« les français qui protestent et qui contestent », on leur cède?

Comme beaucoup, j’avais cru comprendre qu’avec Nicolas Sarkozy, »la rue » ne gouvernerait plus. La France est célèbre parmi nos collègues étrangers pour sa culture politique « protestataire ». Ils se rappellent surtout s’ils en ont l’âge de « Mai 1968 », et les grandes grèves de 1995 leur paraissent l’illustration de cette persistance d’une culture de la rue, de la manifestation, typique de la « Grande Nation ».

Je n’irais pas contre cette doctrine partagée de la profession, mais je supposais que nous verrions quelques changements opérer sous le nouveau règne. Or, en suivant un peu l’actualité sociale, je me rends compte que l’on retrouve les bonnes vieilles tendances à céder à certains groupes sociaux. Les internes en médecine ont ouvert le bal : ils ne veulent pas être contraints de s’installer dans des régions désertées parce que pauvres, de plus sans doute rurales et froides. Le gouvernement voulait leur demander un effort en début de carrière : refus de leur part, manifestation, folklore carabin d’usage dans ce genre de circonstances, et … le gouvernement a cédé…. à ce « corporatisme ». Du point de vue de l’utilité sociale générale (que tout le monde soit bien soigné quelque soit le lieu où il habite), la mesure était sans doute justifiée, mais il n’existe aucune compensation possible à un début de carrière dans une zone que l’on a pas choisie. Se faire une clientèle n’est pas si facile, la campagne profonde et ses contraintes n’attire guère la jeune future médecin généraliste, la vie est en ville et au soleil. En tout cas, devant la vache sacrée de la liberté d’installation d’une profession libérale vivant presque entièrement aux frais de la collectivité (Sécurité sociale, mutuelles) , le gouvernement a cédé.

Moins grave mais autrement plus significatif : les marins pêcheurs s’estiment étranglés par la hausse du prix du gasoil, due à celle du pétrole (bientôt les 100 dollars… dévalués). Nicolas Sarkozy, à peine la protestation a-t-elle commencé, se précipite à leur secours. Il faut éviter leur jonction avec les grévistes des transports de la semaine prochaine. En conséquence de quoi, ils reçoivent leur série de mesures sur fonds publics qui les amène à cesser leur mouvement. Là il faut faire un peu d’économie et de sociologie. Du point de vue économique, la pêche comme activité intensive en main d’œuvre a sans doute perdu sa raison d’être dans un pays comme la France mondialisée. D’ailleurs, depuis 1946, les catégories socio-professionnelles liées à la pêche ont quasiment disparu du paysage statistique, avec les mineurs de fond et quelques autres professions de la France de 1930. Or cette profession reste concentrée en quelques lieux, elle a l’habitude de vivre en symbiose avec l’Etat et l’Union européenne qui règlementent fortement toute l’activité et la subventionnent souvent, elle a laissé dans l’esprit des décideurs quelque souvenirs amers de mobilisations (comme l’incendie du bâtiment historique du Parlement de Bretagne à Rennes qui fut la conséquence il y a quelques années des violences entourant l’un des conflits liés à la pêche), surtout toute mobilisation de sa part peut utiliser le registre à la fois du « dur labeur » du marin et celui de l’indépendance du « patron-pêcheur » (concurrencé en général par des étrangers). C’est une cause « interclassiste » par excellence, et de surcroit qui permet d’avoir de belles images de gens un peu exotiques dans leur rudesse mais si « français ». Rappelons s’il en est besoin qu’en 2002 Jean-Marie Le Pen dans son appel à voter pour lui au second tour de l’élection présidentielle fera une allusion aux marins pêcheurs dans le peuple des « sans grade » qu’il entendait mobiliser.

