Attali quod demostrandum est.

Hier matin, jeudi 31 janvier 2008, Caroline Cartier faisait dans son « quartier libre » sur France-Inter une magnifique et terrible démonstration. Elle a retrouvé une déclaration d’un certain Jacques Attali, ci-devant « intellectuel de gauche » datant de 1977, le même homme ayant dirigé cette année 2008 un rapport visant à « libérer la croissance française ». Elle donne cette déclaration sans commentaire. En résumé, on ne peut guère imaginer discours plus gauchisant et plus suffisant… sur une thématique mélangeant les poncifs de l’époque ; on a là un beau mélange d’influences de l’Ecole de Francfort avec l’insistance de l’Attali d’alors sur le capitalisme comme aliénation et violence et de celles du socialisme à la Léon Blum avec son éloge de l’entrisme dans le pouvoir d’Etat pour le subvertir de l’intérieur. Cela correspond parfaitement à la ligne du PS d’alors qui, en un sens, occupe un espace plus à gauche que celui du parti encore dominant à gauche, le PCF.

Entendu aujourd’hui, trente et une longues années plus tard, ce texte, son ton, sa componction, devrait disqualifier définitivement son auteur. On aurait dû apprendre aujourd’hui son exil ou son suicide, tout honneur perdu. Mais Jacques Attali est l’illustration parfaite de la « trahison des clercs » que désormais plus rien ne vient sanctionner, surtout pas la moindre conscience intérieure d’un respect de soi-même en tant que « clerc ». Je souhaite donc bien du courage à l’historien du futur qui voudrait discerner la moindre continuité dans cette pensée – en dehors de l’évidence que ce petit Marquis des belles Affaires qui se croit Voltaire (pour l’indépendance d’esprit) et Mac Namara (pour le machiavélisme au service de l’État) à la fois n’a jamais eu d’autre but dans sa vie que parvenir…. avec les idées des autres. Que ces autres s’appellent Adorno, Blum, Deleuze… ou Hayek, Milton Friedman, ou Anthony Giddens, peu lui importe. (Il fut d’ailleurs accusé de plagiat il y a quelques années pour l’un de ses livres.) Comme on le dit en italien, c’est un homme « bon pour toutes les saisons ». Fasciste un jour, communiste le lendemain, démocrate le surlendemain. Il n’est pas le seul bien sûr, et il est facile de l’inscrire dans le vaste univers des personnes étant passés des louanges de la construction du socialisme à celles de la construction du capitalisme, en particulier dans tout l’Est de l’Europe.

Il est aussi amusant de voir un Jean-Marie Colombani, ci-devant directeur du Monde, sourd ou inattentif apparemment, le défendre le lendemain dans sa chronique de France-Inter, illustrant parfaitement les connivences possibles entre eux. Simplement, Colombani nie que le rapport Attali soit entièrement « libéral »… Certes, il est « social-libéral », n’a-t-il pas été apprécié par Ségolène Royal (puis je-ajouter)? Dans le journal le Monde, un journaliste (malfaisant) remarquait lui que le fait que Jacques Attali ait nié que son rapport ait été « libéral » n’était guère stratégique, puisqu’il l’est. Ce rapport semble bien un utile résumé de tout ce qui peut être pensé par un libéral aujourd’hui, en ce sens il est extrêmement réussi, et il peut être fort utile à une pensée critique puisqu’il révèle les buts et fantasmes du libéralisme. (Fantasmes aussi, puisque le gouvernement lui-même a dû faire remarquer que certaines mesures préconisées étaient déjà réalité…)

Pour finir la vraie question, que pose Jacques Attali, c’est comment un corps social supporte un tel puits de vilénie, de retournement de veste au nom même de l’intelligence, car le seul idiot c’est celui qui ne change pas. Comment tolère-t-on cela? Une des raisons, c’est que le monde universitaire est désormais fort séparé du monde intellectuel comme le remarquait récemment Gérard Noiriel. Ce que raconte Jacques Attali ne vaut que dans l’espace politique du « conseiller du Prince » et des médias de masse ; pour le reste, personne ne le cite, ni ne le prend au sérieux, sinon comme phénomène de foire. Une autre raison, c’est sans doute l’absence de mémoire des médias – le coup de Caroline Cartier est exactement l’inverse de l’habituel. Jacques Attali est là, il parle, il « cause dans le poste », mais personne ne se souvient de l’étape précédente, et personne qui « cause dans le poste » n’est capable de lui faire remarquer qu’il est comme la girouette qui indique le vent. Comment une autre girouette pourrait-elle lui faire cette remarque?

