mois. (Je suggère donc comme première mesure éducative et pédagogique de hausser la TVA à 25% dès le 1er janvier 2012.) Il est aussi à souligner qu’en réaffirmant la règle des 3% de déficit au cœur même d’une crise économique telle que nous la connaissons, l’Union européenne continue à ne pouvoir compter que sur la seule politique monétaire pour stabiliser sa conjoncture. En effet, si les budgets nationaux obéissaient toujours à la règle d’or d’équilibre, y compris dans des circonstances comme aujourd’hui lorsque le chômage atteint des sommets dans la zone Euro,  et si le budget de l’Union européenne reste toujours aux alentours de 1% du PIB européen, il ne reste que la politique monétaire de la BCE pour répondre à des chocs économiques – et, en plus, si ces derniers sont asymétriques entre pays membres de la zone Euro, on n’est pas rendu si j’ose m’exprimer ainsi.

Quant à l’aspect démocratique de toute cette manœuvre, je préfère ne pas trop y penser. Si révision des traités il y a, j’imagine déjà les contorsions minables qu’il va falloir faire pour éviter de poser quelque question que ce soit au peuple irlandais, tout en présentant par ailleurs au monde entier cette même réforme des traités ou cette adoption d’un nouveau traité comme le pas essentiel dans la réorganisation des équilibres de la gouvernance européenne. Dommage que les Irlandais lisent couramment la langue anglaise…

En tout cas, l’année 2012 s’annonce déjà comme un grand crû politique.

Le Conseil européen autocrate ? Réflexions après un référendum qui n’aura pas lieu.

Que le Premier Ministre grec ait eu ou non l’intention d’aller jusqu’au bout de son annonce de référendum importe peu, les réactions à cette annonce et les enchaînements qui ont suivi finissent de dessiner une réalité nouvelle pour l’Union européenne – ou, tout au moins, pour la zone Euro. Je ne sais pas bien comment la qualifier, mais je me demande si tout simplement le Conseil européen (ou plutôt le Conseil de l’Euro) n’est pas en train de devenir «autocrate», c’est-à-dire de se considérer lui-même comme la source ultime de toute décision souveraine, de toute législation. Comme diraient nos Rois absolutistes, “l’Union, c’est Moi” (ou “l’Euro, c’est moi”).

En effet, il semble après trois ans de gestion de crise  s’être donné une doctrine de son action et de ses prérogatives. (En tout cas à travers ses membres qui parlent en son nom : Sarkozy, Merkel, Juncker, Leterme).

Premièrement, comme l’a dit N. Sarkozy, une décision prise en commun à 17 doit être respectée par chacun des 17 une fois qu’elle a été prise. Elle s’impose donc aux 17 États membres de la zone Euro, quelle que soient les considérations intérieures qui justifieraient de refuser un accord acté au sein du Conseil (cf. les précédents des cas slovaque et finlandais). Comme l’a souligné Alain Lamassoure dans le Monde du 3 novembre 2011 (M. Papandréou joue avec le feu !), la Grèce doit prendre exemple sur les autres États membres, où une décision du Conseil européen engage les partis d’opposition même s’ils arrivent au pouvoir en ayant eux-mêmes critiqué ces mêmes décisions du Conseil. Je le cite :

“Le premier ministre grec n’a plus la confiance de son peuple. Il veut donc lui donner la parole et responsabiliser l’opposition. Parfait ! Qu’il s’inspire de ce qui s’est fait dans les deux autres pays concernés par des aides européennes : l’Irlande et le Portugal. Dans les deux cas, des élections générales ont permis aux électeurs de donner leur confiance à de nouveaux dirigeants. Et l’opposition arrivée au pouvoir a honoré les engagements pris qu’elle contestait auparavant.” (je souligne)

Un grand merci à ce député européen de sa candeur, de vendre ici la mèche : les élections ne servent donc en matière d’affaires européennes qu’à permettre à la bile de se répandre, qu’à gruger ces gogos d’électeurs, puisqu’en la matière les promesses ne sont pas faites pour être tenues. Je dois dire que cette défense réaliste de la situation par A. Lamassoure m’a fait penser à une illustration parfaite du travail de synthèse d’un jeune collègue. Ce dernier, Mathieu Petithomme, rappelait que le contrôle démocratique se trouvait fortement affaibli dans l’Union européenne justement à cause de cette absence de possibilité d’alternance dans les politiques publiques menées que décrit et justifie A. Lamassoure (cf. M. Petithomme, “La politisation périodique de l’Europe et les dilemmes de contestation populaire”, in Amandine Crespy et M. Petithomme [dir.], L’Europe sous tension. Appropriation et contestation de l’intégration européenne, Paris : l’Harmattan, 2009, p. 215-235).  Les électeurs d’un État membre particulier ne peuvent en effet sanctionner la politique menée par le Conseil européen. Ils peuvent bien renvoyer la majorité nationale sortante, la majorité nationale entrante est condamnée à avaliser la politique déjà décidée collectivement par le Conseil européen, et ne pas déroger à la ligne du Conseil européen par la suite. Toutes les élections tenues depuis 2008 dans la zone Euro ont mené à des défaites pour les forces politiques soutenant les gouvernements en place,  mais elles n’ont changé en rien l’orientation du Conseil européen. De larges majorités d’électeurs peuvent bien être mécontents de la situation socio-économique de leur pays, et vouloir autre chose, ils auront obligatoirement la même chose – ou, pire, encore plus de la même chose. Rigueur, austérité, flexibilité du marché du travail, réformes de structure, privatisations à gogo. Il est vrai aussi qu’aucune élection n’a abouti à la victoire totale d’un parti «hors du cercle de la raison européenne». Les Espagnols s’apprêtent ainsi à renvoyer le PSOE au profit du PP. Personne ne peut soupçonner  ce parti conservateur de vouloir dévier de la ligne actuelle du Conseil européen. On dira que les électeurs expriment ainsi leur volonté de plus d’Europe austère, on remarquera surtout que les grandes masses électorales, surtout les moins politisées, veulent simplement le produit électoral qui leur parait le plus proche de l’idée de “changement” sans aventure, à savoir le grand parti d’opposition. De ce fait, il existe une volonté permanente du Conseil européen que rien ne peut plus influer au niveau national – sinon une grande alternance dans un pays membre, bien improbable à ce stade. ( J’appelle grande alternance la victoire d’un parti ou d’une coalition de partis totalement exclus du pouvoir jusque là.)

Deuxièmement, le Conseil européen, par la voix de son incarnation, «Merkozy», vient de s’arroger une prérogative tout à fait nouvelle à mon sens, celle de changer par sa seule volonté propre les règles institutionnelles. En effet, pour la première fois, la semaine dernière, certes pour faire pression sur le Premier Ministre grec, «Merkozy» a exigé que la question du référendum grec devienne rien de moins que l’appartenance de la Grèce à la zone Euro. Or il faut rappeler encore une fois que, jusqu’à preuve du contraire, aucune procédure légale n’est prévue pour assurer une telle sortie de la zone Euro. (A la limite, selon le Traité de Lisbonne, un État peut sortir de l’Union européenne, mais, en l’occurrence, ce n’est pas de cela dont il a été question dans les menaces faites au Premier Ministre grec.) Il me semble que cette menace de «Merkozy», au delà de ses aspects d’énervement qu’elle comporte sans doute aussi vis-à-vis du “menteur grec”, traduit le fait que le Conseil européen (ou le Conseil de l’Euro) – ou tout au moins «Merkozy» – se considère désormais délié des obligations légales des Traités. «Ensemble tout devient possible», n’est-ce pas?

Je formule cette hypothèse d’un Conseil européen autocrate, qui s’arrogerait de fait la «souveraineté de la souveraineté», qui déciderait à la manière d’un Concile catholique en matière d’articles de foi, non sans reconnaître les limitations de mon hypothèse. En particulier, A. Merkel semble (un peu) liée par l’avis a priori de son Parlement, et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe pourrait finir par s’énerver (vraiment) face à ce n’importe quoi institutionnel. Mais, pour les autres chefs d’État ou de gouvernement présents au Conseil, tout semble se passer comme si la volonté du Conseil une fois exprimée l’emportait sur la leur. La Premier Ministre slovaque a même accepté de commettre un suicide politique pour rester fidèle aux ordres du Conseil. Il n’y a bien que ce cher Silvio B. qui ne veut pas finir ruiné en prison pour plaire au Conseil…, mais tiendra-t-il encore huit jours à ce rythme-là…

Nous ne sommes sans doute pas les seuls à être arrivé à cette conclusion. Dominique David, directeur de l’IFRI (“La décision de M. Papandréou n’est pas démagogique”, Le Monde, 3 novembre 2011)  affirme ainsi  :

“La démocratie européenne, ce serait donc le Conseil européen, dans ses multiples formations (y compris l’Eurogroupe), puisqu’il représente les Etats. Et voici qu’une nouvelle marche nous hisse au stade suprême de la démocratie intergouvernementale : les gouvernements sont vivement priés de ne plus consulter leurs peuples en cas de danger d’avis contraires… Tout se passe comme si, après s’être crue saisie et trahie par les “technocrates” de la Commission dans les années 1990, l’Union se retrouvait aux mains d’un Conseil de “techno-politiques”, bientôt et paradoxalement tout aussi séparés de leurs peuples.”

Cette situation n’a pas encore de nom bien affirmé. On pourrait parler du Conseil européen comme “autocrate” comme le suggère le titre de mon présent article, sans doute trop polémique pour faire école. On pourrait aussi parler de “doctrine Merkozy” . Définition : “La doctrine Merkozy, élaborée en 2008-2011, affirme les pouvoirs illimités du Conseil européen comme collectif sur les pays de la zone Euro lors  des crises menaçant l’existence même de cette dernière. Elle affirme la nécessité de la dictature du collectif européen sur les instances des Etats membres. Elle agit au nom de l’intérêt supérieur européen. Elle ne reconnait, si nécessaire, aucune limitation dans les Traités en vigueur à son action. “

Cette situation me semble à la fois inquiétante et rassurante.

