RFSP cuvée 2007, morne plaine…

La Revue française de science politique reste la revue principale sur le plan académique de la science politique française. Y publier est presque indispensable pour devenir enseignant-chercheur ou chercheur. Je l’ai fait moi-même une seule fois en 1998. En rangeant chez moi, vendredi dernier, j’ai reparcouru l’ensemble de la livraison de 2007.
Malheureusement ce rapide parcours fut largement désespérant. Aucun article ne démérite à première vue des critères de qualité en vigueur dans la discipline, tout cela est du plus grand sérieux, mais je serais bien en peine de citer un article qui a fait avancer d’un iota la science politique en général. C’est plutôt le registre du « deux pas en avant, un pas en arrière, et un pas de côté », qui est mobilisé. Rendons tout plus complexe semble être le motif, et ne soyons d’accord sur presque rien d’essentiel. Montrons que nous maitrisons bien nos gammes. C’est sans doute logique en terme de publication scientifique, mais que c’est morne et sans saveur, que sais-je de plus qui soit important à savoir à travers ces numéros – à part qu’un tel ou un tel « a publié dans la RFSP »? Que sa carrière va donc avancer ou se poursuivre? Qu’il a bien occupé l’espace qui lui était alloué en démontrant à tous sa virtuosité? Qu’il reste un « cador » ou qu’il est une « étoile montante »?
Tout est sérieux, je le répète pour bien me faire comprendre, et je serais bien en peine d’atteindre le niveau scientifique de bien des articles, mais quel sentiment d’absurde vous envahit à la lecture de certains. Le comble fut atteint pour moi avec l’article de Pierre François, « Le marché et le politique. Le rôle de l’action publique dans le développement du monde de la musique ancienne », RFSP, vol. 57, n. 5, octobre 2007. C’est fort bien fait, mais ce genre d’article me parait presque risible en regard de la compréhension du monde contemporain. Cela existe certes (comme les associations de philatélistes et bien d’autres choses sans grand impact sur le vaste monde), mais cela représente combien du budget de l’Etat? Cela change quoi face aux grandes mutations du monde, de la démocratie, de la géopolitique, de la puissance? Et, à propos, il se passe quoi en Chine, en banlieue, dans la haute finance, à Vaduz, à Pristina? Et, puis, en France, combien y a-t-il eu d’accidents cardio-vasculaires la semaine dernière? les gens sont-ils heureux dans la cinquième puissance économique du monde?
Il est certain que la multiplication de bonnes revues thématiques ou « de tendance » en science politique tend à vider la revue centrale de son contenu sur les divers problèmes du monde ou sur les diverses aires de la politique, mais cela n’excuse pas l’ennui que ressent le lecteur. J’avais d’ailleurs constaté que les étudiants réagissaient le plus souvent mal à la proposition de lire un article de la RFSP. Pour eux, ces articles sont marqués par le jargon, le verbiage compliqué pour dire des choses simples en fait et banales au demeurant. Je ne partage pas complètement cette condamnation, mais je vois bien que le lien avec l’analyse d’Howard Becker sur l’écriture en sociologie : plus on est incertain de son fait, plus on se protège par des signes de scientificité. Cela doit être d’autant plus le cas que la revue, rappelons-le, sert souvent à valider la qualité d’un candidat à un des (très) rares postes disponibles.
En écrivant ces lignes, je me dis en même temps que c’est mon horizon d’attente qui pose problème : je voudrais lire quelque chose de « vraiment intéressant »… n’est-ce pas ne rien comprendre à la vraie règle du jeu de notre discipline. Je confonds sans doute « littérature » et « littérature ».
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6 réponses à “RFSP cuvée 2007, morne plaine…

  1. Bonjour M. Bouillaud,

    La RFSP est parfois intéressante, on peut y lire certaines de vos « notes de lectures » ;)

    Au plaisir de vous lire ici, je viens de découvrir votre blog :)

  2. C’est vrai que j’aurais dû ajouter que les notes de lecture de la RFSP sont souvent plus intéressantes que les articles (en faisant montre ici d’une autosatisfaction que je me reproche d’avance) ; les livres commentés montrent souvent une vitalité de la discipline plus grande que les articles, sans doute parce qu’un livre reste moins soumis à des attentes purement académiques et peut être un lieu de plus grande innovation intellectuelle.

  3. En fait, ce qui rend peut-être la lecture de la RFSP un peu moins intéressante (selon moi, hein…) que d’autres revues, c’est plutôt le caractère assez prévisible des numéros. Ce caractère prévisible, on le retrouve aussi dans Politix (à un moindre niveau) ou la RFS (à un plus fort niveau).

    C’est pour cela que j’aime bien Genèses, par exemple: d’un numéro l’autre, il y a toujours un côté « surprise » que j’apprécie. ARSS, aussi, pour d’autres raisons : l’usage de la photo, de citations…

    En fait, il me semble que l’on sous-estime l’impact du format dans la mise en forme des idées en sciences sociales. Aujourd’hui, ce qui est frappant, c’est l’extrême rigueur de la norme : 40 000/50 000/ 60 000 signes, plus tout un ensemble, énorme, de contraintes intériorisées : revue de la littérature, plan en deux ou trois parties, présentation des données… Et puis maintenant, classement en A, B, C (tiens, avis aux amateurs : créer une revue de science politique, en ligne bien sûr, qui s’appellerait Z). La logique de dossier, je trouve ça gonflant (en plus, cela doit être hyper pénible pour les concepteurs : trouver les bonnes personnes, avec les bons papiers, pfff… L’horreur). J’aime bien les varias.

