Storytelling et « industrie de l’Holocauste ».

Comme je l’affirmais dans un post précédent, je ne crois pas beaucoup à l’omnipotence de la manipulation de l’opinion à travers la méthode du « storytelling », mais probablement l’oukase présidentiel selon lequel chaque enfant de CM2 se verrait confier la mémoire d’un enfant français mort en déportation pendant la Seconde guerre mondiale en raison de sa persécution par les nazis et le régime de Vichy, en constitue un bel exemple : on agite les eaux pour les brouiller comme on dit en italien.

Les réactions ont cependant été globalement négatives à ce genre de proposition : les instituteurs ont rappelé qu’ils n’avaient pas attendu que l’on leur dise pour faire acte d’enseignement sur la Shoah, et que dans le fond que cela fait déjà partie des programmes; des parents et des psychiatres se sont inquiétés des effets sur les enfants; Simone Veil s’est déclarée choquée… Bref, l’objectif est atteint : on discute de cette décision sans importance pratique pour le sort général de la nation (qui en plus ne coute rien aux finances publiques). Il y a des pour, il y a des contre. Les blogs s’agitent. Une membre du staff présidentiel a pu donner hier une version aménagée de l’idée, pour relancer la discussion.

En même temps, cette déclaration présidentielle m’a rappelé que ces jours-ci le best seller de Jonathan Littell, les Bienveillantes, sort en édition de poche dans une mise en place excellente à en juger par les différentes librairies où je suis entré ces derniers jours. Ce livre et tout le battage dont il avait été l’objet ne font que renforcer pour moi la validité de la thèse d’un universitaire américain qui parle du développement d’une « industrie de l’Holocauste » à compter des années 1970, au sens où la culture américaine aurait été alors envahie par une définition nouvelle de la Shoah qui en a fait progressivement le crime des crimes. Nous observons le même phénomène de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus les faits s’éloignent, plus les témoignages de survivants se font rares, plus des âmes bien intentionnées inventent quelque chose de plus grand que la chose elle-même (qui certes défie l’imagination), plus des gens font leur carrière professionnelle sur cette chose nouvelle.

Le plus terrible bien sûr est que, comme le montre le cas de J. Littell, cela fonctionne très bien commercialement. Il y a des dizaines de milliers de lecteurs pour gober la chose. Une majorité d’historiens ont eu beau s’offusquer de cet ouvrage, et démontrer que tout cela représentait un récit aussi peu crédible que possible, le public lui a suivi.

En fait, à l’occasion de la sortie de Sarkozy, beaucoup d’intellectuels critiques ont ressorti l’antienne d’une société de la compassion, du droit proliférant des victimes, de la concurrence éventuelle dans la victimisation qu’une telle mesure peut déclencher (en particulier Régis Debray au nom de l’universalisme républicain dont il se dit le défenseur). Ils ont sans doute raison, mais ils manquent un peu le point important : pourquoi toute cette phraséologie victimaire marche aussi bien? Pourquoi lit-on les Bienveillantes plutôt que Raoul Hillberg par exemple (La destruction des juifs d’Europe)?

La question dans le fond, c’est pourquoi cet écroulement dans le pathos, le sentimental, le tératologique (cf. personnage de Max Aue chez J. Littell). Cyniquement, on pourrait rappeler qu’un tel sentimentalisme mêlé de victimisation et d’athlètes du mal n’est pas nouveau à l’âge des masses (et peut-être même avant… Le christianisme n’est-il pas une religion de martyrs?). Après tout, les historiens de la Grande Guerre ont bien rappelé que la tenue des opinions publiques à l’Ouest a largement dépendu de la mise en exergue des massacres perpétrés par l’armée du Kaiser en Belgique et dans le Nord de la France occupés, pour ne rien dire des exactions du camp des Empires centraux dans les Balkans. Simplement, les intellectuels critiques de la victimisation, du devoir de mémoire à toutes les sauces, du compassionnel quotidien oublient qu’il s’agit d’un ingrédient de base de la politique vis-à-vis des masses. Se rappeler de ses victimes – ceux de la Commune pour ne citer qu’eux- fut ainsi un trait du mouvement ouvrier, comme d’ailleurs des fascismes – pour ses propres victimes tombés à son champ d’honneur.

Bref, il faut vivre avec cette facilité dont tout manipulateur potentiel des émotions des masses peut s’emparer pour ses buts propres. Ce n’est pas nouveau, simplement l’objet de la compassion se déplace. Il est ainsi évident pour moi que le « devoir de mémoire » sur la Shoah n’empêchera en rien à terme cet évènement historique d’être remplacé par un autre plus présent à nos mémoires (pour ceux qui seront là pour témoigner), plus horrible encore aux yeux des survivants. En effet, considérer la Shoah comme le pire moment de l’histoire des hommes comme on le fait aujourd’hui revient à nier que le pire demeure encore à venir, ne serait-ce que parce les moyens matériels d’un futur massacre ont encore augmenté depuis les années 1933-1945. Cette mémoire de la Shoah apparaît dans le fond rassurante : le pire est passé, on peut respirer, et en plus il n’y a pas grand chose à faire en pratique, le mal est déjà fait irrémédiablement.

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