Inquiétante en effet, ce n’est plus d’un «déficit démocratique» qu’il faut parler, mais d’une «faillite démocratique». Voter ou ne pas voter, voter extrême ou centre, droite ou gauche, cela ne change plus rien si toutes les grandes décisions socio-économiques des pays sont prises par le Conseil européen  – tout au moins pour un temps bien trop long pour que les gens conscients du blocage (à droite ou à gauche) soient encore de ce monde quand cela aura changé. Cette idée m’a littéralement ôté le sommeil cette nuit.

Mais elle est aussi rassurante en un sens : en effet, si le Conseil européen considère désormais qu’il peut s’arroger à la faveur de la crise de la zone Euro des pouvoirs dignes de celui d’un autocrate, il peut aussi prendre des décisions salvatrices en dehors des Traités. C’est déjà le cas en un sens depuis deux ans ou plus puisque l’on ne respecte pas la clause dite (en anglais) de  “no bail-out” du Traité de Maastricht, mais c’est maintenant de plus en plus clairement affirmé. Le Conseil européen se donne le droit de tout faire pour sauver l’Euro. Or, après tout, le Conseil européen pourrait par exemple finalement “ordonner à la BCE” (ce qui n’est absolument pas possible selon les Traités!) de se comporter comme la Fed ou la Banque d’Angleterre. Nous n’en sommes pas là (cf. déclarations récentes de Mario Draghi), mais qui sait si cela ne sera pas le dénouement de toute cette crise?  Je vois bien la chère Angela obligée d’aller demander à son Parlement de lui donner mandat in extremis d’ordonner à la BCE de racheter toute la dette publique émise par les Etats de la zone Euro … y compris celle de notre pauvre France en faillite… en menaçant son Parlement d’un drame ultime en cas de refus. Meine Damen und Herren, wir haben keine andere Wahl.

Pour l’instant, puisque le Conseil européen continue imperturbablement dans sa fixation sur l’austérité, préparons-nous chers lecteurs français pour une couche supplémentaire de rigueur -  rigueur qui engage le prochain gouvernement (socialiste) en cas d’alternance!

Et, en plus avec tout cela, il est quasiment sûr en plus que 2012 va voir une magnifique récession en Europe.

Ps 1. Au moins sur le plan de la rhétorique, la semaine a marqué un point nouveau dans l’expression dans les grands médias de propos qu’on n’aurait pas lu auparavant sans y voir l’expression d’un euroscepticisme outrancier. François Heisbourg a pu ainsi titrer son point de vue publié hier soir dans le Monde du jeudi 10 novembre 2011 : “L’Europe finira-t-elle comme l’Union soviétique? Seules des institutions fédérales sauveront l’euro.” L’intention de ce spécialiste bien connu des questions de  défense et de relations internationales en général reste sans doute louable (du point de vue des pro-européens), mais la reprise de cette comparaison URSS/UE, typique des plus radicaux des eurosceptiques du début des années 2000,  aurait sans doute été impossible de sa part il y a encore cinq ans. Il affirme ainsi pas moins que “les processus de déliquescence sont comparables [entre l'UE et l'URSS]“, essentiellement sur le plan économique. Du point de vue européen, c’est là atteindre une sorte de “Point Goodwin”. Le “déclinisme” à la Baverez est renvoyé dans la modération.  L’article de Mark Leonard, un spécialiste bien connu des affaires européennes, plutôt un fédéraliste bien que britannique, ne dit guère autre chose, toujours dans le Monde (9 novembre 2011), titré “L’éclatement de l’Europe est un risque réel. Menaces de la technocratie et du populisme”. Il y élabore trois scénarios pour l’avenir (on continue le rafistolage, on essaye de faire un révision des Traités existants à 27, on se lance dans l’aventure d’une Fédération de la zone euro), avec à chaque fois les risques correspondants (le rafistolage aboutit à la chute de la maison Euro[pe], le nouveau Traité à 27 ne passe pas la rampe des peuples, la Fédération à 17 casse l’Europe en deux). Aucun n’est rassurant à vrai dire. Venant de l’auteur d’un livre  ayant expliqué  doctement il y a cinq ans encore pourquoi L’Europe dominera le XXIe siècle (sic), on sent comme une alarme montante. Et, puis, ce matin sur France-Inter, le très europhile Bernard Guetta qui se met à pérorer contre une Europe qui se sauverait complétement contre les peuples – à croire qu’il est devenu “chevènementiste”.  Lui aussi, s’est rendu compte (comme apparemment tout le monde en dehors des intéressés eux-mêmes) que le “Merkozysme” ne pouvait pas être une solution durable.

Et, puis, au delà des alarmismes, se profile dans les deux articles (celui de F. Heisbourg et celui de M. Leonard), la question britannique. Vu l’état de l’opinion publique britannique, chauffé à blanc contre l’Europe par une presse dont j’ai redécouvert l’incroyable hostilité en passant quelques jours à Londres, il sera impossible au Royaume-Uni d’aller plus loin dans quelque intégration que ce soit.

Je me demande aussi si, contrairement aux crises précédentes qu’a connu l’intégration européenne depuis l’après-guerre, on ne se trouve pas dans une situation où “l’Europe” est désormais lestée par un passif de promesses non tenues (du genre : la Stratégie de Lisbonne ou la convergence des économies due à l’Euro).

Ps 2. Jamais je n’ai eu l’impression d’être aussi peu original que dans ce présent post : toute la presse européenne, tous les commentateurs, semblent s’être donnés le mot pour constater que l’Union européenne semble désormais dirigée par un directoire restreint, au mépris de toute bienséance démocratique. J’ai entendu parler  par exemple du “cercle de Francfort”, version un peu élargie de “Merkozy”. En même temps, tout le monde semble dire que cela ne peut pas durer. J’ai bien peur que nous n’ayons encore rien vu.

Europe : politique d’abord.

A la demande d’un journaliste du site Atlantico, j’ai accepté de rédiger une opinion sur la crise financière actuelle. Vous la trouverez ici sous le titre de “L’euro ne mourra pas, la volonté politique le sauvera”.   Le contenu de ce que j’avais envoyé pour publication à ce site, marqué à droite selon ses critiques, a été respecté au mot près, et le journaliste a fort bien mis en valeur les articulations du texte. Je lui exprime donc ici publiquement mon satisfecit. Cela fera sans doute rire par contre quelques unes de mes connaissances de voir que mon article s’accompagne d’un petit sur-titre “Anti-catastrophisme”.

Qu’est-ce que je dis en résumé dans cette opinion pour être vu comme “anti-catastrophiste”? Que pour en finir avec le format territorial actuel de la zone Euro (sortie de la Grèce, sortie de l’Allemagne, etc.) comme l’envisagent des économistes, il faudrait une dose énorme de politique, il faudrait que les partis au pouvoir dans les pays européens découvrent qu’ils ont fait fausse route depuis 25 ans et l’admettent aux yeux de leurs électeurs, il leur faudrait en plus prendre la responsabilité d’un chaos économique, au moins temporaire, qui risquerait bien de les engloutir. Je dois dire qu’auprès des lecteurs d’Atlantico qui ont pris soin de réagir à mon article, cette analyse n’est pas bien passée, avec l’argument majeur qu’une vague de fond de nature économique pousse à l’éclatement de la zone Euro. La suite des événements tranchera. Il est même possible que la Grèce sorte de l’Euro, et que les politiques européens arrivent à expliquer qu’en fait, en réalité, ce pays n’a jamais fait partie de l’Europe, que le cas grec est une telle exception à la règle qu’il n’existe pas en fait, qu’il ne porte aucune leçon générale. C’est possible, mais cela va être difficile.

En même temps, j’ai l’impression qu’entre la publication (19 septembre) et ce jour (26 septembre), quelques faits renforcent mon hypothèse : en particulier, il semblerait que David Cameron, Premier Ministre conservateur du Royaume-Uni, ait invité les pays de la zone Euro à résoudre leur problème, en allant plus loin dans l’intégration financière entre eux.  Selon le Guardian, il a en effet appelé lors d’un discours à Ottawa le jeudi 22 les pays de la zone Euro à mettre en œuvre le plan du 21 juillet 2011 au plus vite. Le même article cite même une source gouvernementale anonyme (Cameron lui-même?) qui reconnaitrait que : “The remorseless logic of economic and monetary union is fiscal integration. ” Si l’information est exacte, c’est tout de même étonnant pour un Premier Ministre arrivé sur un programme partisan plutôt eurosceptique – certes gouvernant en coalition avec les Libéraux-Démocrates europhiles – que de le voir appeler à quelque chose dont rêvent les fédéralistes du continent, une plus grande intégration pour résoudre la crise de la dette dans la zone Euro. Il me semble même qu’à lire la presse, le futur FESF grossit à vue d’œil dans les rumeurs qui courent à son endroit. On n’est pas loin d’aller directement au “Trésor européen” voulu par la BCE.  Du côté grec, à ce que je peux en savoir ici par la presse, les leaders actuels du PASOK affirment toujours leur détermination sans faille à appliquer les mesures d’austérité demandées par la “troïka” (FMI-Commission-BCE) pour obtenir la dernière tranche des aides 2010 et d’enclencher l’approbation par les 17 du plan décidé en juillet 2011.

Bref, au moins sur la scène du monde à laquelle j’ai accès, tous les politiciens européens les plus importants déclarent toujours se démener pour “sauver la zone Euro” (et aussi la stabilité financière mondiale… alias les banques et autres joueurs du grand casino financier planétaire).