    C’est pour cela que les « jeunes » revues sont aussi innovantes. Dans le Politix du début des années 1990, on trouve des articles de près de 40 pages (A. Garrigou en a produit quelques-uns comme ça, assez passionnant, celui-là par exemple : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1993_num_6_22_2042?luceneQuery=((%2B(garrigou)+%2B(vote))+AND+(+%2Baccess_right%3A(free)+))+AND+(indexable_type%3Aarticlepag%3F)&words=garrigou&words=vote&words=free&words=articlepag) : 40 pages… En signes, c’est énorme. Je ne suis pas sûr que cela passerait encore aujourd’hui. On arrivait alors à des formes un peu hybrides, trop longues pour être des articles, trop courtes pour un livre… La recherche, elle se situe là aussi. Qu’a-t-on perdu en mettant toutes ces normes de rédaction ?

    Ce qui pourrait revigorer un peu ces revues, ce serait par exemple de se livrer à un travail d’expérimentation : intégrer l’image fixe, bien sûr. Mais aussi le son, l’image mobile (revues.org pourrait très bien le faire). Le journaliste sur Internet est en train de bouger, avec les liens hypertexte bien sûr, mais aussi des extraits d’images de l’INA (Rue89 fait ça quelques fois). Pourquoi pas la science politique et la sociologie ?

    Je me prends parfois à rêver de l’utilisation, simple, naïve et compliquée à la fois, des méthodes d’écriture automatique en science sociale : allez hop, on file à trois – quatre auteurs différents les mêmes données (rien que ça, déjà, ça serait coton… mais rigolo), chacun écrit avec ses propres outils.

    Bien sûr, cela changerait pas la face de la science politique. Mais je ne pense pas que cela serait si compliqué à mettre en place (just do it, ok, moi j’ai une thèse à finir :-) Dans une autre vie peut-être)

    Désolé pour le caractère décousu des remarques.

  4. Je vous remercie de tout coeur pour ces remarques moins décousues qu’il n’y parait. Je ne reviendrais pas sur l’ennui que procurent certaines revues à force d’être prévisibles. Je suis content de ne pas être le seul à le ressentir.

    Vous avez entièrement raison sur le formatage des articles. Il s’enseigne d’ailleurs fort bien, et encore en France, nous n’en sommes pas complètement dépendants. Il existe encore un jeu sur la norme.

    Pour ce qui est de l’organisation par « dossier » des revues, je crois savoir que cela tient au fait qu’en réalité il n’existe presque plus de lecteurs académiques de revue qui ne soient pas intéressés par un ou deux arguments spécialisés; du coup, pour attirer le chaland, et faire quelques ventes supplémentaires en librairie, la plupart des revues dites scientifiques ont adopté cette méthode du dossier spécial sur un thème. Cela permet aussi de regrouper les spécialistes d’un sujet sans devoir atteindre autant de cohérence que celle qu’on serait en droit d’attendre d’un livre collectif. Seules les revues, qui visent un lecteur plus intéressé de tout, comme Mouvements ou Vacarme sur le flanc gauche ou Commentaire ou le Débat sur le flanc droit se permettent encore de rester dans la diversité des sujets traités dans un numéro. En réalité, cela veut dire que la plupart des revues scientifiques ne sont plus des revues au sens de panorama généraliste du présent, elles sont devenues des supports de publication pour gagner des points dans la course à la survie des spécialistes qui se regroupent pour être lus.

    Votre idée d’une revue innovante, qui intégrerait dans le rendu des recherches un aspect multimédias, me paraît à creuser. Déjà, pour contrecarrer les restrictions de forme (et de place), nous pourrions faire un usage plus grand des working papers, de la publication directement sur Internet de travaux en cours. On est peu tenté de le faire dans la mesure où cela ne compte pour rien dans l’évaluation scientifique, mais c’est vraiment une piste à explorer. Nos collègues anglo-saxons le font beaucoup, ce qui permet en fait de se rendre compte que la revue et le livre sont devenus le lieu de publication des… recherches passées et parfois datées. (Une fois j’ai même trouvé un auteur qui disait dans un working paper récent que l’article qu’il allait publier dans une grande revue de la discipline était dépassé et même erroné dans certaines de ses conclusions. C’est sûr qu’avec quelques années de délai entre la première version de l’article et sa publication, on peut arriver à de telles aberrations.)

    Votre idée de faire travailler parallèlement plusieurs chercheurs sur les mêmes données empiriques me plaît plutôt. C’est déjà un intéressant dispositif pédagogique. Il est vrai que c’est rarissime d’avoir plus d’un regard sur des données exactement semblables, surtout pour les données qualitatives (entretiens, observations, focus groups, etc.)

    Bon courage pour la thèse à finir.

  5. Dans certaines disciplines comme l’économie, le working paper est l’unité de base d’une recherche, mais le mode de démonstration est plus fragmenté ; les papiers en science politique présentent généralement des argumentaires plus totalisants, expliquant des phénomènes de l’origine jusqu’aux outputs.

    Peut-être est-ce parce qu’actuellement, en science politique, c’est l’histoire qui semble avoir fourni le mode de démonstration prévalent (articles présentant et concluant une recherche par un grand récit qui épuise presque le sujet) ?

    Je suis certainement biaisé par mes propres lectures, les lecteurs de sociologie électorale ou d’études systèmes/partis voient certainement les choses d’une autre manière.

  6. Pingback: Publier en science politique | Polit’bistro : des politiques, du café

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