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En attendant Godot (j-10).

Étrange impression pour quelqu’un qui comme moi, suit d’assez près la presse italienne en même temps que la presse française. En effet, on dirait bien que la crise de la dette européenne se met à repartir de plus belle, Italiens et Espagnols tendant à se renvoyer la balle de la responsabilité de ce rebondissement. C’est pourtant logique et attendu comme un “multiplicateur keynésien”. Au moins dans un premier temps, prendre des mesures d’austérité sur la dépense publique ou augmenter les impôts, taxes,  et autres contributions, des ménages ou des entreprises, tend à déprimer la conjoncture économique dans un pays, et, si des pays fortement interdépendants comme les pays européens se mettent à jouer tous dans ce sens, le résultat récessif finit par arriver. Beaucoup d’économistes avaient prévenu de cet effet dès l’année dernière. Maintenant, simplement, cela devient concret. En Italie, le marché de l’automobile est en train de s’effondrer comme jamais. Étonnant, n’est-ce pas? On ne s’en serait pas douté un seul instant : s’endetter pour acheter une voiture neuve quand le revenu disponible du ménage diminue (ou pourrait diminuer)…, c’est pourtant une bonne idée. Il se trouve que le lobby qui prétend représenter la finance mondiale (“l’Institut de la finance internationale”) vient même de communiquer sur ce point, selon le Monde. De fait, dans le communiqué de presse, de ce dernier, on peut lire (entre autres) :

“In today’s letter, IIF Managing Director Charles Dallara noted that the strong emphasis in Europe on fiscal austerity has contributed to a steep contraction in domestic demand. He proposed that European governments adopt a more balanced fiscal policy approach, consistency between economic policy and regulatory policies, as well as intensified efforts to implement structural reform. He said Euro Area countries should move towards a mutualization of the fiscal burden, which would help weaker Euro Area member countries to cope with needed adjustments and structural reforms and give an impetus to regional growth and thus reduce regional imbalances.”

Bien sûr, les toujours indispensables “réformes structurelles” sont appelées à la rescousse pour sauver l’Europe de la stagnation, mais il semble bien que ces braves financiers s’inquiètent maintenant d’une austérité trop prononcée, et ne seraient pas contre une mutualisation plus nette des dettes publiques des Etats européens. Cela serait comme une pierre dans le jardin des “Merkozy”…

En tout cas, à ce rythme, à lire la presse étrangère, je ne suis pas sûr que quelque joyeux rebondissement européen ne vienne pas perturber le caractère jusqu’ici très franco-français de la campagne présidentielle. Si cela se produit d’ici le 6 mai, cela pourra jouer en faveur tout aussi bien d’un Sarkozy, capitaine courageux dans la tempête, que d’un Hollande, qui se voit ainsi renforcé par les représentants du “grand capital” eux-mêmes dans sa volonté de redéfinir la politique économique européenne en direction de la croissance.

Pour parler de tout autre chose dans le même post, je me suis soumis à l’obligation de regarder l’émission de France 2 hier soir, avec la première fournée de candidats. C’est du speed-dating version politique, mais, malgré la limite temporelle stricte, les candidats soumis à l’exercice ont été tous pu faire passer le cœur de leur doctrine. Il n’y a pas de confusion possible sur la ligne suivie (y compris à travers les choix vestimentaires de chacun-e). Pour prendre un seul exemple qui m’a fait sourire, Eva Joly n’a pas été très loin de dire que, dans les pays plus civilisés, vu ce que l’on sait des affaires entourant le Président actuel, il y a longtemps qu’il aurait été contraint à la démission par une presse plus agressive et une opinion publique plus moralisatrice. Décidément, F. Fillon avait raison, cette dame ne comprend pas bien l’histoire de ce vieux pays… et nos mœurs gallo-romaines de Bas Empire. De fait, la cohérence de la prestation de chacun avec sa place dans l’espace politique français m’a frappé.

Par contre, les journalistes, les journalistes, les journalistes… Arrogance, mépris, langage corporel et mimiques ne cachant rien de leurs sentiments (réels ou feints) à l’encontre de ces pauvres hères de candidat(e)s… Cela ne valait pas seulement pour Philippe Poutou, le candidat du NPA, mais pour tous les présents d’hier soir. Certains sociologues parlent de “société du mépris” : de fait, la configuration d’hier soir m’a profondément déplu. Je n’ai pas assez regardé la télévision ces cinq dernières années pour ne pas être surpris par le processus de “dé-civilisation” qui y est en cours, ou tout au moins, pour ne pas avoir mal pris la contamination, soulignée de fait par la mise en scène choisie, entre ce genre d’exercice et une quelconque émission de variété, où l’on fait mine de rechercher le talent de demain. C’est à la fois faussement cool et vraiment  méprisant. Je ne sais pas encore si j’ai le courage de m’infliger ce pensum une deuxième fois.  Il faudrait pourtant…

Ps. Je me suis contraint à regarder la deuxième soirée. Je me suis habitué aux journalistes, et à leur côté méprisant. N. Sarkozy m’a bien faire rire avec son refrain contre le “libéralisme anglo-saxon” (via sa critique d’un article du Financial Times favorable à F. Hollande), qui faisait très retour au “Discours de Toulon” d’octobre 2008. Ah la droite française, et son incapacité à assumer son libéralisme… (Mais cela correspondrait-il à quelque coup de tabac qui se prépare sur les marchés financiers? La crise serait-elle non résolue finalement?). Le message qui se rappelait au bon souvenir des retraités était aussi tellement transparent que j’en ai ri de bon cœur.  Ensuite, le “scientisme” digne du XIXème siècle, mêlé à un “planisme” digne de la période de la reconstruction (1946-1955), de J. Cheminade  m’a paru encore plus exotique que son complotisme. Son “désir de Mars”  était plus sérieusement fou qu’on aurait pu le croire. La candidate de Lutte Ouvrière a été cohérente dans ses propos, mais elle a montré à quel point son “communisme” n’est pas capable d’exprimer un “projet de société”. Et, pour la fin du cycle, pour le téléspectateur qui était encore devant son poste, l’intervention de Jean-Luc Mélanchon a été une vraie récompense. Un grand bretteur, qui aura réussi à déstabiliser les journalistes en les ramenant à leur rôle, et qui aura dramatisé à souhait la situation de la France.

Je ne sais pas si cette émission bougera des voix; par contre, elle peut servir de document pédagogique d’introduction aux “grands courants politiques français” dans la deuxième décennie du XXIème siècle. Beaucoup de  choses, au delà des personnes de chacun des candidats, y sont.

Si ce n’est pas un “diktat”…

A propos des décisions de l’Eurogroupe de cette nuit du 20 au 21 février 2012 à propos de la Grèce, il me semble que le mot de “diktat”  s’impose sans autre forme de procès. Le communiqué de l’Eurogroupe, malgré les précautions de langage d’usage dans ce genre de texte diplomatique, ne cache même plus que le gouvernement grec n’a plus d’autre choix que d’obéir à tout ce qu’on lui propose.

Dans l’ordre, d’apparition dans ce communiqué que les historiens étudieront sans doute non sans étonnement, le prédicat selon lequel les deux partis actuellement au pouvoir (PASOK et Nouvelle Démocratie) le seront de toute façon encore après les prochaines élections, et que donc leur engagement à ne rien changer au plan établi ce jour fait partie du plan lui-même (“the provision of assurances by the leaders of the two coalition parties regarding the implementation of the programme beyond the forthcoming general elections”). On ne saurait dire plus clairement à quel point les mécanismes démocratiques classiques sont suspendus sine die en Grèce. Je suis censé écrire un papier sur les liens entre élections et politiques publiques pendant la crise européenne, je dois dire que je suis découragé par tant d’évidence, il n’y a même plus de débat à avoir. “There is no alternative”, voilà ce qu’on devrait graver sur tous les frontons de tous les Parlements d’Europe.

Ensuite, une terrible formulation qui signifie clairement que les membres de l’Eurogroupe savent bien que les citoyens grecs souffrent déjà beaucoup, mais qu’ils vont souffrir encore plus! “The Eurogroup is fully aware of the significant efforts already made by the Greek citizens, but also underlines that further major efforts by the Greek society are needed to return the economy to a sustainable growth path.” Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’aspect moralisateur de la crise en cours n’a pas fini de jouer. Traduction en français (un peu) vulgaire : “On sait que vous en avez  déjà un peu chié hein, les buveurs d’ouzo, mais vous n’avez encore rien vu, bande de fainéants, au boulot et vite, bande de nazes!”