Ps. Le jeudi 29 septembre 2011, à une écrasante majorité, le Bundestag votait les modifications du FESF adoptées le 21 juillet en sommet européen. La “dissidence” au sein de la majorité CDU-CSU-FDP s’est réduite au final à un si petit nombre de députés que la Chancelière est restée majoritaire sur ce vote avec sa seule majorité, et en plus, les deux grands partis d’opposition, SPD et Grünen, ont voté presque comme un seul homme le plan du 21 juillet. Seul die Linke, parti en perte de vitesse comme l’ont montré les élections régionales berlinoises,  a refusé le plan du 21 juillet.  Le Parlement finlandais a voté le plan, n’en déplaise aux “Vrais Finlandais”, alors même qu’il ne semble pas que l’histoire des garanties demandées par la Finlande ait été conclue d’une manière ou d’une autre. Seuls les Pays-Bas ou la Slovaquie pourraient encore poser un (petit) problème, mais je doute que l’un ou l’autre puisse bloquer un plan européen de cette nature. Ces développements n’empêchent toutefois pas des économistes de continuer le tracassin de la modification du périmètre de la zone Euro.

Vers les “Etats-Unis d’Europe”… pour sauver la SG, la BNP et quelques autres?

Ce que je croyais impensable est en train de se produire. A la faveur de la crise de l’Euro, certains dirigeants européens (et non des moindres apparemment) veulent rouvrir le dossier institutionnel et aller au delà du Traité de Lisbonne vers ce qui serait (enfin) une “Fédération” européenne. Selon Jean Quatremer, la majorité de la classe politique allemande s’orienterait dans cette direction. Celle-ci passerait d’abord à court terme par des “euro-obligations” (dont N. Sarkozy et Angela Merkel ont déclaré pas plus tard que le 16 août 2011 qu’il ne saurait en être question pour encore un moment…).  Il faudrait par ailleurs que les autorités françaises se préparent vite  à répondre  à une offre allemande de fédéralisation de l’Union européenne, autour, selon J.Quatremer, d’un régime parlementaire européen. Je trouvais cette information un peu isolée et peut-être liée à l’europhilie de son auteur, mais je viens de lire sous une plume britannique un scénario complet en ce sens : selon ce journaliste du Daily Telegraph, le ministre britannique des Finances, George Osborne, aurait déclaré, en marge du sommet du” G7 Finances” à Marseille de la fin de la semaine dernière, que le gouvernement britannique se préparait à se défendre contre une modification des Traités qui se ferait au seul bénéfice du “caucus Euro” au sein de l’Union européenne. Surtout, le journaliste Bruno Waterfield indique :

“Brussels sources have told The Daily Telegraph, that a proposal for formal negotiations to begin in December will be made at an EU summit next month. The talks will be chaired by Herman Van Rompuy, the EU president, and will involve a constitutional “convention” before the new treaty is agreed and ratified in all 27 EU countries.”

Si cette information se trouvait être véridique, on serait donc en train de passer d’un petit traité à la marge pour légaliser le FESF après 2013, à l’idée d’un Traité d’une telle importance  qu’il faudrait faire appel à une “convention” préalable à la réunion de l’habituelle C. I. G. (Conférence inter-gouvernementale). L’allusion à une telle convention nous amènerait en effet à la “procédure ordinaire solennelle” de révision des Traités (cf. article 48 du Traité de l’Union européenne). Là pour le coup, cela serait un scoop.

De fait, il faut mesurer ce que voudrait dire  rouvrir vraiment le dossier institutionnel (alors même que le groupe de réflexion sur l’avenir de l’UE, institué au lendemain de l’adoption du Traité de Lisbonne,  s’était vu il y a encore quatre ans explicitement interdit d’aborder cette question-là dans sa lettre de mission). D’une part, il faudrait se mettre d’accord dans quelle direction on veut aller de ce point de vue : est-ce qu’on brode encore une fois sur l’existant, ou est-ce qu’on innove vraiment? Jean Quatremer, qui a peut-être eu les mêmes rumeurs dans les oreilles, fait allusion à une Commission qui deviendrait “le gouvernement de l’Europe” et un Parlement européen qui en deviendrait le vrai centre législateur. Une telle évolution, correspondant à la vision allemande d’une fédération, irait à l’encontre de presque 20 ans d’évolution institutionnelle en direction de l’inter-gouvernementalisme avec une perte de poids politique de la Commission européenne. D’un J. M. Barroso qui n’est rien, on reviendrait à un W. Hallstein qui croyait être déjà tout. On peut imaginer d’autres évolutions, mais ouvrir la discussion sur les États-Unis d’Europe risque de bien chauffer les esprits…, déjà des Britanniques! (dont on ne peut se passer, car, sinon, quelle lingua franca?) D’autre part, si on va vraiment plus loin que le Traité de Lisbonne vers une Fédération, il va falloir tout de même demander l’avis des peuples européens. On peut certes s’en passer. Après tout, pourquoi ne pas revenir à la bonne vieille politique de l’accrétion territoriale d’avant le XIXe siècle? Est-ce qu’on a demandé aux sujets du roi de France ou de Prusse s’ils voulaient lui obéir et lui verser l’impôt? Bien sûr que non. La puissance se moque des peuples! Trêve d’ironie facile. Les dirigeants nationaux auront cependant d’autant plus de mal à passer outre une approbation populaire que, de l’avis de la Cour constitutionnelle allemande sur le Traité de Lisbonne rendu en 2009, et largement confirmé par le récent jugement de la même Cour sur le premier plan d’aide à la Grèce, il  ressort clairement que, si l’on passe au stade fédéral de l’Union européenne, il faudra demander son avis au peuple allemand – sans doute, de manière directe. Or, si les Allemands se voient consultés, et ce pour la première fois de leur histoire dans la construction européenne, il sera tout de même difficile d’imaginer ne pas consulter les peuples des autres pays.  En particulier, de ne pas consulter les Irlandais, les Français, et quelques autres mauvais coucheurs. Belle perspective : pour le cas français, il faudra espérer que la conjoncture économique et sociale soit alors au beau fixe… En tout cas, sans trop entrer dans les scénarios de fiction, avec un telle révision forte des Traités, annoncé dès ce mois de décembre 2011, voilà qui donnerait du grain à moudre à une candidate à l’élection présidentielle française de 2012 qui cherche à se faire un prénom. Dans une telle éventualité (déraisonnable), la candidate du Front National promettra, si elle est élue, de donner le choix aux Français, et les autres candidats, que vont-ils promettre?

Enfin, en tant que politiste, ayant lu un tout petit peu  tout de même sur l’état de l’opinion des Européens ordinaires à propos de  l’Union européenne (qui n’est pas nécessairement hostile au sens fort du terme, mais bien plus indifférente ou pour tout dire larguée), l’idée d’un grand saut fédéral, en plus en plein milieu d’une crise économique majeure, me parait totalement surréaliste. J’ajoute qu’en l’occurrence, ce saut se ferait, au moins au début, dans un contexte où il ressortirait d’évidence qu’il s’agit moins là de construire l’Europe dont les fédéralistes ont pu rêver, que de faire en sorte de rattraper une erreur majeure de construction de la zone Euro, et surtout de se prémunir contre un écroulement des grandes banques européennes. Certes, un nouveau discours fédéraliste, surtout si on innove radicalement au niveau des institutions, peut changer la perception du contexte, mais cela promet d’être difficile, et les partis eurosceptiques vont bien s’amuser eux aussi.

Enfin, tout cela restera peut-être un scénario : l’euthanasie des banquiers et de leurs actionnaires et obligataires paraitra peut-être plus simple…

Ps 1. J’ai l’impression que Bernard Guetta (voir “Des politiques européennes, oui, mais lesquelles?”, Libération, mercredi 14 septembre 2011, p. 21) a eu aussi vent de ces projets de relancer le grand feuilleton de la réforme institutionnelle, en se référant aux propositions publiques (vagues) en ce sens d’Angela Merkel, mais,  pour une fois, le voilà bel et bien euro-réaliste :

“Un «nouveau traité» donc, comme le souhaite Angela Merkel ? C’est ce qu’il faudra un jour, mais on n’y arrivera pas avant longtemps pour la double raison que les Etats européens ne sont nullement prêts à céder le pouvoir à une démocratie paneuropéenne, à des Etats-Unis d’Europe, et que les électeurs européens refuseront d’accroître les pouvoirs de l’Union tant qu’elle ne sera pas devenue démocratique.”

Il suggère, plutôt que de relancer le tracassin institutionnel, de saisir l’occasion des prochaines élections européennes pour doter  l’Union d’une Commission approuvée par une majorité citoyenne via des “vrais” partis européens.  J’ai des doutes sur cette solution, déjà évoquée selon mes souvenirs lors des précédentes élections européennes de 2004 et de 2009  (qui, de toute façon, n’interviendrait pas avant 2014), mais B. Guetta respecte ce que l’on peut savoir de la situation européenne dans son avertissement à l’encontre de la voie institutionnelle de résolution de la crise actuelle.

Ps2. La vidéoconférence d’hier Allemagne-France-Grèce entre les trois dirigeants a confirmé mon analyse d’il y a quelques jours : pour l’instant, les dirigeants européens vont tout faire pour rester sur la ligne définie le 21 juillet 2011. Aide (mise sous tutelle?) européenne contre sacrifices (inhumains?) grecs.

Notre ami le satrape (IV)

Je suis désolé d’ennuyer mes lecteurs éventuels avec encore un court post sur la crise libyenne, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que cette dernière menace au fil des jours de tourner à l’humiliation publique  pour l’Union européenne. Les réactions de cette dernière sont poussives,  pleines d’arrière-pensées diverses de ces différents pays-membres, incohérentes sur le fond (se donne-t-on  vraiment les moyens d’abattre le régime du satrape?), et surtout complètement en décalage avec les nécessités de l’affrontement sur le terrain. A ce train-là (de sénateur??? mais je ne veux pas insulter notre Sénat qui saurait être  au cas où plus rapide que cela!), j’attends de voir ce qui va se passer quand notre ami le satrape va reconquérir dans la joie des retrouvailles  la région de Benghazi… Il a déjà apparemment repris une ville au moins à l’insurrection.  Un député européen (UMP-PPE) lui aussi s’étonne, voir son interview pour le blog Bruxelles 2. Lui aussi cite les promesses – à ce stade risibles! – du Traité de Lisbonne.

