Lacan or not Lacan, telle est la question.

Dans une vie de chercheur, on lit essentiellement des choses dites utiles : les travaux des collègues, des étudiants avancés ou moins avancés, des rapports, des études, et désormais surtout des articles qui mettent en digest une parcelle de savoir. Il est donc rare de lire en dehors des sentiers battus et rebattus de sa discipline : je m’y attelle pourtant encore.

Je me suis lancé dans le dernier ouvrage de Dany-Robert Dufour, Le divin marché. La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007. L’auteur veut proposer une théorie générale de notre époque en croisant les disciplines de sciences sociales. En fait, la thèse est assez claire : notre monde vécu est envahi par un économicisme généralisé qui atteint même notre psyché. Nous sommes enfermés désormais dans l’égoïsme que nous attribue la pensée libérale. On nous enjoint d’être libres et égoïstes, mais nous sommes du coup à la merci de toutes les manipulations par les marchands qui nous offrent une vie en prêt-à-porter, une liberté de celui qui ne sait pas user des potentialités infinies de celle-ci. Le contenu du livre revient en somme à dire que tous les maux de notre société résultent d’un écroulement du projet kantien « transcendantal » au profit d’un projet à la De Mandeville (ou « Vices privés, vertus publiques »). Il fait de plus le lien avec une déviation de la psychanalyse : « Le libéralisme, c’est d’abord cela : la libération des passions/pulsions. »

Comme politiste, j’ai toujours du mal à croire que tout résulte des idées de quelque philosophe, que les penseurs mènent le monde, ce que semble bien croire Dany-Robert Dufour. Le plus troublant pour moi à la lecture de l’ouvrage, c’est la conviction de l’auteur que tout ce qui devait nous arriver est plus ou moins présagé dans Freud ou surtout dans Lacan. Il existe chez lui une révérence envers ces maîtres, surtout le second qui l’amène à chercher dans d’obscures formulations une préscience de ce qui nous arrive aujourd’hui. Ainsi, tout est un peu de la faute de 1968, entendu comme moment de la libération des désirs sour l’impact, entre autres, de la psychanalyse. Je suis perplexe.

On n’a pas attendu 1968 pour connaître dans l’histoire des périodes où des groupes d’individus ont eu droit à « prendre leurs aises », ou l’ont pris face à une société hostile. La lutte entre le bien commun de la Cité et l’intérêt des particuliers est aussi vieux que la réflexion philosophique. Pour ce qui concerne le présent, l’auteur néglige que tous les individus de nos sociétés ne sont pas des jouisseurs égoïstes « égo-grégaires »(c’est-à-dire qui à forcer de se vouloir individualisé font la même chose que les autres qui cherchent la même distinction), narcissiques et toujours à la limite de la perversité. Il voit une augmentation de la pédophilie et de crimes sexuels, depuis les années 1970, comme liée à un écroulement des structures familiales /générationnelles traditionnelles. Or, par bonheur, la majorité de nos contemporains ne semblent pas être pédophiles, et condamnent vivement ce genre de comportements.

Je ne suis pas sûr que le chacun pour soi, l’égoïsme, le mépris de la loi commune, soient partagés par la majorité de la population en Europe. Pourquoi y aurait-il alors des vagues d’indignation morale à répétition dans nos sociétés? La notion de « common decency » que l’auteur évoque me paraît moins morte qu’il ne le dit, au moins dans bien des aspects de la vie quotidienne. Les politiques s’en réclament largement, et aucun ne tient publiquement un discours à la De Mandeville, où l’égoïsme sans foi ni loi serait loué.

Le diagnostic de l’auteur me paraît plutôt concerner certains groupes bien précis de la société. « Les gagnants » ou ceux qui, en bas de l’échelle, aspirent à les imiter. Ces groupes sont décomplexés certes, et ne craignent plus d’abuser de leurs contemporains, mais, de là à dire que tout le monde est convaincu de la doctrine du « Divin marché ».

Une dernière remarque enfin: le lacanisme de l’auteur l’autorise à de multiples jeux de mots et variations de son niveau de langue. J’y vois une étrange contradiction : en effet, l’auteur ne cesse de tenir une position selon laquelle on se construit en tout domaine face à des contraintes, y compris dans l’usage de la langue. Or, jusqu’à présent, un texte, surtout un essai, bien écrit en français suppose une unité de style, de registre. Or notre auteur lacanise à tout va. Cela affaiblit d’autant la crédibilité de son discours, qui parfois n’est pas sans évoquer un florilège du « thé entre collègues » (et non le « café du commerce »).

En fait, l’idée centrale du livre, qui n’est pas sans rappeler le Marcuse de l’Homme unidimensionnel, d’ailleurs non cité, mériterait une défense d’une plus grande rigueur. Ou disons d’un classisisme plus analytique, et non un semi-pamphlet.

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