La « politique de la ville », l’éternel retour du mensonge institutionnalisé.

Dimanche soir et lundi soir, des émeutes ont eu lieu dans la lointaine banlieue parisienne. Suite à un accident mortel de deux « jeunes » impliquant une voiture de police, une partie des « jeunes », habitants de ces quartiers, ont décidé d’en découdre et de troubler l’ordre public. Ce fut du plus bel effet médiatique, et surtout le scénario rejoint exactement celui que les sociologues Christian Bachmann et Nicole Le Guennec décortiquaient en 1997 à propos d’une émeute s’étant produite en 1993 [sic] dans un quartier nord de Melun (Autopsie d’une émeute. Histoire exemplaire du soulèvement d’un quartier, Paris, Albin Michel, 1997). En somme, au delà du fait précis en cause, on se trouve face à une longue série, un « fait social total » pourrait presque dire.

Naturellement, comme depuis le début des années 1990, on retrouve dans les réactions des autorités le diptyque : répression républicaine (la rigueur de la loi, toute la rigueur de la loi, rien que la rigueur de la loi) et recherche de solutions « sociales » au « malaise des banlieues », à la « crise de la jeunesse ». Dès ce matin mardi, beaucoup d’analystes ont fait remarquer que rien n’avait changé depuis les émeutes de 2005, en particulier le président actuel du « collectif ACle feu » créé en 2005. Des maires (socialistes) de banlieue ont appelé au secours, réitérant ce qu’on peut lire dans les ouvrages que leur catégorie (toutes tendances politiques confondues) publie désormais régulièrement : « il y a quelque chose qui est pourri dans le Royaume de la banlieue ».

Mais pourquoi cela changerait-il?

D’une part, la « politique de la ville » de quelque point de vue qu’on la considère s’avère être un échec, les thèses, articles et rapports officiels se multiplient à ce sujet : elle endigue certes le pire (la formation de ghettos à l’américaine au sens strict du mot pour suivre l’analyse de Loïc Wacquant, dans Parias urbains. Ghetto, banlieues, Etat, Paris, La Découverte, 2006), mais elle est incapable de contrebalancer les phénomènes économiques et sociaux qui créent cette situation en certains points du territoire. La situation qui s’est créée dans certaines banlieues est le résultat de tendances sociologiques (fin de la « famille traditionnelle », rêve de l’habitat individuel partagé par tous ceux qui « s’en sortent », meilleur accès à l’éducation garanti à ce jour par l’école des plus entreprenants qui laisse sur le carreau les autres) et de tendances économiques (fin de l’emploi industriel non qualifié en particulier au profit d’un tertiaire omniprésent). A cette étiologie déjà lourde par elle-même, s’ajoute que les politiques publiques sont actuellement affligées d’une langueur dans de nombreux domaines, qui correspond à une multiplication des instances de décisions et de financements (« la gouvernance »), à une recherche pathologique désormais de la « sécurité », de la « qualité », du « contrôle » et de l' »évaluation » dans l’action publique. Rien ne se fait plus rapidement parce que nos sociétés riches et complexes ont multiplié à l’envie les contraintes, les veto-points, les instances et personnels chargés de faire respecter telle ou telle contrainte (patrimoniale, écologique, juridique, démocratique, etc.) . La situation devient est un « optimum de Pareto » au sens où ainsi aucun intérêt ne peut en principe être lésé, sauf que cela finit par prendre un temps infini. La « politique de la ville » est un caricature de ces tendances observables ailleurs: on a surtout créé depuis 25 ans un magnifique imbroglio juridique et bureaucratique avec les postes attenants, que chaque « ministre de la Ville » s’efforce de démêler en créant une autre pelote, qui, certes, fera la joie des étudiants en attente d’un poste associatif ou administratif, mais ne résoudra pas grand chose, sinon le dit problème d’emploi de ces étudiants-là.

A cela se rajoute une pincée de venin « ethnique » ou « communautaire » et une police pas d’une subtilité sans failles – mais, à mon sens, ce n’est pas là l’essentiel. Le motif essentiel qui explique cette crise dite des banlieues est – désolé de ne pas être original – les transformations du monde du travail, et plus encore les choix économiques qui ont consisté à privilégier depuis trente ans la compétitivité des entreprises sur toute autre considération. La fin des besoins importants en travailleurs peu ou pas qualifiés dans l’industrie n’a pas été gérée à sa juste mesure : c’est d’abord un problème de « déversement » comme dirait Jean Fourastié d’un secteur dans l’autre, à la fois dans un même génération (que faire des ex-ouvriers d’industrie?) et entre générations (que faire des trop nombreux enfants de ces ouvriers d’industrie?) – et, par ailleurs, chacun sait que la demande relative d’emplois non qualifiés identifiés au sexe masculin est en décrue relative. Mais plus encore, en admettant même que tous les personnes d’âge mûr reçoivent une nouvelle qualification et que tous les jeunes des banlieues aient une qualification leur permettant d’accéder aux emplois nouveaux, il reste que la France souffre d’une pénurie d’emplois depuis 30 ans au moins. Les libéraux diront que cette pénurie n’est que le résultat de la faible qualification de la main d’œuvre et des rigidités du marché du travail. Il n’est pas interdit de se demander si les choix économiques qui ont été faits, qui ont certes sauvé les entreprises, n’ont pas sciemment sacrifié des populations dont les dirigeants qui prirent ces décisions n’avaient fondamentalement que faire.

D’autre part, en effet, pourquoi cela changerait-il? De quels moyens de pression politiques disposent les « jeunes de banlieue »? Une émeute de temps à autre…. Bah… ce n’est ni la « Révolution de 1905 », ni même une « Révolte des Canuts ». Certes, cela coute cher au budget de l’État et aux assurances, mais cela ne met pas en péril l’ordre social, la Bourse ne s’inquiète pas… Pour l’instant, aucune force n’a réussi à organiser une revendication politique autonome de cette catégorie d’habitants des banlieues. Quand revendication il y a, les personnes qui se lancent dans ce genre d’aventure le font sous une forme « associative », « apolitique », « victimaire », en essayant d’obtenir du « respect », un fonctionnement plus correct des services de l’Etat et de l’économie de marché dans ces quartiers. Les analystes des précédentes émeutes de 2005 avaient bien noté ce fait: les émeutiers eux-mêmes ne portent pas pour le moins un discours politique bien structuré. Il est vrai qu’ils se recrutent sans doute par excellence parmi ceux qui ont l’accès le moins facile aux instruments de langue orale et écrite. N’oublions pas que le cœur du mouvement ouvrier au XIXième siècle fut constitué d’ouvriers très qualifiés, de typographes souvent. Bien sûr, il existe beaucoup de gens en banlieue susceptible de jouer ce rôle de leadership et d’encadrement militant, mais comme l’Etat et les communes ont créé à leur dépendance (financière) un vaste déversoir associatif des énergies disponibles, l’éventuel « parti des banlieues » est vidé de sa substance avant même d’exister.

Bref, « business as usual » à prévoir…

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