Un rattrapage est peut-être encore possible dans les décisions collectives de l’Union européenne à prendre aujourd’hui et demain, mais j’en doute fort.

Enfin, une fois que notre ami le satrape aura réglé la question manu militari, nous pourrons (nous politistes intéressés par l’Union européenne)  publier des articles dans des revues à comité de lecture pour décortiquer ce magnifique fiasco…

Puissé-je avoir complétement tort!

Ps 1. Lors du Conseil européen du 11 mars 2011, les dirigeants des pays membres se sont tout de même mis d’accord sur une formulation forte de condamnation du régime du satrape (voir point 7 du texte officiel) . C’est déjà cela, sans doute pour fêter dignement le recul des insurgés sur tous les fronts. En quelque sorte, l’Union européenne se lie les mains, brûle ses vaisseaux, en qualifiant ainsi “le colonel Khadafi”, en s’obligeant dès lors à le traiter en paria de la “communauté internationale” (ou bien,  à se déjuger lamentablement en subissant  dans quelque temps les humiliations que les Khadafi – père et fils – jugeront bon d’exiger pour prix de leur bonhomie retrouvée…),  ce qui constitue une menace à moyen terme, mais à moyen terme seulement. D’ici là, tout cela m’a fait penser à la phrase d’une marionnette de  Balladur aux Guignols de l’Info : “Je vous demande de vous arrêter.”

Ps2. Pas de nouvelles des révélations gênantes que Khadafi avait annoncé à l’encontre de notre Président de la République. Qu’il le fasse donc, cela motivera encore plus les autorités françaises.

Notre ami le satrape (III)

Le nouveau Ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, semble avoir décidé de frapper les esprits par une communication décidée envers les médias francophones et arabophones dès son entrée en fonction.  Du coup, au nom de la France,  il affiche désormais un  soutien appuyé aux mutations en cours dans  certains pays du monde arabe. Fort bien. Mais j’ai cru comprendre qu’il aurait annoncé lors de son rapide voyage en Égypte le soutien de la France aux autorités insurrectionnelles libyennes situées à Benghazi (Le Monde, mardi 8 mars 2011, p. 7).

Deux petites remarques : si tel est bien le cas,  comme il s’agit tout de même d’une décision importante que de prendre parti dans une telle situation où le sort des armes semble  loin d’être décidé, la politique étrangère de l’Union européenne, qu’était censé rénover le Traité de Lisbonne, se trouve bien chaotique tout de même. Chacun semble tirer à hue et à dia comme avant.  Alain Juppé fait une déclaration importante le 7 mars, et le directoire européen se réunit pour décider (ou pas) le 11 mars… A quoi sert d’avoir fait de ce Traité tout un plat? De plus, il reste des ressortissants européens dans les zones de Libye contrôlées par le régime; heureusement, que, pour l’instant, ce dernier ne traite pas  la déclaration de notre Ministre comme le point de vue général de l’Union européenne  à son égard. En tout cas, même si, comme citoyen, j’approuve pleinement cette déclaration de soutien aux insurgés, je me dis comme politiste qu’il va falloir en assumer les conséquences. Il ne faudrait pas avoir  benoîtement soutenu des gens qui vont finir dans deux jours écrasés sous les chenilles des chars de notre ami le satrape… Comme aurait dit François Mitterand en 1990, entrons-nous du coup dans une “logique de guerre”?

Deuxième remarque : à ce stade, il y a un autre ministre du gouvernement, président des amitiés franco-libyennes, qui doit se sentir un tout petit peu désavoué (euphémisme). Le Conseil des Ministres de demain devrait être amusant pour ceux qui y participeront.  Le seul grand service qu’il peut rendre désormais à la France (incarnée par Alain Juppé en matière de politique étrangère) serait d’effectuer une amicale pression sur notre (ex-)ami le satrape pour qu’il veuille bien quitter le pouvoir… , et, pour le convaincre que le climat est fort agréable au Venezuela… Il pourrait lui servir de garant et  d’accompagnateur.

Et c’est reparti pour un petit tour de manège institutionnel…

Surtout ne pas trop s’énerver, ne pas trop désespérer de tout même de l’espérance. Le Conseil européen des 28-29 octobre 2010 a effectivement entériné la proposition franco-allemande, émise sur les planches de Deauville, de réécriture “limitée” du Traité de Lisbonne. Comme je suppose que les dirigeants européens ne sont pas devenus subitement tous complétement fous,  cette révision pourrait sans doute passer par la procédure simplifiée prévue par l’article 48.6 du TUE (Traité sur l’Union européenne). Cette procédure évite d’avoir même à évoquer l’idée de convoquer une Convention (sur le modèle de celle qui a pensé le défunt Traité constitutionnel européen de 2003-05); le Parlement européen et la Commission auront le droit de dire ce qu’ils en pensent sans plus, tout comme d’ailleurs, s’agissant du domaine monétaire (du moins je le suppose), la BCE. Il n’empêche que : “Cette décision n’entre en vigueur qu’après son approbation par les Etats membres, conformément à leurs règles constitutionnelles respectives.” Comme toute modification d’un traité international engageant un État démocratique, il faudra bien passer d’une manière ou d’une autre, au moins par une approbation parlementaire.  Toute hypothèse référendaire de quelque nature qu’elle soit ne peut qu’être exclue déjà à ce stade – ce qui en dit tout de même long sur le rapport entre l’Union européenne et ses peuples en cet automne 2010. Surtout ne plus demander l’avis au(x) peuple(s) sur un sujet européen, il(s) vote(nt) contre! Comme l’a si bien dit Viviane Reding, notre mégère luxembourgeoise préférée…  Donc,  il n’y aura pas de référendum, mais, si on passe par les Parlements, les opposants à une telle mesure pourront se faire entendre, et les eurosceptiques  retrouveront de la vigueur. Merci pour eux.

Je me demande de fait si la solution qui sera finalement retenue  par les juristes mobilisés à cette fin d’ici décembre ne sera pas plus prudemment d’utiliser l’une ou l’autre des clauses-passerelles présentes ici et là  dans le Traité. L’article 125 du TFUE, qui comprend la clause dite de “no bail out”, comprend d’ailleurs un alinéa 2, qui autorise le Conseil européen sur proposition de la Commission à “préciser les définitions” (sic) des articles 123 à 125.

Plus généralement, la ligne choisie par le Conseil européen semble être d’atterrer encore plus les économistes atterrés dont je parlais tantôt, de les enterrer vivants si j’ose dire, ainsi que toute autre personne croyant encore à la fable d’une Europe sociale, d’une Europe-puissance ou d’une Europe ayant un “intérêt général européen”. En effet, aussi bien la remise sur le métier du Pacte de stabilité et de croissance, que la possible révision du Traité de Lisbonne, vont encore et toujours dans le sens du respect d’une orthodoxie financière stricte. Les marchés, les marchés, rien que les marchés! Toute cette manipulation semble être pensée exclusivement pour satisfaire, rassurer, calmer, dompter les marchés.  Il y a d’ailleurs peut-être en arrière-plan de ce Conseil européen des craintes sur la Grèce, l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne.  Il va peut-être falloir faire fonctionner sous peu le fameux fonds de sauvegarde mis en place ce printemps. Mais après tout, tant qu’à repenser la gouvernance économique de l’Union et réécrire quelques paragraphes du Traité de Lisbonne, ne serait-il pas aussi du ressort de l’Union d’avertir un gouvernement national qui laisse sa population s’enfoncer dans le chômage de masse, qui laisse dériver les services publics essentiels de telle manière que les bases de toute croissance future sont mises en cause, qui n’assure pas l’effort minimum de mise à jour de ses forces armées, etc. Bref, l’intérêt général européen semble ici réduit à la clause : si un État ne peut plus payer sa dette publique, ouh là là, quel grand malheur, que nos banques souffrent, qu’est-ce que cela peut effrayer les marchés, il faut trouver une solution pérenne, mais, pour le reste, it is not my problem, Dear!

Les gouvernements me semblent aussi accepter avec une douce inscouciance des règles de surveillance de leurs budgets, déficits et dettes. Or ces règles,  que la plupart ont dû transgresser depuis longtemps parfois (cf. les cas belge et italien sur la dette publique),  risquent bien de les mettre en grande difficulté quand l’heure des remontrances et des sanctions va sonner.  Et que se passera-t-il si un gouvernement refuse de s’y plier? Il casse la vaisselle et sort de l’Union?  Je vois mal un gouvernement français  par exemple accepter de verser une sorte de caution à l’Union européenne…  caution qui ne ferait d’ailleurs que précipiter les difficultés du pays pour se financer sur les marchés. Certes, on pourrait dire avec l’économiste Jacques Delpla que cela obligera les gouvernements dépensiers à choisir entre diminuer les dépenses et /ou d’augmenter la pression fiscale, mais, vue la concurrence fiscale en Europe, il n’y aura sans doute pour tout le monde que le choix de réduire les dépenses et/ou d’augmenter les impôts sur les bases immobiles (consommateurs, travailleurs normaux, petites entreprises, richesse immobilière, etc.) avec les effets délétères en terme d’optimum social que cela suppose.