Puis, une belle formulation pour dire que les autorités grecques sont sous tutelle, curatelle, assistance renforcée, surveillance, etc. des autorités européennes, sous la rubrique élégante de “a further strengthening of Greece’s institutional capacity”. Ce terme, qui dit exactement le contraire de ce qu’il prétend dire, revient à encourager la présence permanente à Athènes d’une mission de la Commission européenne. Elle surveillera toute la mise en œuvre des mesures exigées par la “troïka”  (Task Force for Greece, in particular through an enhanced and permanent presence on the ground in Greece, in order to bolster its capacity to provide and coordinate technical assistance”). En clair, les institutions grecques ne décideront plus de rien, sauf formellement – ce qui revient bien sûr à les renforcer. C’est du pur Orwell! En d’autres temps, on appelait cela un proconsulat, un protectorat, ou l’aide internationaliste des pays-frères. Cela manque toutefois encore à mon goût un peu de style dans la mesure où on n’a pas encore nommé un “Haut-Commissaire à la Grèce”, ou un “Résident Général”, ou un “Gouverneur”. Cela manque vraiment de décorum – mais, là encore, c’est une constante de l’Union européenne (cf. les travaux de François Forêt sur ce point).

Pour finir, deux dispositions clairement vexatoires : une mesure technique visant à faire en sorte qu’en pratique les impôts récoltés aillent en priorité au service de la dette (“a mechanism that allows better tracing and monitoring of the official borrowing and internally-generated funds destined to service Greece’s debt by, under monitoring of the troika, paying an amount corresponding to the coming quarter’s debt service directly to a segregated account of Greece’s paying agent”), et une réforme constitutionnelle à adopter dans les deux mois donnant priorité au remboursement de la dette (“Finally, the Eurogroup in this context welcomes the intention of the Greek authorities to introduce over the next two months in the Greek legal framework a provision ensuring that priority is granted to debt servicing payments. This provision will be introduced in the Greek constitution as soon as possible.” – le lecteur remarquera que, comme pour les autres mesures vexatoires annoncées dans le communiqué de l’Eurogroupe, c’est toujours le gouvernement grec qui est censé les avoir proposées à ses partenaires).  Il est pour le moins piquant de voir les partenaires européens exiger des politiciens grecs une réforme constitutionnelle en urgence, alors même que ces derniers ont été bien incapables de faire jusqu’ici quoi ce soit à propos de dispositions de la Constitution grecque empêchant de taxer certaines catégories de revenus (les armateurs bien sûr). Sur cette disposition constitutionnelle, je me demande si elle ne contrevient pas aux engagements de la Grèce pris en signant la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, qui indiquait un droit fondamental à une aide sociale en cas de besoin. En pratique, cette idée que le remboursement de la dette passe avant toute autre dépense publique est effrayante. Ma femme a passé son enfance dans la Roumanie de Ceaucescu, quand ce dernier voulait rembourser les prêts contractés auprès du FMI au prix de la misère du peuple roumain. On notera que c’est l’actuelle majorité parlementaire qui est en charge de faire passer cette réforme constitutionnelle – voilà une bonne manière de signaler encore une fois aux électeurs grecs pour qui ne pas voter.

Le reste du communiqué énonce les dispositions proprement financières du plan (rôle du secteur privé, de la BCE, des  Etats membres, etc.) en donnant l’image d’efforts faits par les créanciers. Il réaffirme le but selon lequel la Grèce devrait atteindre un rapport dette publique sur PIB de 120,5% (sic) à l’horizon 2020, si tout se déroule comme prévu… (ce dont tous les économistes qui s’expriment sur le sujet doutent par ailleurs).

Face à un tel “diktat”, j’hésite entre deux interprétations. Ceux qui ont exigé de telles mesures vexatoires (apparemment les Allemands, les Hollandais, et les Finlandais selon la presse) croient vraiment que la Grèce va s’en sortir ainsi par une vaste expérience d’ingénierie sociale, et que les autorités grecques présentes et futures vont gérer le pays selon les préceptes européens, et que tout cela va finir par fonctionner sur le plan économique. C’est certes possible,… si l’austérité ne mène pas entre temps à un écroulement de l’économie grecque. Ou alors, les mêmes sont en train de pousser à bout les demandes afin de les rendre inacceptables à l’électorat grec – pour ne pas parler de la “rue” grecque -, ceci en vue de rendre le pays ingouvernable et de le sortir de fait de l’Eurozone dans une situation où les banques  privées auront en fait déjà pris leurs pertes.

Si la seconde considération correspondait à la vérité, il faudrait repenser entièrement l’intégration européenne. En effet, si vraiment des élites gouvernantes de certains pays européens pensent sérieusement à sortir la Grèce de l’Euro, alors même que cette monnaie unique, comme le dit justement le nouveau représentant de la France au conseil des Gouverneurs de la zone Euro, est un projet éminemment fédéral dans son objectif final, cela signifierait en réalité qu’ils ne veulent en aucune façon des “Etats Unis d’Europe” à terme. De fait, nous nous trouverions dans la situation inverse que celle des États-Unis au moment de la Guerre de sécession :  il y eut un terrible conflit parce que les élites gouvernantes du nord de la fédération ne voulaient pas du tout que le sud de cette dernière s’émancipe de l’ensemble. Dans le cas présent, certaines élites du nord de l’Europe semblent bien dire aux Grecs que personne ne les retient, et que, s’ils veulent rester dans le club, ils ont intérêt à se racheter fissa fissa une conduite. Cette réalité se trouve sous nos yeux, mais elle devrait nous amener à de plus amples réflexions : quand une puissance s’agrandit ou s’unifie dans l’histoire, les périphéries sont invitées fermement par les élites du centre à rester dans le rang (y compris au prix d’une féroce répression des éventuels sécessionnistes) ; quand une puissance se racornit, s’écroule, ou simplement réoriente ses objectifs, elle laisse tomber ses conquêtes antérieures. Pour l’instant, les dirigeants européens font mine d’hésiter. Ils n’ont pourtant pas le choix. Abandonner la Grèce à son sort, c’est dire à la face du monde que l’Union européenne ne sera jamais – à l’échelle d’une vie humaine tout au moins – une puissance mondiale qui compte. En revanche, “aider la Grèce”  sous la forme de ce genre de “diktat” ne risque pas de rendre l’Union européenne très sympathique à ses peuples. Certes, pour l’instant, selon un sondage cité par Jean Quatremer sur son blog, les Grecs en veulent surtout à leurs politiciens, mais, dans quelques années, qui sait ce qu’ils en penseront?

Perplexité européenne (suite et sans doute pas fin!)

Bon là, je cale un peu face à tant d’acharnement de “Merkozy” à repasser les mêmes plats plus ou moins réchauffés…

En gros (selon le très désinformé Arnaud Leparmentier du Monde), ce que nos deux duettistes ont proposé cet après-midi à leurs partenaires européens via une conférence de presse, ce serait du “Maastricht+”, ou du “Pacte de stabilité de croissance -version 3 bis” (1997, 2005, 2011, version  maintenant déjà à revoir). On aurait en plus le choix entre une révision des traités à 27 ou un nouveau traité à 17, ou un nouveau traité à 17 mais ouvert aux 27… (Je me demande d’ailleurs  si on peut avoir deux textes traitant de la même chose : les Traités actuels traitent déjà de la procédure de déficit excessif, article 126 TFUE, le nouveau traité à 17 instituerait donc autre chose en plus ou à côté.)  Surtout, la logique fondamentale reste la même au delà de tout ce qu’on a pu raconter par ailleurs  : un État membre de la zone Euro est censé rester proche de l’équilibre budgétaire, voire l’atteindre, en adoptant une “règle d’or budgétaire” à valeur constitutionnelle, qui, petite nouveauté, serait validée elle-même par la Cour européenne de justice. En cas de manquement à ses obligations de sérieux budgétaire, le pays finirait par se voir presque automatiquement infligé une amende… Idée qui m’a toujours parue formidable pour aider un État en difficulté de financement… que fait-on si cet État refuse de payer? En l’espèce, on tourne en rond: en effet, la vraie et réelle pénalité, ce sont les marchés financiers qui l’auront infligée bien avant d’en arriver là. Si chaque État de la zone Euro continue à se financer de manière indépendante sur les marchés financiers (ce qui semble être le cas puisque les euroobligations ont été enterrées de nouveau cet après-midi), tout l’équilibre financier d’un État membre repose toujours sur la confiance – plus ou moins rationnellement fondée – de ces derniers en la capacité de ce dernier à rembourser ses emprunts. Le nouveau mécanisme peut évidemment être respecté contrairement à ces prédécesseurs qui, pourtant, avaient tout prévu, mais que se passe-t-il si cela ne marche toujours pas pour un pays, surtout pour un grand pays? On retombe dans les présentes inquiétudes. Il faut venir à son secours via quelque mécanisme de solidarité, qui l’aidera à mourir guéri.