Dernière remarque : Jacques Attali est aussi l’auteur d’une histoire des siècles à venir. Sa prophétie est marquée par la crainte d’une déshumanisation, de la fin de l’Humanité telle que nous la connaissons; personne n’aurait envie de vivre ce futur qu’il nous prédit, et je me souviens que lui-même faisait preuve dans la présentation de son propre ouvrage de l’enthousiasme d’un Cassandre. Le même homme propose pourtant de « relancer le croissance », et de se passer du « principe de précaution ». A priori, on pourrait supposer que cette relance de la croissance est une promesse de bonheur pour les Français. En tout cas, c’est ainsi que le produit est vendu : plus (+) de richesses, plus (-) de chômage, plus (-) de privilèges indus, plus (+) de connaissances pour tous, l’égalité enfin dans la compétition pour le bien-être. La réalisation du … communisme en somme. En même temps, je me demande si Jacques Attali dans la contradiction entre son livre sur l’avenir (sombre) et son rapport sur la croissance (radieuse) ne nous livre pas sans le vouloir un motif caché du libéralisme : une pulsion sadique vis-à-vis des simples mortels. En somme, ne nous dit-il pas : si vous ne voulez pas être compétitifs, innovateurs et mobiles, Français, on vous y forcera, si vous ne voulez pas consacrer toute votre énergie mentale à devenir créatifs et productifs, on vous y forcera? « Encore un effort… » Et le résultat de tous ces efforts, ce sera un monde inhumain, invivable, un monde à la Agamben.

Ou alors plutôt que de sadisme, ne faudrait-il pas parler de lutte des classes? de « révolte des élites » comme disait Christopher Lash? Les chauffeurs de taxi ne semblent guère apprécier que l’on veuille prolétariser encore leur métier, et leur appliquer la loi de l’offre et de la demande sans autre forme de procès. Pour les auteurs du rapport, les taxis doivent être nombreux au nom des besoins des consommateurs et au nom d’opportunités offertes à des chômeurs peu qualifiés, mais ils ne se posent pas la question de la juste rémunération de ce métier pénible en donnant pour exemple des pays où, certes l’on trouve parait-il facilement un taxi, mais où il s’agit d’un métier « lumpen-prolétarisé ». On pourrait multiplier les exemples dans le rapport : seule la satisfaction des besoins du consommateur (friqué et radin à la fois…) compte, le producteur comme simple exécutant n’a qu’à se réjouir de travailler, c’est déjà ça… Le moins que l’on puisse dire, c’est que les auteurs de ce rapport ont une faible capacité à se mettre à la place des autres, à adopter un point de vue « kantien ».

Publicités

2 réponses à “Attali quod demostrandum est.

  1. Un très bon post et une très bonne analyse de la trempe de celles qu’on voudrait voir plus souvent dans nos journaux. J’aime beaucoup le « Marquis des belles Affaires » qui ne parvient qu’avec les idées des autres. Et pour ce qui est de la « continuité de la pensée » de l’inventeur de l’Attalibéralisme, en plus de la chronique de Caroline Cartier, je vous recommande le très bon papier de Hervé Kempf intitulé Attali contre Attali, paru dans Le Monde en octobre dernier. Ça ne fera qu’ajouter de l’eau à votre moulin. http://www.lemonde.fr/opinions/article/2007/10/23/croissance-attali-contre-attali-par-herve-kempf_970085_3232.html

  2. Je n’avais pas remarqué l’article d’Hervé Kempf sur Attali. Effectivement, l’Attali d’alors était dans la ligne des sciences sociales critiques de l’époque, qui soulignaient déjà la « crise de la croissance ». En fait, la vraie question que cela pose, c’est pourquoi tout ce savoir déjà constitué d’une crise imminente a été ignoré pendant un quart de siècle. Le rapport du « Club de Rome » , qui était pourtant un groupe de gens peu suspects de gauchisme et d’aventurisme, avait fait la une de l’Expansion, mais rien n’en resta dans le fond dans toutes ces années, où tout a continué. Que le PIB ne mesure rien d’autre que l’économie monétaire est un pont aux ânes de tout cours sur ce dernier depuis au moins vingt-cinq ans. Ayant été formé à la fin de la période où l’Attali de gauche sévissait, je me suis toujours interrogé sur ce grand virage en sens inverse des clignotants déjà allumés alors (par exemple Seveso en 1976).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s