Bien sûr, comme le diront certains (Jean Quatremer par exemple), le verre n’est pas si vide que cela. En effet, si l’on pérennise un mécanisme de sauvetage financier entre Etats européens (par quelque chose comme un fonds monétaire européen), et si l’on lie aussi fortement les budgets nationaux à une approbation européenne préalable à tout examen parlementaire national, on s’approche d’une politique budgétaire européenne (prévue d’ailleurs dès le Traité de Maastricht), et surtout on augmente subrepticement le poids du budget fédéral réel de l’Union. Il est vrai que les sommes en jeu ont de quoi faire réfléchir : le budget de l’Union européenne est scotché à 1% du PIB de l’Union, et ce ne sont pas les récentes récriminations britanniques suivies par quelques autres qui vont le faire décoller; en même temps, le fameux fonds prévu au printemps représente dans son montant maximum presque quatre fois en cas de besoin ce budget de l’UE. C’est en fait un énorme stabilisateur  semi-automatique (fonction classique de l’État fédéral dans une fédération) qu’on pérenniserait. Mais en réfléchissant ainsi, on retombe du mauvais côté de la barrière du point de vue de l’éventuelle révision du Traité de Lisbonne : les opposants pourront argumenter qu’il s’agit en fait sous des dehors techniques d’un bouleversement de l’économie politique de l’Union, et qu’il faut en passer par une procédure de révision ordinaire. (Ils pourraient aussi argumenter avec l’idée selon lequelle il s’agit en fait de l’attribution d’une nouvelle compétence à l’Union européenne et non d’une simple modification dans la compétence couvrant  l’Union économique et monétaire, ce qui interdirait de passer par le voie simplifiée.) Cette ligne d’argumentation qui distille l’idée qu’il s’agit d’une modification subreptice,  mais bienvenue car elle va dans le sens de l’histoire, de la nature de  l’Union européenne possède l’énorme défaut de confirmer que l’Union européenne souffre non pas d’un déficit démocratique, mais à ce compte-là d’un abime démocratique.

Allez, j’arrête là mon côté bilious.

Ps. Pour une réaction à chaud d’un collègue  juriste, bien plus prudent et moins alarmiste que moi, Jean-Luc Sauron, voir ici. Il parie sur la révision simplifiée du Traité sans trop de heurts.

Joffrin paye sa tournée – et le Monde aussi.

Episode 1 – Laurent Joffrin (Libération) paye sa tournée.

Le rédacteur en chef de Libération propose en ce matin de l’Ascension un bel éditorial sous le titre d’Humiliant. Il y flingue, pour m’exprimer à son niveau de langue, la proposition de la Commission européenne de valider par avance les budgets des Etats membres de l’Union européenne avant même qu’ils ne soient présentés aux parlements nationaux pour approbation. Je le cite: “L’Europe de l’argent et du conservatisme veut imposer ses normes à la faveur de la crise [bon jusque là, c'est du Naomi Klein, why not? ]: il faut évidemment refuser cette idée honteuse pour la démocratie selon laquelle le budget des Etats serait soumis à la surveillance de quelques gnomes [sic, et re-sic, pourquoi pas "technocrates apatrides",  "ploutocratie"  ou "'État impérialiste des multinationales" tant qu'à faire du style ?] avant même d’être examinés par les élus légitimes des nations.” En lisant cette phrase, je me suis dit : là,  Joffrin “paye sa tournée”, et drague le supposé lecteur populaire de Libération (s’il existe?) qui commence à trouver l’addition européenne un peu salée tout de même.

Premier point : la proposition de la Commission européenne se trouve être d’une logique imparable ; pour coordonner les politiques économiques des Etats  européens, qui passent par leurs budgets respectifs,  il n’existe guère d’autre solution que d’aller bien au delà de ce qui existe par ailleurs déjà, les peu connues GOPE (Grandes orientations de politiques économiques). Il faut bien qu’une instance, en l’occurrence la Commission, étudie ex ante la compatibilité des divers budgets nationaux entre eux et avec la ligne générale que les dirigeants nationaux prétendent se donner. Les dix dernières années ont marqué l’échec des stratégies molles de coordination, comme avec la défunte “Stratégie de Lisbonne” (2000-2010). Vu la crise de l’Euro, qui souligne pour toute personne censée les embarras d’une monnaie unique sans politiques budgétaires nationales cohérentes entre elles, il faut aller plus loin – ou tout arrêter -, et, comme on ne veut pas tout arrêter, cela suppose une contrainte supranationale supplémentaire sur les souverainetés partagées des Etats européens. On peut discuter des détails de la méthode choisie,  on pourrait aussi passer par une session annuelle commune de tous les comités/commissions budgétaires de tous les Parlements nationaux qui jugeraient de manière croisée de la qualité  et de la compatibilité de leurs budgets respectifs, mais, en pratique, si l’Union européenne veut progresser dans l’efficacité de ses politiques économiques, il est inévitable que le centre bruxellois ou une coordination intergouvernementale  se renforce de quelque façon : et, dans ce cas, il peut arriver que le centre bruxellois et/ou la collectivité des pays européens disent au gouvernement d’un pays qu’au vu de son budget, il ne semble  guère faire preuve d’à propos ou de solidarité et qu’il faudrait en conséquence y retravailler.

Monsieur Joffrin a-t-il oublié d’où vient en effet cette  catastrophe économique qui nous menace? Et bien, sauf si quelqu’un me prouve que la Grèce n’était pas une démocratie représentative sur les dix dernières années, “des élus démocratiquement désignés par le peuple” (dont L. Joffrin souligne les droits à voter le budget de chaque nation dans une vision un peu datée du fonctionnement d’un État par temps de parlementarisme rationalisé) ont adopté  des budgets pour le moins déraisonnables. On ne peut qu’être très étonné de voir un leader d’opinion d’un journal réputé pour son européisme (voir son attitude en 2005 et dans les années suivantes) se livrer à ce genre de discours complètement incohérent avec ce qu’amène  la poursuite de l’intégration européenne. Je comprends fort bien qu’un journal orienté à gauche (enfin semble-t-il plus à gauche que le Figaro) n’ait pas envie de voir que cette montée en puissance de la supranationalité européenne signifie en pratique, pour l’instant, une cure de rigueur généralisée; mais il faut choisir :  si l’on considère l’Union européenne comme un bien qui doit être défendu, cela signifie en raison des rapports de force actuels dans le système de gouvernance de l’Union européenne (qui comprend comme l’actualité vient de nous le rappeler, à la fois les Etats-unis d’Amérique, le FMI et toute une série d’institutions internationales publiques et privées) qu’il faut subir la potion amère perinde ac cadaver, et si possible sans se plaindre en plus pour pousser les électeurs dans les bras des eurosceptiques. Ou alors, il fallait militer pour la faillite de la Grèce – une opportunité extraordinaire d’en finir rapidement avec l’intégration européenne sous cette forme néo-libérale -, suivie de celle du Portugal, de l’Espagne et de quelques autres pays dont peut-être le nôtre, pour la fin de la zone Euro qui en aurait résulté, et enfin de l’Union européenne telle qu’elle existe. On aurait tout repris à zéro. Pour ma part, je ne suis pas sûr que je n’aurais pas préféré la solution du “défaitisme révolutionnaire” à l’encontre de cette Union européenne-là, une “stratégie du choc”, mais à l’encontre cette fois-ci de la finance et de ce type de gestion des affaires publiques. Cela n’a pas été le choix des autorités européennes et nationales qui se disent prêtes à payer autant que “les marchés” le demanderont. Ce choix a été appelé de ses vœux par le journal vaguement de gauche nommé Libération, et bien qu’il assume maintenant! En plus, comme L. Joffrin se trouve être de gauche (modérée), il peut toujours rêver que, dans dix, vingt, trente, quarante ans, l’Union européenne, devenue entre temps  une “fédération” pour ne pas avoir disparue en 2010, pour avoir été prise dans un puissant spill-over vers la mise en commun des politiques économiques nationales, réalisera les ambitions sociales d’Altiero Spinelli et de François Mitterrand.

Second point : l’allusion aux “gnomes”. Plus que lamentable. A marquer d’une pierre pour se rappeler des évolutions de la gauche française.  En pratique, la Commission européenne est constituée d’hommes politiques. On peut avoir toutes les préventions idéologiques, morales, techniques, contre ces personnes, y compris la première d’entre elle,  le Président de la Commission, J. M. Barroso, mais cela constitue une bien mauvaise façon d’informer son lecteur que de reprendre l’affabulation “souverainiste” , digne du café du commerce, de Commissaires européens qui ne seraient même pas des êtres humains, sans âme, sans cœur, sans patrie. Plus sérieusement, comment le rédacteur en chef d’un journal se voulant sérieux, peut-il oublier que la Commission, constituée d’hommes et de femmes politiques nommés par leurs gouvernements nationaux respectifs, se trouve par ailleurs être investie par le Parlement européen? On peut disserter sur les défauts de la représentation des populations au sein de ce Parlement, comme je l’ai fait par ailleurs dans des écrits plus posés que celui-ci, mais on ne peut nier ce lien institutionnel entre la Commission et le Parlement européen, élu au suffrage universel direct. Plus encore, j’ai envie de poser à Monsieur Joffrin la question : êtes-vous européen au point  d’admettre qu’il peut exister une majorité en Europe qui vous soit contraire et qui ait prise sur votre vie? Pour l’instant, la majorité des gouvernements des pays de l’Union européenne se trouvent à droite (voire aux franges de l’extrême-droite, comme en Slovaquie, au Danemark, et en Italie); la majorité du Parlement européen, élu en 2009,  est encore plus  clairement dominée que celui élu en 2004 par la droite modérée. Bref, cher éditorialiste, l’Union européenne roule à droite (si ce n’est à l’extrême-droite). Ce n’est pas une question de “gnomes”, c’est une question de rapports de force dans l’Union européenne pour l’instant très défavorables à la gauche.

Troisième point : cet éditorial de Laurent Joffrin dans son exagération même montre bien les dilemmes qu’aura à affronter la gauche modérée à la veille de 2012. Les politiques économiques et sociales vont avoir d’ici là un aspect terriblement rigoriste, droitier, “anti-social”. Les gouvernements socialistes espagnol et portugais sont en train d’annoncer des mesures  du plus bel effet dans ce style. Le gouvernement Fillon devrait suivre. Cette rigueur se fait entre autre au nom de l’Europe, comme depuis 1983…, mais là l’électorat de gauche, dont les sondages montrent déjà les doutes à l’égard de l’Union européenne telle qu’elle est (et non vis-à-vis de l’Europe comme projet d’ouverture), risque de décrocher complètement, y compris la frange la plus éduquée de cette gauche à laquelle Libération s’adresse. L. Joffrin veut faire croire à cet électorat qu’il y aurait – au moins à court terme – une autre Europe possible, et bien non, il n’existe rien d’autre en magasin! Il va falloir faire avec. Take it or leave it!