Bref, cette France d’autrefois, à la fois populaire, travailleuse et indépendante, que représentent les marins pêcheurs, ne pouvait manquer d’attirer l’action présidentielle comme un aimant. Il me semble d’ailleurs qu’en son temps Lionel Jospin a réagi de la même façon. Bref, la rupture ici est surtout qu’on cède plus vite! Le sociologue politique est rassuré sur la continuité des routines à l’œuvre. Il ne lui reste plus qu’à attendre les agriculteurs, les taxis, les chauffeurs routiers, j’en oublie peut-être, qui en général continuent ce genre de mouvement lié à la hausse des prix des carburants.

(De plus, céder aux marins pêcheurs, si cela ne coute pas grand chose, me semble une bien mauvaise façon de mettre en œuvre le « Grenelle de l’environnement ». En effet, la ressource halieutique s’épuise, le carburant fossile est cher (et polluant) , n’aurait-il pas mieux valu saisir l’occasion pour clarifier auprès des premiers intéressés que cela effectivement ne peut plus durer ainsi? Tout l’argent public qui va être utilisé pour faire perdurer cette activité n’aurait-il pas mieux été employé en mesures pour en finir avec ce genre de pêche? Certes les pêcheurs ne veulent pas savoir que tout les condamne à terme, mais n’est-ce pas le rôle de l’État de les sortir de leur illusion, de leur rêve?)

Surtout, en cédant ainsi, ne serait-ce qu’une broutille à une minorité médiatiquement visible et supposé sympathique à la France qui « se lève tôt », on accrédite l’idée que tout n’a pas changé, qu’on peut donc continuer à protester et contester et obtenir quelque chose de l’État.

Je ne suis pas contre l’idée d’une « démocratie des gueulards », puisque le système politique français fonctionne ainsi depuis de nombreuses années et puisque cela vaut mieux que l’inertie totale de la population, mais que le gouvernement actuel ne vienne pas alors défendre l’idée d’une crise des finances publiques, d’une dette publique énorme qui interdirait toute aide massive aux plus démunis. C’est en effet incohérent de céder ne serait-ce que d’un pouce si, effectivement, les finances publiques sont au plus bas, que « la France est en faillite » . Cela traduit peut-être une division dans la majorité entre ceux qui soignent l’opinion publique (des corporations mobilisées) et ceux qui voudraient prendre au sérieux l’impasse budgétaire dans laquelle nous sommes censés être.

En fait, on voit se dessiner l’équation sociopolitique ordinaire (bien décrite par Mancur Olson) de groupes mobilisés qui vont obtenir (un peu) plus et de tous les autres qui auront moins, parce qu’il faudra bien faire cadrer les comptes des autorités publiques.

L’élection de Nicolas Sarkozy aurait pu être une occasion de remettre à plat ce mécanisme : s’il n’avait cédé à personne et non sélectivement comme il l’a fait et comme il s’apprête à le faire peut-être pour les policiers, une occasion s’ouvrait de discuter vraiment de la crise (supposée) des finances publiques, des objectifs de redistribution de l’Etat – mais il ne fait pas cette erreur.

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Une réponse à “« les français qui protestent et qui contestent », on leur cède?

  1. Sarkozy est un Thatcher raté, prompt à céder à toutes les corporations puissantes toute en appelant le reste de la nation à supporter le coût de ses politiques ineptes. Il est frappant de constater à quel point, sous couvert de modernité, il mène une politique économique d’un archaïsme navrant (Donner plus aux rentiers, aux actionnaires, aux propriétaires, bref à tous ceux qui épargnent au lieu de réinvestir : bienvenue au 19ème siècle!). Tout cela traduit avant tout un manque de vision et une connaissance absente des mécanismes économiques les plus rudimentaires.
    Pourtant, il reste admis dans le débat public que la droit, c’est la modernité, et la gauche, l’immobilisme. On ne peut qu’admirer l’incroyable tour de prestidigitation rhétorique auquel se livre la droite qui a réussi à faire croire cela à une majorité de nos concitoyens…

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