Ainsi il est vrai qu’il y a le FESF qui devrait se transformer le plus vite possible en MES amélioré par l’abandon de la règle d’unanimité (avec une majorité de 85% au prorata des contributions).  Encore que cette possibilité de mettre sur la touche un petit contributeur au sein du MES me parait en elle-même ridicule : j’espère que personne n’imagine obliger quelqu’un à contribuer sans qu’il ait donné son accord. Cela veut simplement dire que seuls deux grands pays riches vont contribuer, puisque, de toute façon, ils décident de tout dans cette affaire.

Face à ce genre d’accord franco-allemand, on peut avoir deux visions : celle pessimiste selon laquelle, décidément, la dépendance au sentier institutionnel va finir par emporter la zone Euro et l’Europe communautaire avec elle, dans un feu d’artifice final, du plus bel effet pour célébrer le centenaire de la guerre de 1914 ; celle optimiste selon laquelle cette réaffirmation solennelle des principes maastrichtiens, qui ont présidé à la construction, considéré par bien des économistes comme bancale, de la zone Euro (budgets nationaux, politique monétaire gérée par une BCE non tenue de financer les Etats membres de la zone en dernier recours), ne constitue en fait qu’un pénible rideau de fumée en direction de l’électorat allemand et plus généralement des pays du nord de la zone Euro, et ouvre la voie à une intervention massive de la BCE dès le lendemain de ce sommet du 8/9 décembre – ou simplement à la croyance de la part des marchés qu’elle ne peut qu’intervenir. A ce stade bien sûr, l’idéal serait que cette dernière intervienne sans que cela se sache, ou sous une forme si alambiquée telle que personne n’y comprenne rien. (A ce propos, j’ai lu la proposition d’un économiste un peu désespéré suggérant que cela soit la Fed américaine qui rachète la dette des Etats européens.) En tout cas, sauf à croire que tous les économistes ou presque sont payés par des puissances obscures (spéculateurs au service d’une grande puissance étrangère, “gnomes de Londres” et autres agents défroqués des “organes”), il est probable qu’on en arrivera là par une voie subtile et détournée.

En tout cas, pour l’instant, c’est Maastricht, tout Maastricht et rien que Maastricht. (C’était déjà le cas avec la révision du Pacte de stabilité à peine adoptée.)  L’équilibre budgétaire, voilà la voie, la seule vraie voie du salut. Je suis bien curieux de voir ce que cela pourrait donner en France dans les prochains mois. (Je suggère donc comme première mesure éducative et pédagogique de hausser la TVA à 25% dès le 1er janvier 2012.) Il est aussi à souligner qu’en réaffirmant la règle des 3% de déficit au cœur même d’une crise économique telle que nous la connaissons, l’Union européenne continue à ne pouvoir compter que sur la seule politique monétaire pour stabiliser sa conjoncture. En effet, si les budgets nationaux obéissaient toujours à la règle d’or d’équilibre, y compris dans des circonstances comme aujourd’hui lorsque le chômage atteint des sommets dans la zone Euro,  et si le budget de l’Union européenne reste toujours aux alentours de 1% du PIB européen, il ne reste que la politique monétaire de la BCE pour répondre à des chocs économiques – et, en plus, si ces derniers sont asymétriques entre pays membres de la zone Euro, on n’est pas rendu si j’ose m’exprimer ainsi.

Quant à l’aspect démocratique de toute cette manœuvre, je préfère ne pas trop y penser. Si révision des traités il y a, j’imagine déjà les contorsions minables qu’il va falloir faire pour éviter de poser quelque question que ce soit au peuple irlandais, tout en présentant par ailleurs au monde entier cette même réforme des traités ou cette adoption d’un nouveau traité comme le pas essentiel dans la réorganisation des équilibres de la gouvernance européenne. Dommage que les Irlandais lisent couramment la langue anglaise…

En tout cas, l’année 2012 s’annonce déjà comme un grand crû politique.

Perplexité européenne

A découvrir dans la presse,  par des fuites venues de sources plus ou moins indiquées comme proches des autorités, ce qui se concocterait dans les coulisses de la négociation européenne au sommet, je dois dire que j’y perds un peu mon latin, et je me demande si tout cela n’est pas de l’ordre du rideau de fumée.

Maintenant, on parlerait de créer des “eurobligations”, mais seulement entre les pays  de la zone Euro, notés AAA. Je ne vois pas bien ce que cela apporterait (en dehors d’une plus grande taille du marché de ces titres), sinon de diviser officiellement la zone Euro en bons et en mauvais risques.Très malin comme idée, les Italiens, Espagnols et autres vont apprécier au moment même où ils promettent de faire tout ce qu’on leur demande pour restaurer leur crédibilité. Et la France, où se situe-t-elle dans ce cas-là?

On parle d’un renforcement (encore une fois) du Pacte de stabilité et de croissance (PSC). Déjà, j’avais cru comprendre qu’un tel renforcement avait déjà été envoyé dans les tuyaux de la législation européenne ordinaire sous forme de réforme du PSC de 1997, révisé 2005, et que ces mesures se trouvaient dans un état très avancé dans leur processus d’approbation. Sauf erreur de ma part, ces réformes de la gouvernance économique, avec quelque chose comme le “semestre européen” par exemple, risquent déjà à l’usage de ne pas passer inaperçues auprès des opinions publiques nationales. Elles n’ont cependant même pas encore été mises en application, qu’on songe déjà à autre chose de plus corsé. Pour ne pas parler de la fameuse “règle d’or budgétaire” que la France est bien incapable à ce stade d’adopter (contrairement à l’Espagne par exemple)… sauf illumination christique du PS, qui verrait saint François aller sauver le grand pêcheur Nicolas de la panade où il s’est mis à coup de “paquet fiscal”, “grand emprunt” et autre “TVA réduite sur la restauration”. Plus gribouille que cela, tu meurs! Ou est-ce une resucée du “Pacte Euro+” déjà annoncée cet été par “Merkozy”? Avec de bonnes vieilles réformes structurelles à la clé, qui feraient de tout le domaine économique et social, y compris dans les détails qui fâchent le populo, une prérogative de l’ensemble (enfin de quel ensemble? de l’Union à 27, de la zone Euro, d’autre chose de plus restreint?) A ce propos, on fait quoi : on s’aligne sur l’Allemagne en supprimant le SMIC bien trop élevé en France, ou on introduit un SMIC commun de part et d’autre du Rhin à un niveau compatible avec la décence (minimale) à la française. Si on veut rendre similaire les conditions de travail et de rémunération des deux côtés du Rhin, il va falloir aussi penser à aligner les conditions de consommation et de logement des salariés. Il va falloir abandonner le rêve d’une “France de propriétaires”, et il va falloir introduire une vraie concurrence entre distributeurs pour faire baisser les prix à la consommation de ce côté du Rhin. C’est les Auchan, Carrefour, Leclerc et autres qui vont aimer, et, là, si j’ose dire, il y a de la marge.

On parle d’un nouveau traité ad hoc entre les 17, mais j’ai bien peur qu’il en soit déjà question depuis un moment depuis qu’on veut pérenniser le FESF en MES, ou alors s’agit-il de faire coexister deux nouveaux traités, celui sur le FESF/MES, déjà signé, concernant les 17 de la zone Euro, et envoyé en principe dans les tuyaux d’une ratification, et celui sur l’Union de stabilité  évoqué ces jours-ci qui lui, si j’ai bien compris, ne concernerait peut-être qu’une partie des membres de la zone Euro (à savoir les gens sérieux) prêt à accepter la potion hardcore des réformes et de la gestion à l’allemande. Le Figaro laisse même entendre que ceux qui ne voudraient pas signer ce nouveau Traité se mettraient d’eux-mêmes hors de la zone Euro. Plus fantastique encore, selon une dépêche prétendant faire le point sur ces affaires, j’ai vu entrer en jeu le Traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne. Cela me rappelle l’idée d’il y a quelques années un temps évoquée d’une fusion des Etats français et allemand. La créativité finit parfois en délire.