Épisode 2 -  Et le Monde aussi.

On croit toujours avoir tout lu, on se trompe toujours… Ce matin, vendredi 15 mai 2010, en découvrant l’éditorial du Monde, non signé comme de coutume dans ce journal, “L’Europe, c’est comme la bicyclette…”., je n’ai pu que constater qu’en substance (malgré le titre), l’argument ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de L. Joffrin de Libération. Le style est plus retenu, mais le propos peut se résumer ainsi : J. M. Barroso ne peut rien proposer, car il est le “pompier de la vingt-cinquième heure” qui n’a rien fait jusqu’ici face à la crise économique, surtout pas réguler les marchés financiers ; sa proposition ressemble à “une mise sous tutelle qui est aux antipodes d’une concertation intelligente” [subtil distinguo, qui signifie sans doute qu'il faut effectivement plus de supranationalisme, mais surtout pas que les populations n'en soient trop conscientes..., ou alors, intelligent, cela veut-il dire qu'on continue comme auparavant à se concerter en laissant chacun libre de choisir son destin, et advienne que pourra?]; et selon le Monde, comme l’a montré le référendum de 2005,  “les peuples européens ne sont pas prêts à accepter une fédération européenne”, et encore moins  un “fédéralisme technocratique”.

Je ne vais pas redire une deuxième fois à quel point ces critiques manquent de cohérence, surtout venant d’un journal connu pour son engagement proeuropéen. J. M. Barroso (sauf à croire qu’un androïde a pris la place de l’ancien Premier ministre portugais) est un homme politique qui représente depuis 2004 une double majorité (Etats et Parlement européen). Et il faut savoir ce qu’on veut : l’Euro et la montée en puissance de cette supranationalité européenne-là (d’orientation néo-libérale pour l’instant) que cela implique, la bicyclette pour ne pas tomber doit aller dans cette direction-là, aussi désagréable que cela puisse être pour des convictions de gauche ; ou, pas d’Euro et pas d’Union européenne non plus (en faisant le pari de  reconstruire une autre Europe de l’Atlantique à l’Oural, ou plutôt de Brest à Strasbourg…).

Dans les deux éditoriaux, la même idée se trouve partagée : la proposition d’une surveillance  ex ante des budgets des Etats membres par la Commission, présentée comme mue par des “gnomes” ou des “technocrates”,  va détourner encore plus les populations de l’Union européenne.  En pratique, cette supposition peut bien être tout à fait vraie du point de vue l’opinion publique (française en particulier),  et correspond du coup à une nécessité éditoriale de ces deux journaux en grande difficulté économique (les trop rares lecteurs de ces journaux ne sont peut-être pas prêts à payer pour lire qu’ils vont en prendre plein la tête au nom de l’Europe), mais il aurait été plus réaliste de souligner que l’Euro ne peut exister sans renforcement du centre bruxellois tel qu’il existe aujourd’hui. Le “fédéralisme technocratique” et son “déficit démocratique” pour utiliser un autre terme de l’éditorial du Monde, inscrits tous deux dans le Traité de Lisbonne, sont là pour durer,  ou alors il faudra se passer d’Union européenne.


Ch. économiste p. justifier zone Euro. Urgent.

Depuis que la procédure d’aide conjointe FMI/UE d’aide aux finances de l’État grec a été engagée ce week-end, le festival est ouvert pour les récriminations des économistes. Il n’y en a pas un pour sauver le principe de la zone Euro, et surtout celui de son fonctionnement actuel.

Le Monde du mercredi 5 mai 2010 offrait deux visions : dans un entretien, le vénérable et un peu daté tout de même Jean-Jacques Rosa expliquait que, décidément, la zone Euro (comme le socialisme???) cela ne marche pas parce que ce n’est pas une “zone monétaire optimale”. Pour ce qui est de la Grèce, il faudrait pouvoir dévaluer la monnaie pour regagner de la compétitivité.  Les mesures d’austérité prises vont tuer la demande, qui ne sera pas retrouvée de sitôt sur les marchés extérieurs (y compris en fait le tourisme en Grèce) faute de possibilité de dévaluer. Pour ce qui est de la zone Euro, J. J. Rosa évoque pour la stabiliser la création d’un “impôt  fédéral qui représenterait 30 à 40% du produit intérieur brut”. Dans un texte quelques pages plus loin, le  post-keynésien Jean-Paul Fitoussi met en garde contre la déflation générale à laquelle mène la décision européenne d’aide à la Grèce.

Dans un éditorial du Financial Times du 4 mai 2010 (disponible en ligne en s’inscrivant sur le site), le très effrayant Martin Wolf (je dis effrayant, car tous ses articles traduits dans le Monde possèdent un ton apocalyptique marqué) sous le titre “A bail-out for Greece is just the beginning” explique que tout cela ne peut pas marcher et que ce n’est que le début d’une  longue histoire. (Il existe une traduction italienne du texte sur le site du IlSole24Ore. Ajout du 11 mai : La traduction française n’est parue dans le Monde que dans son édition du mardi 11 mai 2010 sous le titre “Grèce : pourquoi le plan échouera”. ) La Grèce est trop endettée pour ne pas avoir à restructurer sa dette à terme, sauf miracle. Toute reprise nette de l’économie grecque est exclue faute de pouvoir regagner d’un coup une compétitivité perdue sur une dizaine d’années au moins.

Conclusion plus générale :  “For the eurozone, two lessons are clear: first, it has a choice – either it allows sovereign defaults, however messy, or it creates a true fiscal union, with strong discipline and funds sufficient to cushion adjustment in crushed economies (…); and, second, adjustment in the eurozone is not going to work without offsetting adjustments in core countries. If the eurozone is willing to live with close to stagnant overall demand, it will become an arena for beggar-my-neighbour competitive disinflation, with growing reliance on world markets as a vent for surplus. Few are going to like this outcome.” On remarquera que l’éditorialiste du FT fait la synthèse en quelque sorte entre J.J. Rosa (nécessité d’un budget fédéral) et J. P. Fitoussi (peur d’une compétition dans la déflation entre Etats membres), tout en partageant avec eux le doute absolu sur la possibilité de relance de la croissance grecque dans de telles conditions.

Plus radical encore, un économiste de l’école toulousaine, Gilles Saint-Paul se demande via le site www.voxeu.org (en anglais dans le texte), “Is the euro a failure?”.  La réponse est pour lui : oui. Pour deux raisons, d’une part, paradoxalement, parce que dans un tel régime de monnaie unique, un État membre peut progresser plus discrètement vers l’insolvabilité que dans un régime de change flexible où les marchés le sanctionnent plus vite quand sa trajectoire budgétaire devient insoutenable (ce que confirme de fait les cas des pays membres de l’UE hors zone Euro…), d’autre part, parce qu’un tel plan de rigueur appliqué aux Grecs ne peut pas rétablir la compétitivité (en fait l’auteur parie comme tout le monde que les prix et les salaires ne vont pas s’ajuster en Grèce à la manière lettone…). Cet article au ton un peu sec  est  remarquable de clarté.

L’économiste en poste à Genève, Charles Wyplosz, expliquait le 3 mai 2010 dans un court texte sur le même site www.vox.eu  que le plan de sauvetage de la Grèce  n’allait pas marcher. Le plan d’économies drastiques proposées à la Grèce ne peut pas fonctionner puisque cela provoquera une forte récession de la demande interne sans rebond de la demande externe adressée à ce pays. Il approfondit son anathème en italien sur le site du Corriere della sera, sous le titre “Salvare Atene? Non funzionerà. Ciascuno risponda dei propri errori”. Je résume (Sauver Athènes? Cela ne fonctionnera pas. Que chacun réponde de ses propres erreurs) : le clause de non-sauvetage (no bail-out) contenue dans les Traités était raisonnable en prévoyant une telle situation, c’est la seule  qui pouvait responsabiliser les gouvernements dans une telle zone monétaire ; or, avec la Grèce, on entre dans une spirale de sauvetages successifs (Portugal, Espagne, Irlande, etc.) impossibles à assumer… Dans le fond, la question devient pour lui : une bonne faillite de la Grèce tout de suite est mieux qu’une faillite demain de tout le monde (Allemagne comprise) ou une hyperinflation pour solder le tout…

En plus positif et très “concours Lépine”, le très libéral Jacques Delpla fait paraitre dans les Échos ce jour une proposition de subdivision de la dette publique de chaque État  en “dette bleue “(garantie conjointement par tous les Etats) et en “dette rouge” (de la seule responsabilité de l’État émetteur) (tout impensé politique dans le choix des couleurs est pure spéculation de ma part). Son approche ne va pas faire plaisir à J. P. Fitoussi, ni à Martin Wolf, puisqu’il propose dans ce cadre que chaque pays se dote d’une clause constitutionnelle à l’allemande de déficit public zéro. On se demande alors pourquoi la proposition d’une dette bleue (super-sûre) pour les investisseurs, apte à concurrencer le marché des obligations d’État des Etats-Unis, aurait encore un sens, puisque  tous les pays européens iraient vers un désendettement rapide. A l’autre bout de l’échiquier politique, Gille Raveau fait un post sur son blog en rêvant d’une solution démocratique. Sur le fond, il pense comme les autres économistes que le plan d’aide à la Grèce ne fonctionnera pas  : “Et cela pour une raison simple : l’argent dépensé par un État ne part pas dans le caniveau. Il constitue un revenu pour des millions de ménages et d’entreprises, qui utilisent ensuite cet argent pour consommer à leur tour.(…) Or tout le but du jeu n’est pas seulement que l’État dépense moins, mais que le rapport entre le déficit public et la production nationale diminue.(…)Mais si le PIB diminue lui aussi, le ratio ne va pas diminuer beaucoup.” Il signale aussi sur un autre post que J. Stiglitz lui aussi fait preuve de défaitisme et que le gouvernement slovaque  “socialiste-national” rechigne à aider les fainéants de grecs socialo-communistes.

