« Les Parisiens sous l’occupation ».

L’exposition « Les Parisiens sous l’occupation », organisée ces temps-ci par la Bibliothèque historique de la ville de Paris » ,donne lieu à une polémique typique de notre temps, où le citoyen est sensé être stupide et sans esprit critique. Cette exposition montre un échantillon des photographies prises par un certain André Zucca à Paris pendant la période 1941-1945. Ces photos sont exceptionnelles parce qu’elles sont en couleur, suberbement rénovées par les moyens de la technique moderne, et qu’elles sont totalement décalées par rapport à ce qu’on attendrait (pas de file d’attente, pas d’otages, de Juifs déportés). Elles montrent un Paris ensoleillé (à cause de la sensibilité de la pellicule couleur alors disponible), où les gens vaquent à leurs petites occupations. On voit même des gens prendre des bains de soleil en bord de Seine. Les occupants allemands sont bien présents, mais sous la forme d’une ville destinée au repos du guerrier (« Soldatenkino » par exemple). Je n’ai à ma disposition que le livre-catalogue de l’exposition, mais, pour moi, cette exposition est un double témoignage sur une des réalités de l’Occupation, la poursuite de la vie ordinaire, et sur la qualité d’un regard photographique aux prises avec les débuts de la couleur.

Du coup, j’ai été vraiment déçu de ce fait d’entendre l’historienne Annette Wievorka sur France Inter dans le « 7-10 » entamer le couplet du « il aurait fallu mieux encadrer par du travail historique cette exposition », dont le catalogue d’après lequel elle disait juger (faute d’avoir eu le temps d’aller voir l’exposition), qui selon elle ne comportait aucune intervention d’historien. Or dans le livre, il y a une préface de Jean-Pierre Azéma (p.5-11), l’historien qu’on ne présente plus, où les choses sont clairement dites pour qui veut bien se donner la peine de lire. Je cite : « André Zucca avait réalisé pour Signal suffisamment de reportages photos sur la LVF, sur les destructions des bombardements anglo-saxons, sur la Relève (qu’il a sans doute approuvée), sur l’échec anglo-canadien à Dieppe, puis sur le retour des prisonniers de la région libérés par Hitler, pour être arrêté en octobre 1944 (p.11). »

On ne peut pas donc dire que le lecteur du catalogue ne soit pas prévenu sur la position historique de celui qui a pris ces photos. Un collaborateur. Simplement on semble supposer que les visiteurs sont en moyenne tellement stupides qu’ils vont tous croire que, comme dirait J.M. Le Pen, l’occupation allemande ne fut pas bien terrible.

Cette remarque déplacée de l’historienne tient peut-être à une inimitié avec J.P. Azéma ou à une lecture trop rapide de l’ouvrage consulté en passant dans une librairie. Pour ma part, j’y vois plutôt un exemple de cette tendance actuelle à instrumentaliser les « années noires », qui sont devenus un fond de commerce de moralisation supposée d’une société (actuelle) qui n’est guère morale, et surtout d’une tendance à croire les visiteurs d’une telle exposition assez imbéciles pour ne pas se rendre compte du statut de ces photos. Qui irait donc voir une telle exposition sans savoir déjà ce qu’est l’Occupation? Qui va y aller par hasard sans rien savoir de cette époque? Et même, qui ne remarquerait pas tous ces soldats en uniforme allemands qui traînent dans les photos, y compris sur la couverture fort bien choisie?

A noter dans le Monde, il y a eu un article de Philippe Dagen contre cette exposition qui louait au contraire le travail de C. Boltanski, l’artiste contemporain, avec justement un « travail » autour du fameux magazine Signal mis en contrepoint avec les horreurs des Camps. Pour ma part, j’y vois un double affrontement : entre les historiens de la photographie et entre les historiens de l’art, mais aussi entre ceux qui croient que le public est subtil et ceux qui, en fait, croient qu’il faut lui souligner au marqueur les faits pour qu’il comprenne. En fait, cet art, qui utilise le malheur pour nous en faire prendre conscience, me semble de plus en plus comme une simple « instrumentalisation du malheur », qui suspend le jugement esthétique. Bref, nous acceptons de l’art trés mauvais qui, en fait, se répète depuis au moins trente ans, parce qu’il s’agit de « dénoncer l’innomable ». A mon avis, les photos de Zucca ont un effet plus fort encore : elles montrent que la vie (bourgeoise en particulier) suivait son cours alors même que des choses horribles se passaient non loin de là. Cela reste de fait un message pour nous dans le présent : la vie ne suit-elle pas son cours alors même que des gens souffrent et meurent partout sur la Terre? (Est-ce là un raisonnement trop subtil pour le citoyen normalement éveillé?)