Cela part vraiment dans tous les sens, et je dois avouer que, si j’étais un analyste financier basé à Hong-Kong ou à New York, je trouverais cela éminemment bordélique – enfin, je suppose que j’utiliserais le terme adéquat dans ma langue. Tout cela manque de clarté et de logique, et cela ne semble correspondre qu’à de nouvelles rustines qui ressemblent aux précédentes. Cela commence à me faire penser à des promesses d’ivrognes. Je veux bien que la zone Euro soit une création originale dans l’histoire universelle, mais, comme tout le monde comprend qu’il faut une autorité politique commune pour la gérer, comment la crée-t-on? Il n’y a pas mille moyens.

En tout cas, tous ces bruits de couloir font ressortir l’absence totale de prise en considération des critères démocratiques  – sinon, justement, en creux sous la forme d’un déphasage prononcé avec ces derniers. Surtout pas de référendum, et, désormais, surtout pas de lenteurs démocratiques liés à des Traités trop compliqués à modifier. Je me demande d’ailleurs si l’Union de stabilité évoquée, qui ne serait ouverte qu’à quelques pays élus, ne serait pas destiné à contourner l’écueil démocratique irlandais sans que le détour soit trop apparent.

Ces jours-ci, sans doute sous le coup d’une fatigue de fin de semestre, je commence à me demander si mon raisonnement général sur la zone Euro n’a pas oublié une variable intermédiaire. Les politiciens de la zone Euro veulent sans aucun doute la sauver, ils feront tout pour la sauver, mais  leurs conseillers sont-ils  assez  doués pour trouver la bonne formule? Inventer midi à quatorze heures, c’est bien, c’est subtil, cela permet de trouver un compromis entre les contraintes des uns et des autres, cela permet un consensus, mais, à la fin, cela peut finir par ne pas marcher à force de subtilités.

Ou, alors, s’agit-il pour les autorités allemandes de prouver à leur opinion publique qu’elles auront tout tenté pour éviter d’avoir à admettre in fine un rôle de sauveteur de la BCE? Serait-ce une forme extrême de “blame avoidance” de la part de la Chancelière Merkel?

Le Conseil européen autocrate ? Réflexions après un référendum qui n’aura pas lieu.

Que le Premier Ministre grec ait eu ou non l’intention d’aller jusqu’au bout de son annonce de référendum importe peu, les réactions à cette annonce et les enchaînements qui ont suivi finissent de dessiner une réalité nouvelle pour l’Union européenne – ou, tout au moins, pour la zone Euro. Je ne sais pas bien comment la qualifier, mais je me demande si tout simplement le Conseil européen (ou plutôt le Conseil de l’Euro) n’est pas en train de devenir «autocrate», c’est-à-dire de se considérer lui-même comme la source ultime de toute décision souveraine, de toute législation. Comme diraient nos Rois absolutistes, “l’Union, c’est Moi” (ou “l’Euro, c’est moi”).

En effet, il semble après trois ans de gestion de crise  s’être donné une doctrine de son action et de ses prérogatives. (En tout cas à travers ses membres qui parlent en son nom : Sarkozy, Merkel, Juncker, Leterme).

Premièrement, comme l’a dit N. Sarkozy, une décision prise en commun à 17 doit être respectée par chacun des 17 une fois qu’elle a été prise. Elle s’impose donc aux 17 États membres de la zone Euro, quelle que soient les considérations intérieures qui justifieraient de refuser un accord acté au sein du Conseil (cf. les précédents des cas slovaque et finlandais). Comme l’a souligné Alain Lamassoure dans le Monde du 3 novembre 2011 (M. Papandréou joue avec le feu !), la Grèce doit prendre exemple sur les autres États membres, où une décision du Conseil européen engage les partis d’opposition même s’ils arrivent au pouvoir en ayant eux-mêmes critiqué ces mêmes décisions du Conseil. Je le cite :

“Le premier ministre grec n’a plus la confiance de son peuple. Il veut donc lui donner la parole et responsabiliser l’opposition. Parfait ! Qu’il s’inspire de ce qui s’est fait dans les deux autres pays concernés par des aides européennes : l’Irlande et le Portugal. Dans les deux cas, des élections générales ont permis aux électeurs de donner leur confiance à de nouveaux dirigeants. Et l’opposition arrivée au pouvoir a honoré les engagements pris qu’elle contestait auparavant.” (je souligne)

Un grand merci à ce député européen de sa candeur, de vendre ici la mèche : les élections ne servent donc en matière d’affaires européennes qu’à permettre à la bile de se répandre, qu’à gruger ces gogos d’électeurs, puisqu’en la matière les promesses ne sont pas faites pour être tenues. Je dois dire que cette défense réaliste de la situation par A. Lamassoure m’a fait penser à une illustration parfaite du travail de synthèse d’un jeune collègue. Ce dernier, Mathieu Petithomme, rappelait que le contrôle démocratique se trouvait fortement affaibli dans l’Union européenne justement à cause de cette absence de possibilité d’alternance dans les politiques publiques menées que décrit et justifie A. Lamassoure (cf. M. Petithomme, “La politisation périodique de l’Europe et les dilemmes de contestation populaire”, in Amandine Crespy et M. Petithomme [dir.], L’Europe sous tension. Appropriation et contestation de l’intégration européenne, Paris : l’Harmattan, 2009, p. 215-235).  Les électeurs d’un État membre particulier ne peuvent en effet sanctionner la politique menée par le Conseil européen. Ils peuvent bien renvoyer la majorité nationale sortante, la majorité nationale entrante est condamnée à avaliser la politique déjà décidée collectivement par le Conseil européen, et ne pas déroger à la ligne du Conseil européen par la suite. Toutes les élections tenues depuis 2008 dans la zone Euro ont mené à des défaites pour les forces politiques soutenant les gouvernements en place,  mais elles n’ont changé en rien l’orientation du Conseil européen. De larges majorités d’électeurs peuvent bien être mécontents de la situation socio-économique de leur pays, et vouloir autre chose, ils auront obligatoirement la même chose – ou, pire, encore plus de la même chose. Rigueur, austérité, flexibilité du marché du travail, réformes de structure, privatisations à gogo. Il est vrai aussi qu’aucune élection n’a abouti à la victoire totale d’un parti «hors du cercle de la raison européenne». Les Espagnols s’apprêtent ainsi à renvoyer le PSOE au profit du PP. Personne ne peut soupçonner  ce parti conservateur de vouloir dévier de la ligne actuelle du Conseil européen. On dira que les électeurs expriment ainsi leur volonté de plus d’Europe austère, on remarquera surtout que les grandes masses électorales, surtout les moins politisées, veulent simplement le produit électoral qui leur parait le plus proche de l’idée de “changement” sans aventure, à savoir le grand parti d’opposition. De ce fait, il existe une volonté permanente du Conseil européen que rien ne peut plus influer au niveau national – sinon une grande alternance dans un pays membre, bien improbable à ce stade. ( J’appelle grande alternance la victoire d’un parti ou d’une coalition de partis totalement exclus du pouvoir jusque là.)

Deuxièmement, le Conseil européen, par la voix de son incarnation, «Merkozy», vient de s’arroger une prérogative tout à fait nouvelle à mon sens, celle de changer par sa seule volonté propre les règles institutionnelles. En effet, pour la première fois, la semaine dernière, certes pour faire pression sur le Premier Ministre grec, «Merkozy» a exigé que la question du référendum grec devienne rien de moins que l’appartenance de la Grèce à la zone Euro. Or il faut rappeler encore une fois que, jusqu’à preuve du contraire, aucune procédure légale n’est prévue pour assurer une telle sortie de la zone Euro. (A la limite, selon le Traité de Lisbonne, un État peut sortir de l’Union européenne, mais, en l’occurrence, ce n’est pas de cela dont il a été question dans les menaces faites au Premier Ministre grec.) Il me semble que cette menace de «Merkozy», au delà de ses aspects d’énervement qu’elle comporte sans doute aussi vis-à-vis du “menteur grec”, traduit le fait que le Conseil européen (ou le Conseil de l’Euro) – ou tout au moins «Merkozy» – se considère désormais délié des obligations légales des Traités. «Ensemble tout devient possible», n’est-ce pas?