De ce rapide tour des opinions d’économistes (universitaires ou pas) sur la situation, il ressort que la croyance dans le plan adopté ce week-end parmi les économistes est faible. Il ne faut pas s’étonner alors que les marchés (alias les gens qui lisent ces opinions sur le FT et ailleurs) semblent à moitié rassuré (moi non plus, je ne suis pas rassuré du tout!) Tous finalement spéculent sur une issue politique à la crise : soit un éclatement/implosion de la zone Euro, soit un renforcement de celle-ci à l’occasion de cette dernière.

Comme politiste, je suis très dubitatif sur les deux options.

D’une part, les gouvernements des pays de la zone Euro feront tout pour ne pas provoquer une sortie d’un ou plusieurs pays de la zone Euro. En finir ainsi avec l’intégration européenne constituerait une redistribution des cartes telle qu’aucun parti de gouvernement (libéral, conservateur, chrétien-démocrate, socialiste) ne pourra s’y résoudre. Cela serait dire aux électeurs : nous avons erré pendant vingt-cinq ans. Il s’agit d’un suicide politique auquel personne ne se résoudra (avec en plus des extrêmes droites aux portes).

D’autre part, que de vrais innovations institutionnelle soient introduites (du genre fort budget commun, ou caisse commune pour l’endettement) à l’occasion de cette crise,  je n’y crois   pas non plus. Les fédéralistes de cœur ou de raison risquent d’être déçus. Il a fallu tant d’années et de discussions pour aboutir au Traité de Lisbonne que toute discussion institutionnelle en est plombée pour longtemps (avec en plus les Conservateurs britanniques éventuellement revenus au pouvoir…).  Cette hypothèse suppose un Cavour, un Bismarck, ou simplement un Monnet ou un Schuman, des personnalités qui possèdent vraiment une idée de la fédération européenne à venir. Aucun des dirigeants européens de premier plan ne présente – à ma connaissance – un tel profil. le plus visionnaire d’entre eux est encore N. Sarkozy! Et,  de toute façon, partout dans l’Union, les électeurs ne sont absolument pas prêts à un tel saut qualitatif!

Il ne faut donc pas s’attendre à de grands bouleversement institutionnels. Par contre une révision du PSC, dont l’échec est désormais plus que patent, ne pourra pas ne pas se faire à courte échéance.  Il est certes évident que, comme les économistes l’avaient vu dès le départ,  la “zone Euro” ne constitue pas (encore?) une “zone monétaire optimale”. Le caractère étrange de la “zone Euro” demeurera, et sur le fond, il n’y a pas grand chose à y faire (sauf à proposer aux Grecs de venir tous travailler en Allemagne en parlant allemand). La nouvelle version du Pacte de (in)stabilité et de (dé)croissance, qui ne sera jamais que la troisième en quinze ans (!), comme l’a laissé entendre notre ministre de l’Economie Christine Lagarde, devrait aussi surveiller les aspects de compétitivité de chaque économie nationale pour éviter de telles dérives. En d’autres termes, pour que des pays ne perdent plus de compétitivité les uns par rapport aux autres, il faudrait aller vers une politique des prix, salaires et revenus, compatibles avec une permanence de chaque pays dans la zone Euro : d’une part, les salaires du pays le plus compétitif étant figés, tout le monde fige à sa suite ses propres salaires (ou les diminue si possible pour les moins compétitifs); d’autre part, pour qu’un pays ne croisse plus porté par une bulle spéculative (comme l’Irlande et  surtout l’Espagne sur l’immobilier), il faut que le taux d’intérêt unique de l’Eurozone soit compensé par un mécanisme qui tue les bulles de crédit dans ces secteurs particuliers avant qu’elle n’aient le temps de faire des dégâts (du genre encadrement du crédit à ces secteurs explosifs). Cela voudrait dire que tout le monde règle son pas (prix, salaires, croissance) sur les pays les plus compétitifs.  On fera ici remarquer qu’en Allemagne, ni les salaires, ni les loyers (liés aux prix de l’immobilier), n’ont beaucoup connu de nette augmentation depuis dix ans : ce qui rend les choses (presque) vivables, contrairement à tous ces pays engagés dans une course salaires-loyers (ou remboursements d’emprunts pour se loger). Cela ne nécessite pas de nouveau traité, mais revient à l’affirmation que, désormais, tout le monde doit suivre les indications données par le petit groupe de pays centraux à la zone Euro (Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique). C’est peut-être faisable, mais cela revient très exactement au cauchemar de J. P. Fitoussi. Tout le monde devra adopter la diète crétoise (et plus personne ne  devra spéculer sur l’immobilier).

Enfin, qui sait peut-être sommes-nous à la veille d’un grand soir, national ou fédéral? Comme d’habitude, l’universitaire se tromperait sur le sens de l’histoire.

Ps. Et pour ajouter à ma collection de propos pessimistes venus d’horizons idéologiquement différents au sein de la science économique, voir le texte de Pierre Dockès, professeur à l’Université Lyon II,  publié dans les Echos. Lui aussi ne croit pas aux vertus de la “déflation compétitive”. Selon un article du Monde, daté du jeudi 6 mai 2010 (p. 16), La contagion de la crise à l’Espagne met l’euro en danger, Joseph Stiglitz, Paul Krugman et Patrick Artus sont à adjoindre au chœur des Cassandre. Pour d’autres références encore (Nouriel Roubini par exemple), voir ce post du blog (ultra-énervé) “Aux infos du nains” (quel titre!).

Et puis il y a eu hier soir François Fillon qui nous a annoncé sans prononcer le mot la RIGUEUR! (la rigor mortis)….

Ps. Correction de ma copie en date du 11 mai 2010 : Pierre-Antoine Delhommais dans sa chronique du Monde du dimanche/lundi 9/10 mai 2010, intitulé “Un d’mi? Ben ça f’ra 15 francs, m’sieur!” (p. 16). Ce chroniqueur économique présente la même conclusion partagée des économistes. “La preuve, en tout cas, que la crise est gravissime, c’est que même les économistes américains les mieux intentionnés à l’égard de l’Europe et de l’euro, tels les Prix Nobel d’économie, Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, se montrent aujourd’hui aussi pessimistes que les eurosceptiques de la première heure ou les friedmanienss de stricte obédience.”

Ps (2). Encore un économiste Cassandre que j’avais oublié, le très vénérable Florin Aftalion, dans sa réaction donnée au Monde (interactif). Il faudrait faire la liste des économistes revenant sur le devant de la scène (s’ils sont encore parmi nous) et rappelant qu’ils avaient bien prévus l’échec. Quand certains ont tendance à penser que la pensée économique a été toute puissante dans la construction européenne du dernier quart de siècle, il faut bien préciser  laquelle. La myopie volontaire sur la notion (simple) de “zone monétaire optimale” constitue un sujet de recherche en soi (même si la crise actuelle va bien au delà de ce que les Cassandre anciens avaient prévu à partir de cette notion). 


Copenhague, morne plaine?

Depuis une semaine, je lis des articles plus ou moins engageants sur l’issue de la conférence internationale sur le climat de cette année. On hésite  en gros entre le désastre et l’espoir qu’il faut garder tout de même, en passant par le petit pas vers une solution qui finira bien par arriver in fine quand nous serons, vous et moi, tous morts – ce qui laisse tout de même de l’espoir aux jeunes enfants encore à la crèche. Avec cette conférence internationale sous l’égide des Nations-Unies, et sa déclaration de bonnes intentions au statut par ailleurs pour le moins flou, nous finissons apparemment la  première décennie  du XXIe siècle en beauté, et celle-ci sera facile à résumer pour les historiens : du “11 septembre 2001″ à la “conférence de Copenhague”, on la nommera sans doute la décennie des occasions perdues, des erreurs lourdes de conséquences, des mensonges assumés et des atermoiements funestes. Son nom définitif viendra sans doute de ce qui adviendra ensuite… Il n’y aura même pas eu un grand mouvement musical  dans la jeunesse occidentale pour que l’on puisse compenser par une nouveauté dans la sphère culturelle le joyeux désastre en cours, pour ne pas parler d’un grand mouvement dans le monde des arts et lettres qui semble ressasser indéfiniment les bases posées dans les lointaines années 1880-1960.

A propos de ce qui ressemble bel et bien à première vue à un échec à s’éloigner un peu de l’abime qui nous menace à en croire la communauté scientifique rassemblée dans le GIEC, beaucoup de gens incriminent l’Europe, l’Union européenne. Le dernier en date, le journaliste du Monde, Hervé Kempf, que j’apprécie pourtant beaucoup. Plus unie, nous dit-on, elle aurait fait la différence. Si notre Président du Conseil, von Rompuy, notre ministre des Affaires étrangères, lady Ashton, et notre Président de la Commission, J. M. Barroso, avaient représenté seuls le mandat de négociation des 27 pays de l’Union, nous aurions eu un accord contraignant lors de cette Conférence, et l’humanité pourrait espérer en un avenir meilleur. Hum, hum, hum, j’ai bien peur que nous soyons en train de constater plus simplement sur cette affaire particulière le déclin dans les affaires de la planète des puissances (ouest-)européennes. Le compromis auquel on a abouti aurait-il été fondamentalement différent si l’Union européenne avait été unie comme dans un rêve de fédéraliste (à l’image des Etats-Unis ou du Brésil) avec von Rompuy, lady Ashton ou J. M. Barroso à sa tête? J’ai bien peur que non : ce joueur unitaire sur la scène internationale, bien au delà même des qualités personnelles de ses négociateurs, se serait heurté au fait que les dirigeants des autres grandes puissances n’ont pas vraiment les mêmes objectifs que lui.