Dernier point : cette intervention d’A. Wiervorka s’est faite à France-Inter parce que les historiens y étaient invités ès qualités, car la communauté historienne se mobilise contre des amendements « historicides » du Sénat pris dans la nouvelle loi sur les archives (qui les fermeraient de fait désormais sur un délai de 75 ans). La remarque avait donc été précédée par un plaidoyer pro domo pour la neutralité scientifique de l’historien, avec l’aide de Benjamin Stora, l’autre invité. Or nos historiens du contemporain jouent double jeu: en réalité leurs travaux n’ont d’intérêt que parce qu’ils ne sont pas neutres politiquement, en particulier sur la période de Vichy ou sur la guerre d’Algérie, parce qu’ils révèlent les côtés obscurs de l’Etat et de la politique. Il n’est pas étonnant alors que quelque Sénateur, revanchard ou prudent sur sa réputation future, ait décidé de leur clouer le bec, en les coupant de leurs chères archives.

Plus encore, je vois dans les amendements sénatoriaux une conséquence de la notion de plus en plus courante d’imprescriptibilité de certains crimes, du refus de l’oubli. A ce compte-là effectivement, dans un monde où l’on n’oublierait rien des crimes et méfaits antérieurs des personnes et des institutions, les archives deviennent un lieu de forte tension. Il vaut mieux les fermer pour tout ce qui concerne l’histoire vivante. Qu’on me comprenne bien, je suis pour l’ouverture la plus large des archives le plus tôt possible, mais je veux souligner que cela est loin d’être politiquement neutre et que la donne a changé avec l’idée de juger les criminels trés longtemps aprés les faits ou d’imputer à des institutions actuelles des responsabilités (morales ou pécuniaires) de faits qui se sont produits il y a longtemps commis par l’institution ou les institutions dont elles ont repris l’héritage (économique en particulier). Le sentiment de justice exige peut-être une telle imputation, mais il ne faut pas s’étonner alors d’une volonté de certains d’empêcher désormais toute imputation fondée sur des archives.

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2 réponses à “« Les Parisiens sous l’occupation ».

  1. Bonjour,

    J’abonde dans votre sens et apprécie votre verve où une pertinence manifeste sous-tend chaque propos. Réalisant actuellement la biographie d’un grand industriel qui fit ses études à Paris de 1944 à 1946, je regrette de ne pas avoir trouvé le temps de me rendre à cette exposition – objet initial de votre billet. Car je vois dans cette France photographiée par Zucca moins de parti pris que le reflet d’une réalité incontournable. Et lorsque je m’attèle à décrire la vie des Parisiens de l’époque, je songe aussi à ceux-là! D’ailleurs, les étudiants de vingt ans étaient-ils alors tous frappés d’amertume et de sinistrose? Je peine à le croire et, lorsque je fais le constat de la rareté des documents témoignant d’une insouciance qui a nécessairement existé, même au coeur de ces années sombres, je rejoins d’autant plus votre propos éclairé!

    Bien amicalement,

  2. Pour aller dans votre sens, j’aurais aussi pu rappeler qu’il a existé sous l’Occupation une des premières modes « apolitiques » de la jeunesse, celle des « zazous ». Ces derniers se caractérisaient par des vêtements sur-taillés (comme un défi aux restrictions sur les possibilités d’achat textile), et, si je me trompe pas, par une passion pour la musique jazz (« musique de nègre » comme l’appelait l’occupant). Cette mode née pendant l’Occupation s’est poursuivie dans la belle époque de Saint Germain des Prés des années d’après guerre (« les années Sartre-Beauvoir »).

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