Je formule cette hypothèse d’un Conseil européen autocrate, qui s’arrogerait de fait la «souveraineté de la souveraineté», qui déciderait à la manière d’un Concile catholique en matière d’articles de foi, non sans reconnaître les limitations de mon hypothèse. En particulier, A. Merkel semble (un peu) liée par l’avis a priori de son Parlement, et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe pourrait finir par s’énerver (vraiment) face à ce n’importe quoi institutionnel. Mais, pour les autres chefs d’État ou de gouvernement présents au Conseil, tout semble se passer comme si la volonté du Conseil une fois exprimée l’emportait sur la leur. La Premier Ministre slovaque a même accepté de commettre un suicide politique pour rester fidèle aux ordres du Conseil. Il n’y a bien que ce cher Silvio B. qui ne veut pas finir ruiné en prison pour plaire au Conseil…, mais tiendra-t-il encore huit jours à ce rythme-là…

Nous ne sommes sans doute pas les seuls à être arrivé à cette conclusion. Dominique David, directeur de l’IFRI (“La décision de M. Papandréou n’est pas démagogique”, Le Monde, 3 novembre 2011)  affirme ainsi  :

“La démocratie européenne, ce serait donc le Conseil européen, dans ses multiples formations (y compris l’Eurogroupe), puisqu’il représente les Etats. Et voici qu’une nouvelle marche nous hisse au stade suprême de la démocratie intergouvernementale : les gouvernements sont vivement priés de ne plus consulter leurs peuples en cas de danger d’avis contraires… Tout se passe comme si, après s’être crue saisie et trahie par les “technocrates” de la Commission dans les années 1990, l’Union se retrouvait aux mains d’un Conseil de “techno-politiques”, bientôt et paradoxalement tout aussi séparés de leurs peuples.”

Cette situation n’a pas encore de nom bien affirmé. On pourrait parler du Conseil européen comme “autocrate” comme le suggère le titre de mon présent article, sans doute trop polémique pour faire école. On pourrait aussi parler de “doctrine Merkozy” . Définition : “La doctrine Merkozy, élaborée en 2008-2011, affirme les pouvoirs illimités du Conseil européen comme collectif sur les pays de la zone Euro lors  des crises menaçant l’existence même de cette dernière. Elle affirme la nécessité de la dictature du collectif européen sur les instances des Etats membres. Elle agit au nom de l’intérêt supérieur européen. Elle ne reconnait, si nécessaire, aucune limitation dans les Traités en vigueur à son action. “

Cette situation me semble à la fois inquiétante et rassurante.

Inquiétante en effet, ce n’est plus d’un «déficit démocratique» qu’il faut parler, mais d’une «faillite démocratique». Voter ou ne pas voter, voter extrême ou centre, droite ou gauche, cela ne change plus rien si toutes les grandes décisions socio-économiques des pays sont prises par le Conseil européen  – tout au moins pour un temps bien trop long pour que les gens conscients du blocage (à droite ou à gauche) soient encore de ce monde quand cela aura changé. Cette idée m’a littéralement ôté le sommeil cette nuit.

Mais elle est aussi rassurante en un sens : en effet, si le Conseil européen considère désormais qu’il peut s’arroger à la faveur de la crise de la zone Euro des pouvoirs dignes de celui d’un autocrate, il peut aussi prendre des décisions salvatrices en dehors des Traités. C’est déjà le cas en un sens depuis deux ans ou plus puisque l’on ne respecte pas la clause dite (en anglais) de  “no bail-out” du Traité de Maastricht, mais c’est maintenant de plus en plus clairement affirmé. Le Conseil européen se donne le droit de tout faire pour sauver l’Euro. Or, après tout, le Conseil européen pourrait par exemple finalement “ordonner à la BCE” (ce qui n’est absolument pas possible selon les Traités!) de se comporter comme la Fed ou la Banque d’Angleterre. Nous n’en sommes pas là (cf. déclarations récentes de Mario Draghi), mais qui sait si cela ne sera pas le dénouement de toute cette crise?  Je vois bien la chère Angela obligée d’aller demander à son Parlement de lui donner mandat in extremis d’ordonner à la BCE de racheter toute la dette publique émise par les Etats de la zone Euro … y compris celle de notre pauvre France en faillite… en menaçant son Parlement d’un drame ultime en cas de refus. Meine Damen und Herren, wir haben keine andere Wahl.

Pour l’instant, puisque le Conseil européen continue imperturbablement dans sa fixation sur l’austérité, préparons-nous chers lecteurs français pour une couche supplémentaire de rigueur -  rigueur qui engage le prochain gouvernement (socialiste) en cas d’alternance!

Et, en plus avec tout cela, il est quasiment sûr en plus que 2012 va voir une magnifique récession en Europe.

Ps 1. Au moins sur le plan de la rhétorique, la semaine a marqué un point nouveau dans l’expression dans les grands médias de propos qu’on n’aurait pas lu auparavant sans y voir l’expression d’un euroscepticisme outrancier. François Heisbourg a pu ainsi titrer son point de vue publié hier soir dans le Monde du jeudi 10 novembre 2011 : “L’Europe finira-t-elle comme l’Union soviétique? Seules des institutions fédérales sauveront l’euro.” L’intention de ce spécialiste bien connu des questions de  défense et de relations internationales en général reste sans doute louable (du point de vue des pro-européens), mais la reprise de cette comparaison URSS/UE, typique des plus radicaux des eurosceptiques du début des années 2000,  aurait sans doute été impossible de sa part il y a encore cinq ans. Il affirme ainsi pas moins que “les processus de déliquescence sont comparables [entre l'UE et l'URSS]“, essentiellement sur le plan économique. Du point de vue européen, c’est là atteindre une sorte de “Point Goodwin”. Le “déclinisme” à la Baverez est renvoyé dans la modération.  L’article de Mark Leonard, un spécialiste bien connu des affaires européennes, plutôt un fédéraliste bien que britannique, ne dit guère autre chose, toujours dans le Monde (9 novembre 2011), titré “L’éclatement de l’Europe est un risque réel. Menaces de la technocratie et du populisme”. Il y élabore trois scénarios pour l’avenir (on continue le rafistolage, on essaye de faire un révision des Traités existants à 27, on se lance dans l’aventure d’une Fédération de la zone euro), avec à chaque fois les risques correspondants (le rafistolage aboutit à la chute de la maison Euro[pe], le nouveau Traité à 27 ne passe pas la rampe des peuples, la Fédération à 17 casse l’Europe en deux). Aucun n’est rassurant à vrai dire. Venant de l’auteur d’un livre  ayant expliqué  doctement il y a cinq ans encore pourquoi L’Europe dominera le XXIe siècle (sic), on sent comme une alarme montante. Et, puis, ce matin sur France-Inter, le très europhile Bernard Guetta qui se met à pérorer contre une Europe qui se sauverait complétement contre les peuples – à croire qu’il est devenu “chevènementiste”.  Lui aussi, s’est rendu compte (comme apparemment tout le monde en dehors des intéressés eux-mêmes) que le “Merkozysme” ne pouvait pas être une solution durable.

Et, puis, au delà des alarmismes, se profile dans les deux articles (celui de F. Heisbourg et celui de M. Leonard), la question britannique. Vu l’état de l’opinion publique britannique, chauffé à blanc contre l’Europe par une presse dont j’ai redécouvert l’incroyable hostilité en passant quelques jours à Londres, il sera impossible au Royaume-Uni d’aller plus loin dans quelque intégration que ce soit.

Je me demande aussi si, contrairement aux crises précédentes qu’a connu l’intégration européenne depuis l’après-guerre, on ne se trouve pas dans une situation où “l’Europe” est désormais lestée par un passif de promesses non tenues (du genre : la Stratégie de Lisbonne ou la convergence des économies due à l’Euro).