Même si elle était bien mieux unie qu’elle ne l’est, l’Union européenne et son demi-milliard d’habitants ne fait en effet plus le poids dans un monde à 7 milliards d’habitants (et bientôt 9). La Chine et l’Inde ont des centaines de millions de miséreux à faire accéder à un mode de vie “à l’occidentale”, le Brésil, l’Afrique du sud et tant d’autres pays sur la voie de la croissance par l’industrie se trouvent face à une contrainte semblable, pour ne pas parler des pays dominés par les rentiers du pétrole ou du gaz qui ont eux aussi leurs petites et grandes misères. Du point de vue numérique, la majorité de l’humanité, organisée en États souverains,  a choisi fort logiquement par la voie de ses représentants  de faire peu de cas du risque représenté par l’accélération du réchauffement climatique. Faites donc l’addition de ce que représentent démographiquement la Chine, l’Inde, le Brésil, les Etats-Unis  – dont les dirigeants ont, parait-il, rédigé la déclaration de  Copenhague. Ajoutez-y les pays charbonniers, gaziers ou pétroliers pour faire bonne mesure. Imaginons même par hypothèse qu’un référendum mondial soit organisé sur cette question du réchauffement climatique où chaque homme et femme de la planète compteraient chacun pour une voix:  la croissance (insoutenable) l’emporterait sur la  (nécessaire) frugalité.

Cette conférence de Copenhague ne vient pas en effet comme un effet séparé du reste du monde social : elle couronne une décennie où tous les indicateurs en matière de développement durable (prétendu) se détériorent. Depuis la Conférence de Rio en 1992 et plus encore depuis le début des années 2000, jamais l’humanité n’a vécu une période en pratique plus déraisonnable du point de vue écologique. Malgré deux grandes crises pétrolières dans les années 1970-80, le mode de production et de consommation,  fondé sur les énergies fossiles à bas prix, s’est en effet développé à grande vitesse sur des espaces bien plus vastes qu’auparavant, alors même que se multipliaient les discours écologiques ou environnementalistes au niveau institutionnel. Le développement durable devient un mantra universel au moment même où  l’exploitation insoutenable des ressources de la planète s’accentue comme jamais. Cette situation où le discours se trouve en décalage presque parfait avec les tendances  observables dans les actes me fait tragiquement penser à l’entre deux-guerre en Europe. Tout un pathos pacifiste se développait dans l’espace public et dans les institutions internationales, alors même que plusieurs grands Etats de l’époque  préparaient avec ardeur (en coulisses) le prochain conflit mondial en se réarmant à tout va.  On se gargarisait de paix, on signait même des accords, et on commandait les dernières merveilles de la technologie aux industriels de l’armement. Jusqu’au dernier moment de la dernière heure, la paix fut sur toutes les lèvres. Soyons en effet réalistes : ce ne sont pas les quelques misérables pour-cents des populations riches de la planète (les électeurs des partis écologistes ou, plus largement, les personnes vraiment sensibilisées à l’écologie dans ces pays) qui peuvent faire contrepoids aux masses démographiques de la Chine et de l’Inde dirigées vers un grand rattrapage de notre mode de vie à haute teneur garantie en CO2 et autres gaz à effet de serre émis. Ce ne sont pas non plus les quelques millions d’habitants des Etats insulaires voués à la disparition pure et simple qui vont faire la différence. Je ne nie pas bien sûr l’existence de mouvements sociaux ou politiques à orientation écologique dans les pays pauvres de la planète, mais ils y restent de fait très minoritaires, sauf à se mélanger avec d’autres approches (l’indigénisme par exemple en Amérique du sud). J’ai étudié personnellement un pays riche de l’Europe, l’Italie, où la préoccupation écologique, si elle existe encore en paroles et au niveau associatif, ne vaut plus rien du tout en politique, le parti écologiste s’y est évaporé depuis 15 ans à mesure que les bases sociales d’une telle mobilisation disparaissaient au fil de l’appauvrissement des jeunes générations de cette société. Plus encore, il suffit de regarder la carte des résultats des partis écologistes dans l’Union européenne pour mesurer l’étroitesse de la base sociale de la préoccupation écologique (en gros, le  quart nord-ouest du continent). Aux récentes élections présidentielles roumaines, le candidat écologiste, celui lié au Parti vert européen, a fait autour de 0,1% des voix, soit nettement moins que  René Dumont en France à la présidentielle de 1974… Je mesure donc toute la fragilité de la préoccupation écologique dans le monde développé, et,  de ce point de vue, le bien maigre résultat de Copenhague s’avère logique. Tous les manifestants de Copenhague et d’ailleurs ne sont rien rapportés aux milliards d’habitants de la planète Terre assoiffés de bien-être matériel “à l’occidentale”. Vu du point de vue strictement individuel (en dépit de toutes les enquêtes par sondages qui montreraient plutôt le contraire avec une certaine sensibilité universelle au problème du réchauffement climatique), l’humanité telle qu’elle s’exprime en actes et non en paroles depuis 40 ans veut la consommation, veut accéder à notre niveau de vie insoutenable pour la planète. Une voiture pour chaque mâle et femelle humains de la planète, voilà le cri réel de la masse. Et si possible avec la climatisation et les vitres électriques!  Et un bon steak  au diner! La Chine n’est-elle pas en train de devenir le premier producteur mondial d’automobiles, alors même que le taux d’équipement dans ce pays reste très loin de ce que l’on connait dans un pays développé? J’ai lu quelque part que le plan de relance de l’économie chinoise comportait des sommes énormes pour la construction d’infrastructures routières et autoroutières. Et qui a le droit de priver la Chine d’un maillage autoroutier à l’allemande, à l’américaine ou à la japonaise?

De ce point de vue réaliste, le maigre résultat obtenu à Copenhague  montrerait même  a contrario le poids relatif énorme de la mobilisation  écologiste dans quelques pays riches dans la définition des normes internationales de bienséance en la matière. Il y a quand même bien eu à Copenhague un début de quelque chose plutôt que rien. Aucun État ou groupe d’États ne se trouvent, fort heureusement, sur la ligne du négationnisme en matière de réchauffement climatique, négationnisme si cher pourtant à notre bon Claude Allègre. Après tout, la Chine  ou l’Inde ne manquent pas eux aussi de savants; par commodité, les  dirigeants chinois ou indiens auraient pu se tenir fermement sur la ligne du “climato-scepticisme” en donnant du poids institutionnel à un héraut “climato-sceptique” local ; or, contrairement à la période stalinienne de l’U.R.S.S., quand un Lyssenko inventait une science socialiste de la biologie avec le soutien du cher “petit père des peuples” pour faire pièce aux avancées de la “science bourgeoise”, aucun des grands États à forte tradition scientifique n’a cru bon de se lancer dans l’aventure qui aurait consisté à mettre sur pieds une contre-académie “climato-sceptique”, pour faire contrepoids au discours institutionnel du GIEC. Pas de réchauffement climatique anthropique, pas de problème. G. W. Bush a bien essayé presque jusqu’à la fin de son mandat cette stratégie aux Etats-Unis, mais il n’avait pas les marges de manœuvre d’un Staline.  Les pays pétroliers du Golfe auraient peut-être les moyens financiers de le faire en regroupant tous les  opposants aux thèses du  GIEC, mais ils manquent sans doute du minimum de crédibilité héritée d’une tradition scientifique pour se lancer dans une telle aventure négationniste, cousue par ailleurs de fil blanc vu la nature de leur économie. La Russie serait sans doute un très  bon candidat à une telle aventure négationniste, mais cela ne ferait illusion sur personne  vu les brillants antécédents soviétiques en la matière. On peut donc se féliciter chaudement de cette belle unanimité maintenue! Le désastre climatique est reconnu par tous comme certain si l’on continue ainsi, et, tout de même, la paix, c’est mieux que la guerre. Ouf…

Ainsi, sur cette “morne plaine” de Copenhague, ce n’est pas tant la cohésion de l’Union européenne ou la nature de son leadership qui me  semble en cause, que son absence d’allié sur cette question climatique parmi les grandes puissances. Il faudrait ainsi s’interroger sur le poids apparemment bien faible dans les négociations du Japon, encore  à ce jour une grande puissance économique (certes en déclin rapide du point de vue de son poids futur vu sa démographie et en pleine interrogation sur son modèle de développement). Il faudrait aussi méditer sur les conséquences pour le poids de l’Union européenne dans les affaires du monde de la “perte de la Russie”. Grâce aux innombrables erreurs faites pendant les années d’Elstine, cette dernière, pourtant encore officiellement à ce jour un pays du Conseil de l’Europe, a basculé dans une (craintive) autocratie post-moderne, appuyée sur la rente pétrolière et gazière, pour le moins assez peu sensible à la question climatique. La division de l’Afrique  et de l’Océanie en une myriade d’États aussi faibles que possible lors de la décolonisation nous le payons aussi aujourd’hui : des  solides fédérations africaines  ou océaniennes auraient sans doute eu plus de poids dans les négociations. Surtout, en dépit de la vigueur du mouvement écologique et environnementaliste nord-américain, et du poids des scientifiques travaillant pour le GIEC dans ce pays, les Etats-Unis restent la polyarchie à tendance ploutocratique, dominée par les lobbys du pire monde possible à venir, qu’ils ont été sous les années Bush. Le peuple américain semble d’ailleurs en comparaison avec cette rive de l’Atlantique fort dubitatif sur le réchauffement climatique, “c’est encore l’un de ces complots des communistes pour affaiblir l’Amérique”, semble être une croyance fort partagée dans l’Amérique de l’année 2009. Qui les a amené à croire cette fable, sinon une activité fort avisée de persuasion (pas cachée du tout) des “climato-sceptiques”, plus ou moins stipendiés par les groupes d’intérêt qui tiennent de fait le pays?

Bref, n’imputons pas à l’Union européenne les résultats d’un jeu où elle n’est pas seule à jouer.

Certes, cette façon de voir, vu du point du citoyen (ouest-)européen à conscience écologique, signifie la certitude du désastre à venir. Je suis pessimiste, c’est bien connu. En attendant : ” Joyeuses fêtes!”