Ps 2. Jamais je n’ai eu l’impression d’être aussi peu original que dans ce présent post : toute la presse européenne, tous les commentateurs, semblent s’être donnés le mot pour constater que l’Union européenne semble désormais dirigée par un directoire restreint, au mépris de toute bienséance démocratique. J’ai entendu parler  par exemple du “cercle de Francfort”, version un peu élargie de “Merkozy”. En même temps, tout le monde semble dire que cela ne peut pas durer. J’ai bien peur que nous n’ayons encore rien vu.

A-pic démocratique : un référendum, parbleu!

J’expliquais, il y a quelques jours, à mes étudiants que les dirigeants européens ne voulaient plus entendre parler de référendum sur les questions européennes depuis les désastreuses expériences  en la matière des années 2000. Mes étudiants s’étonnaient de ma ferme conviction sur ce point (fondée sur l’observation des faits et gestes des dirigeants européens depuis 2005). Je dois dire que les dernières quarante-huit heures ont confirmé mes dires au delà même de mes espérances ou de mes craintes. Les premières réactions à l’annonce par le Premier Ministre grec qu’il demanderait l’organisation dans son pays d’une consultation populaire pour avaliser le plan de sauvetage de la semaine dernière (qui ne m’a pas paru par ailleurs fort différent en substance de celui du 21 juillet…) ont été édifiantes. Je ne donnerais pas de noms, mais j’en ai entendu certains divaguer sur l’irresponsabilité foncière des peuples et des électeurs de belle manière. C’est sûr la démocratie, c’est pénible, on doit parfois demander leur avis aux gens ordinaires qui, d’évidence, n’y connaissent rien. Regardez dans quel état sont ces malheureux Suisses avec leurs votations constantes…

La déclaration du Président Sarkozy sur le perron de l’Élysée (apparemment nous n’avons déjà plus les moyens de nous payer un porte-parole…) était un joyau en ce sens : tout en reconnaissant que c’est toujours bien de consulter le peuple (il a dû se rappeler à temps qu’il est le Président d’une Cinquième  République fondée à grands coups de référendums… contre l’odieux “régime des partis”) , la suite de la phrase clé du Président affirmait le contraire en insistant sur les “efforts nécessaires”. En clair : “There is no alternative.”

J’ai lu par ailleurs que les gouvernements français et allemands voudraient pouvoir influer sur la nature et la formulation de la question posée au peuple grec. On croit rêver, on se trouverait là en plein diktat. Si l’on veut avoir le soutien du peuple grec au plan européen, il faut déjà laisser ses institutions fonctionner librement et poser la question jugée idoine en interne. On convoque en plus le Premier Ministre grec à Cannes comme un vassal rétif pour d’évidence lui passer un savon. Et s’il se rebellait? et s’il leur disait leur quatre vérités? On ne sait jamais avec ces gens-là… Il ne manquerait plus qu’il déballe toute l’histoire.

Heureusement, quelques esprits plus fins que les autres, en l’occurrence Pascal Lamy, l’actuel directeur de l’OMC, ont déjà pris soin d’accepter le défi d’un tel référendum au nom même de l’esprit européen. Un Pascal Lamy, qui certes n’est pas actuellement un dirigeant européen, a bien compris qu’il est impossible de faire fi de toute l’armature démocratique qui est censée donner une légitimité aux décisions politiques qui gouvernent la vie des Européens.

Par ailleurs, les dirigeants européens ne devraient pas être si surpris que cela : le Premier Ministre grec avait déjà évoqué l’idée d’un référendum. Pas sur le plan européen de sauvetage certes, mais sur les institutions grecques. Cependant, l’idée était  sans doute la même : lors de sa victoire électorale de 2009, le PASOK n’avait pas reçu mandat du peuple grec de s’atteler à ce qu’on peut – en étant optimiste -  appeler une refondation complète du système économique et social grec. Il a découvert le gouffre financier en arrivant aux affaires. Il a accepté de mettre en place des plans d’austérité à répétition sur les instances de ses partenaires européens, plans qui, d’évidence, sont en train d’entraîner l’économie grecque dans une spirale récessive. On lui demande désormais d’abdiquer (au moins temporairement) une grande part de sa souveraineté en matière économique et sociale avec l’idée d’une présence permanente de surveillants européens/internationaux à Athènes. Il est du coup logique que le Premier Ministre grec cherche à faire approuver son action (douloureuse à court terme) par une (nouvelle) majorité du peuple grec – d’autant plus que la rue est en fureur, les oppositions peu conciliantes, et la presse grecque peu convaincue par son action. Le Premier Ministre grec pourrait certes s’en passer, en se limitant à disposer d’une majorité parlementaire, mais cela veut dire en pratique se diriger vers une fin à la polonaise ou à la hongroise du socialisme grec (autrement dit, moins de 10% des voix à la prochaine élection). Imagine-t-on le Général De Gaulle abandonner l’Algérie sans avoir l’assentiment du peuple français?

De même, le Premier Ministre grec va demander une nouvelle fois la confiance de son Parlement. Quoi de plus normal dans une démocratie représentative en cas de crise majeure? S’il ne passe pas cette épreuve, il faudra bien respecter le procédures démocratiques grecques.

De fait, ce nième rebondissement de la crise grecque devrait surtout signaler aux dirigeants européens qu’ils font totalement fausse route dans leurs choix économiques. On retrouve la bonne vieille conviction de J. M. Keynes selon laquelle ajuster les salaires nominaux à la baisse constitue une opération politiquement dangereuse – car, dans le fond, c’est de cela qu’il s’agit ici, ramener le Grecs à un niveau de salaires  nominaux compatibles avec leur productivité (directement par des baisses de salaires et indirectement par l’action d’un fort taux de chômage sur les prétentions salariales des entrants sur le marché du travail grec) . Il se trouve que cette opération de rétablissement de la compétitivité-prix du pays se passe  d’autant plus mal qu’elle est accompagnée parallèlement d’une hausse de la taxation et d’une persistance de l’inflation à un niveau relativement élevé. C’est trop à supporter pour les Grecs ordinaires.

En voyant ces soubresauts, je me dis que cela commence à ressembler à la situation des années 1970. Le passage du “référentiel” keynésien au “référentiel” néo-libéral en matière de politique économique et sociale ne s’est pas fait quelques petites années. Il a fallu toute une série de troubles économiques et sociaux sur près d’une décennie pour que l’on passe de l’un à l’autre. La Grèce joue dans ce scénario un peu le rôle du Royaume-Uni dans les années 1970 : on y applique des anciennes méthodes (keynésiennes dans les années 1970, néo-libérales dans les années 2010) avec de moins en moins d’efficacité, on persiste dans l’erreur, on évoque (un peu) d’autres voies, on s’approche doucement mais sûrement de troubles politiques graves (dans les années 1970, des rumeurs de coup d’État avaient circulé au Royaume-Uni). On ne souvient pas assez que le passage d’une régulation du capitalisme à une autre prend du temps. Beaucoup de temps à l’échelle d’une vie humaine ordinaire.

En même temps, comme je reste convaincu que les dirigeants européens feront tout pour sauver l’Euro (et leur peau avec! car c’est de cela qu’il s’agit!), ils vont bien finir par trouver la solution : changer de vision économique et sociale. Il est d’ailleurs significatif qu’enfin, des voix se font entendre pour tout simplement faire de la BCE une banque centrale ordinaire, autorisée à refinancer sans limites “ses Etats”. Cela ne va pas être facile, mais je suppose qu’on finira par en arriver là, car je vois mal les dirigeants des grands partis de gouvernement choisir le suicide politique.

Ps 1. Aux dernières nouvelles, le Premier Ministre grec serait acculé par son propre gouvernement et sans doute par son propre parti, le PASOK, à revenir sur son intention de proposer un référendum. Il s’agit sans doute de sauver sa majorité demain à la chambre des députés. Si cela se confirme, l’épisode aura été bref, mais significatif des positions des uns et des autres. Fédéralistes et souverainistes veulent laisser parler le peuple, les intergouvernementalistes qu’il se taise. Configuration intéressante tout de même.

Ps 2. Bien qu’il vienne à peine d’entrer en fonction, Mario Draghi a annoncé une petite baisse du taux d’intérêt de la BCE (0,25%). Ce n’est bien sûr pas sa décision, mais celle du conseil des gouverneurs de la BCE. En tout cas, la passation de pouvoir entre Trichet et Draghi n’a pas imposé de nier plus longtemps la réalité du ralentissement économique. Un (petit) ouf.

Euro-obligations?

Aujourd’hui, discussions franco-allemandes  à l’Élysée sur les voies et moyens de se sortir de la crise européenne. Frappant déjà de constater la différence d’approche franco-allemande dans l’espace public (tel que la presse en rend compte) : du côté allemand, vaste débat sur l’introduction éventuelle d’euro-obligations; du côté français, pas grand chose, sinon une sorte de consensus mou des élites, de droite comme de gauche d’ailleurs, appuyé sur le “yaka” de nombreux économistes pour ces fameuses désormais euro-obligations, et pour toutes les autres mesures d’intégration financière et budgétaire. Le fédéralisme (budgétaire), voilà la solution! (comme si, en France, quelqu’un avait jamais compris quelque chose au  fédéralisme…) Je me demande parfois si nos élites politiques sont bien conscientes de ce que cela représenterait vraiment, je veux dire du côté “devoirs” et non pas seulement “droits”. Le même Nicolas Sarkozy qui, d’évidence, n’hésite pas un moment à penser actuellement ses choix budgétaires en fonction de clientèles à satisfaire (ou tout au moins à ne pas trop indisposer) et d’électeurs à récupérer à la veille de sa possible réélection, se trouverait fort marri si une instance européenne vraiment indépendante lui signalait publiquement avec ordre d’obtempérer ou de se démettre toutes les coupes budgétaires à effectuer, toutes les niches fiscales à supprimer, toutes les augmentations d’impôts à faire. Les Italiens sont habitués depuis au moins le début des années 1990 à ce genre de scénario : les gouvernants doivent couper dans les dépenses du pays et augmenter les impôts et taxes des Italiens (honnêtes) au nom de l’Europe.  Les derniers jours ont vu ce genre de scénario bien connu au delà des Alpes (cf. 1992-1993, 1995-1998) se répéter, avec pour le coup des mesures plutôt drastiques. En France, même si la politique budgétaire se trouve pareillement contrainte entre autres par les engagements européens du pays depuis au moins vingt ans, cela se fait tout de même jusque là un peu plus discrètement : mais le prochain de plan de rigueur au nom de l’Europe a-t-on vraiment besoin de cela pour faire aimer aux Français l’Union européenne?

Plus généralement, pour qui regarde la situation politique de l’ensemble des pays développés, il serait possible d’être frappé par la contradiction qui apparait entre, d’une part, l’aspiration soutenue par les électorats à une plus grande décentralisation des décisions les concernant et/ou à une souveraineté étatique pleine et entière, et, d’autre part, la nécessité affichée par les élites (pro-)européennes d’une plus grande centralisation des décisions financières concernant (tout de même) ces mêmes populations. Il y a comme une poussée autonomiste généralisée de la base contre une poussée centralisatrice des élites. Je risque sans doute le “concept-stretching” (l’utilisation trop large d’un concept par rapport à sa définition de départ dans un contexte particulier), mais j’ai tendance à faire le lien entre :

- le développement d’un mouvement politique comme le “Tea Party” aux Etats-Unis qui possède clairement un aspect anti-Washington, donc anti-centralisation;

- celui de forces politiques dites “populistes”, particulièrement en Europe du Nord, comme les “Vrais finlandais” en Finlande ou le “Parti de la Liberté” de G. Wilders, qui  défendent la ligne des “Finlandais d’abord” et des “Néerlandais d’abord” et refusent de payer pour les autres européens;

- celui de forces politiques dites “régionalistes” ou “ethno-nationalistes” dans la partie ouest du continent européen,  comme avec les partis catalans ou basques en Espagne, ou les partis nationalistes flamands en Belgique;

-celui des fortes politiques nationalistes dans la partie est du continent européen, qui ont réussi à faire éclater les ensembles étatiques plurinationaux, comme bien sûr dans l’ex-Yougoslavie et l’ex-Tchécoslovaquie.

Du point de vue électoral, populaire, on dirait bien qu’en Occident,  sur la dernière décennie, les partis qui se proposent de défendre le chacun pour soi (et éventuellement Dieu pour tous…) au niveau d’un territoire connaissent plutôt une embellie. Le moment parait donc assez mal choisi de ce point de vue pour effectuer un grand bond en avant dans l’intégration européenne.

J’entendais ce matin 16 août 2011 sur France-Inter une  représentante du SPD allemand. Elle admettait fort bien que les électeurs allemands tendaient à être eurosceptiques, mais, dans leur propre intérêt bien compris, il faudrait selon elle qu’ils cessent de l’être en acceptant de payer pour l’Europe, car la fin de l’Euro les lèserait avant tout. C’est, comme je l’ai déjà dit dans ce blog, la version de plus en plus en vogue de la part des défenseurs de mesures nouvelles d’intégration financière, c’est cela ou le désastre.

Je me demande sincèrement s’il est possible de “fédéraliser” l’Union européenne sur ce seul fondement, qui n’est autre que le  vieil argument de la “bicyclette qui tombe si elle n’avance pas”. Cela peut fonctionner encore sans doute, mais en entrainant des réticences croissantes des populations.

A dire vrai, comme la popularité globale du projet européen (telle que mesurée par les sondages d’opinion) est fortement corrélée sur le moyen terme au niveau de la croissance économique du continent, cette pilule amère de la fédéralisation dans un contexte d’austérité au nom de l’Europe serait bien vite oubliée si une nouvelle ère de croissance stable et forte s’ouvrait enfin …

Ps. Allez donc lire l’article d’Harald Hau, un économiste exerçant en Suisse publié dans le Monde du 16 août 2011. Il souligne que “sauver la Grèce” signifie aussi sauver les individus détenteurs, directement ou indirectement, de dette grecque, et que ceux-ci ne sont pas les plus à plaindre dans ce bas monde … Pour le reste, il se demande à combien de décisions dans ce genre l’Union européenne peut survivre. Un certain nombre encore.

Notre ami le satrape (IV)

Je suis désolé d’ennuyer mes lecteurs éventuels avec encore un court post sur la crise libyenne, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que cette dernière menace au fil des jours de tourner à l’humiliation publique  pour l’Union européenne. Les réactions de cette dernière sont poussives,  pleines d’arrière-pensées diverses de ces différents pays-membres, incohérentes sur le fond (se donne-t-on  vraiment les moyens d’abattre le régime du satrape?), et surtout complètement en décalage avec les nécessités de l’affrontement sur le terrain. A ce train-là (de sénateur??? mais je ne veux pas insulter notre Sénat qui saurait être  au cas où plus rapide que cela!), j’attends de voir ce qui va se passer quand notre ami le satrape va reconquérir dans la joie des retrouvailles  la région de Benghazi… Il a déjà apparemment repris une ville au moins à l’insurrection.  Un député européen (UMP-PPE) lui aussi s’étonne, voir son interview pour le blog Bruxelles 2. Lui aussi cite les promesses – à ce stade risibles! – du Traité de Lisbonne.

Un rattrapage est peut-être encore possible dans les décisions collectives de l’Union européenne à prendre aujourd’hui et demain, mais j’en doute fort.

Enfin, une fois que notre ami le satrape aura réglé la question manu militari, nous pourrons (nous politistes intéressés par l’Union européenne)  publier des articles dans des revues à comité de lecture pour décortiquer ce magnifique fiasco…

Puissé-je avoir complétement tort!

Ps 1. Lors du Conseil européen du 11 mars 2011, les dirigeants des pays membres se sont tout de même mis d’accord sur une formulation forte de condamnation du régime du satrape (voir point 7 du texte officiel) . C’est déjà cela, sans doute pour fêter dignement le recul des insurgés sur tous les fronts. En quelque sorte, l’Union européenne se lie les mains, brûle ses vaisseaux, en qualifiant ainsi “le colonel Khadafi”, en s’obligeant dès lors à le traiter en paria de la “communauté internationale” (ou bien,  à se déjuger lamentablement en subissant  dans quelque temps les humiliations que les Khadafi – père et fils – jugeront bon d’exiger pour prix de leur bonhomie retrouvée…),  ce qui constitue une menace à moyen terme, mais à moyen terme seulement. D’ici là, tout cela m’a fait penser à la phrase d’une marionnette de  Balladur aux Guignols de l’Info : “Je vous demande de vous arrêter.”

Ps2. Pas de nouvelles des révélations gênantes que Khadafi avait annoncé à l’encontre de notre Président de la République. Qu’il le fasse donc, cela motivera encore plus les autorités françaises.

Notre ami le satrape (II).

Comme le lecteur de ce blog l’aura remarqué, je ne m’étends pas bien longuement sur les “révolutions arabes”, ne me sentant pas pour le coup particulièrement qualifié pour parler de cette zone de la planète, et surtout trouvant un peu  périlleux d’analyser à chaud un phénomène à l’issue aussi incertaine. Tous ces grands discours sur le “Printemps arabe” me laissent d’ailleurs un brin perplexe. En revanche, je peux observer que les pays de l’Union européenne sont décidément au fil des jours en train de se mettre dans une belle situation de (censuré) avec notre ami le satrape. Comme il fallait s’y attendre, le bougre et ceux qui l’entoure (dont un diplômé de la LSE…) ont décidé de combattre jusqu’au bout, et ils semblent aujourd’hui passer à la contre-offensive. Que vont faire les pays de l’Union européenne si le pouvoir du notre ami le satrape commence à appliquer sur les territoires reconquis la bonne vieille tactique du massacre éducatif de tout supposé rebelle? On regarde et on attend? Wait and see? C’est bien joli de dire, comme notre nouveau Ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, ou comme le Président de la Commission européenne, que le satrape doit partir, que cela suffit comme cela, mais, si le satrape reprend le contrôle du pays en  tuant allègrement tous ces Libyens “qui l’aiment et qui sont prêts à mourir pour lui”, que fait-on? On révise notre insurrection de Varsovie en 1944 je suppose… On applique les sanctions et on attend, sachant bien que les sanctions ne font pas trop peur à ce genre de drôle, qui peut nous sanctionner lui aussi d’ailleurs. Et, en plus, s’il s’en sort, il va bien falloir reprendre langue, cela va être bien drolatique de traiter avec lui de nouveau. Qui s’y colle? Silvio?

La pusillanimité en cette matière va se payer cher. Des bataillons d’insurgés gagnent rarement contre des professionnels de la guerre.

L’UE présidée pour un semestre par le Magyaristan.

L’année 2011, et la décennie 2010 avec elle, commence sur un magnifique pied de nez à l’histoire du continent européen. Le  jour même où la Hongrie prend pour six mois son tour  de ce qui reste après le Traité de Lisbonne des prérogatives de  la présidence tournante de l’Union européenne , y entre en vigueur au 1er janvier 2011 une loi sur les médias de toute nature dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle menace de ramener le peuple hongrois fort loin vers l’est, dans l’ambiance d’un de ces pays bien peu démocratiques issus de l’écroulement de l’URSS (cf. la réaction pondérée à cette loi de Thomas Schreiber, un vieux routier du journalisme, d’origine hongroise). Confier la surveillance de l’objectivité de tous les médias à un organisme uniquement constitué de membres du parti au pouvoir, doté pour faire bonne mesure de lourds pouvoirs d’enquête et de sanction, cela fait  plutôt désordre. Jean Quatremer, entre autres journalistes, a largement relayé cette information dans son blog Coulisses de Bruxelles. Il y a montré que cela ne s’inquiétait pas beaucoup, ni au PPE ( ici), ni au niveau du gouvernement français (). Ce matin sur France-Inter, François Baroin, Ministre du Budget, affirmant parler “au nom du gouvernement”, a tout de même commencé à corriger le tir.  La polémique montante dans les journaux européens, relayant l’inquiétude de leurs confrères hongrois, déjà officialisée d’ailleurs par un rapport de l’OSCE,  commence à avoir quelque effet. La Commission européenne elle-même examinerait la question.

A dire vrai, tout ce que j’ai pu lire (en français, en anglais, en italien, en allemand, mais pas en hongrois…) sur l’évolution de la situation politique hongroise depuis la victoire de Viktor Orban aux élections générales du printemps 2010, m’a paru pour le moins inquiétant (ou risible, comme la déclaration à afficher dans tous les lieux publics sur la nouvelle Hongrie), surtout si on considère que l’Union européenne opère un partage de la souveraineté entre Etats membres. Que la Biélorussie reste une dictature, soit.  C’est extrêmement regrettable pour son peuple, mais nous n’avons pas convolé en justes noces avec ce pays. Que la Hongrie s’apprête éventuellement à en devenir une à terme, cela remet en cause tout de même quelques certitudes.

Toutes les réformes mises en œuvre par le parti de Viktor Orban depuis son écrasante victoire électorale du printemps 2010, y compris des réformes constitutionnelles rendues possibles par une majorité des deux tiers au Parlement monocaméral,  semblent en effet viser l’objectif d’avoir les mains libres pour gouverner sans contre-pouvoirs, et de se maintenir  ainsi au pouvoir indéfiniment par la magie des mesures avisées que l’on ne saurait dès lors manquer de prendre, débarrassé de tous ces gêneurs. Il ne s’agit pas  tant de supprimer les institutions liées à la démocratie, que de les vider de leur sens le plus substantiel, du point de vue de la science politique, à savoir la possibilité même d’une alternance au pouvoir qui obligerait les détenteurs actuels de ce dernier à le quitter suite à une défaite électorale. Bien sûr, cela pourrait être considéré comme un procès d’intention de ma part,  et je ne désespère pas de me tromper, mais je pose cette hypothèse d’autant plus fortement que Viktor Orban a déjà perdu une fois le pouvoir (en 2002) et qu’il a subi une longue période d’opposition (2002-2010). Tout montre qu’il en a tiré les leçons : plus jamais ça! La loi sur le contrôle des médias s’inscrit dans cette optique: évidemment, sans médias pour informer les populations de la situation générale du pays, l’érosion de la popularité du gouvernement devrait être plus lente… Pas nulle certes, mais plus lente…

Du point de vue systémique, Viktor Orban a largement raison de raisonner ainsi : en effet, depuis 1990, les alternances politiques se sont succédées en Hongrie. La dernière en date correspond à l’écroulement du parti socialiste hongrois, suite à sa gestion désastreuse de l’austérité budgétaire après sa victoire de 2006 (obtenue en promettant exactement le contraire!).  Face à une telle fluidité de l’électorat hongrois, désemparé par une transition économique et sociale largement ratée, Viktor Orban a pris acte de cette situation  : s’il veut se maintenir au pouvoir, il lui faut adopter des politiques publiques plus favorables,  au moins en apparence aux populations (d’où son conflit montant avec le FMI, et aussi avec les grands groupes économiques occidentaux, dont 13 d’entre eux  viennent de se plaindre de son attitude prédatrice à la Commission européenne), mais aussi limiter la prise de conscience (via les médias) par ces mêmes populations de la situation dans laquelle elles se trouvent. C’est d’ailleurs une tendance partagée avec un autre pays de la région au moins : en Roumanie, le Parlement voulait voter une loi obligeant les médias à donner aussi des bonnes nouvelles.

Je soupçonne aussi que, dans ses relations avec ses pairs européens avant que n’éclate le scandale des tous derniers jours, Viktor Orban, dont le parti est membre du PPE, a dû faire valoir l’argument selon lequel c’était lui ou le déluge. En effet, si son parti monopolise depuis sa victoire électorale  l’un après l’autre tous les pouvoirs d’État, et veut obliger les médias à faire preuve d’objectivité, c’est sans doute parce qu’il se présente comme menacé sur sa droite, par le Jobbik (l’autre vainqueur des élections de 2010, avec plus de 15% des voix). Ce parti, pour le coup fort peu sympathique, connait effectivement une explosion électorale en 2009-2010. Il est d’ailleurs remarquable que la nouvelle loi hongroise sur les médias interdise de dénigrer  quelque communauté ou religion que ce soit – ce qui peut être vu  comme l’intention de supprimer toute expression médiatique anti-Roms ou antisémite. Il y a fort à parier que V. Orban, s’il se sent trop menacé par le Jobbik, le mettra hors la loi pour racisme et antisémitisme, ce qui mettra ses partenaires européens dans une posture inconfortable.

Comme le montrent les expériences historiques en matière de régime autoritaire ou totalitaire, la mise en place de ce que les Italiens appellent un “régime” peut prendre un certain temps, surtout quand ce dernier se coule au départ dans les formes institutionnelles en vigueur (contrairement à un coup d’État ou à une révolution).  Il reste sans doute quelques  Rubicons à franchir avant de s’apercevoir qu’une dictature se trouve être membre de l’Union européenne , mais qui sait?

Beau début de décennie tout de même!