Roumanie 2008 : « Europe what else? »


Les (heureux) hasards de la vie m’ont conduit à épouser une Roumaine, je suis donc conduit à visiter ce pays à intervalle régulier. Je ne comprends pas bien la langue néolatine qu’on y parle, mais je la comprends assez pour avoir une idée de ce qui se trame dans cette société en mutation rapide.

Je savais que les Européens des nouveaux pays adhérents avaient un rapport différent avec l’Union européenne par rapport à celui qu’on trouve chez nous. Il faut dire que, si en France on parle assez rarement de l’Europe dans les médias audiovisuels, en Roumanie, tout actualité télévisée ou presque est l’occasion de parler d’Europe. On se dispute ainsi pour savoir si le gouvernement a respecté ou non les intentions européennes quand il a introduit une certaine taxe sur les camions. De plus, actuellement, a lieu la campagne des municipales, qui devrait porter sur des enjeux locaux; il est pourtant frappant de constater que toutes les polémiques entre candidats aux mairies portent sur l’incapacité à se porter au niveau des standards européens. Toute décision à prendre au niveau local s’inscrit dans ces standards, et j’ai bien l’impression que les Roumains « inventent » littéralement des standards ou prennent des moyennes européennes pour des standards à respecter. Par exemple à Bucarest, un candidat reproche à un autre de ne pas garantir le nombre de m2 de verdure par habitant et par km2 qui correspondrait au standard européen. Je me demande si l’Union européenne a promulgué une directive sur ce point, j’en doute un peu parce que les affaires urbaines ne sont pas de compétence de l’Union, par contre qu’il existe des statistiques européennes sur ce point ou des recommandations d’un quelconque programme européen sans doute (URBA?). L’intéressant est ici que toute décision à prendre en Roumanie s’appuie publiquement sur une règle européenne, réellement contraignante ou simplement imaginée pour les besoins de la cause. Les désaccords peuvent exister sur les priorités au sein même de ce qui serait à faire pour « être européen » : par exemple à Bucarest, le candidat du Parti conservateur reproche au maire actuel d’avoir fait refaire des bordures de trottoir, car cela pouvait attendre, plutôt que mettons l’asphaltage de certaines rues. Les objectifs réels ou inventés posés par l’Europe sont assez multiples pour que chacun puisse reprocher à l’autre d’avoir choisi la mauvaise priorité, mais aucun grand parti ne conteste le « référentiel européen » (pour parler comme Pierre Muller, un grand spécialiste français des politiques publiques).

Ma femme m’a d’ailleurs fait remarquer que cette crise d’Europe n’était pas la première dans l’histoire de son pays. Déjà, au début du siècle dernier, tout devait devenir « européen », quitte à ce que les élites roumaines inventent « leur Europe ». Cela se voit encore bien dans l’architecture d’avant 1939 qui constitue une sorte de mélange extraordinaire de tout ce qui se fit en Europe, le tout à la sauce roumaine.

Du coup, comme l’accord est général et obligatoire sur la nécessité de l’Europe et que cela évite toute discussion sur les choix à faire puisque le chemin est tout tracé par l’Union européenne, la vie politique semble se résoudre à choisir la meilleure équipe pour atteindre l’objectif fixé (et éventuellement les priorités entre objectifs). Les slogans s’en ressentent : « Nous ferons ce qu’il faut », « Il est temps d’agir », « Assez d’inaction », « 18 ans cela suffit », « Nous faisons avancer le pays et notre ville », « Des faits, pas des discussions ». Bref, cela reste du plus général et l’affiche électorale type peut être décrite ainsi : une photo d’un homme entre quarante et cinquante ans, en costume, père de famille idéal, pris dans une pose avantageuse, souvent théâtrale, un slogan des plus général, et enfin le symbole de son parti. Lorsqu’on parcourt les routes de Roumanie, on s’aperçoit de commune en commune du caractère répétitif de la formule : la tête du personnage change un peu (encore que…), le slogan s’adapte au nom de la ville, les partis sont les mêmes.

Probablement, il existe de (petites) différences (sensibles) entre partis sur des questions cruciales pour le pays : par exemple sur le statut des biens expropriés sous le communisme, sur la réforme (impossible) de la justice, mais rien n’en ressort dans ces slogans, affiches et même débats télévisés pour ce que j’en comprends. La presse rendait compte de la campagne comme une « course de petits chevaux » avec des considérations tactiques des plus subtilement peu attractives pour le lecteur ordinaire. L’enjeu devient si j’ose dire purement à la Aristote : un tel dirigeant ou un tel parti est-il capable de gouverner le pays ou la ville en raison de l’intérêt général (défini par l’esprit des temps) et de la loi (européenne) ou n’est-il que corruption et poursuite d’intérêts particuliers? Comme me l’a dit un ami roumain, maintenant, nous savons qu’ils sont tous pareils, cela ne l’empêchera pas de voter pour le sortant, parce que, dans son quartier, il a fait au final du bon travail.

Tout cela pour dire que la population roumaine ne peut pas ignorer son rapport à l’Europe, contrairement à la population française qui s’en rappelle vaguement de temps à autre. En France, si l’on parle d’Europe, c’est pour s’en plaindre : un exemple de ce point entendu le jour de mon retour de Roumanie, « NKM » qui déclare à la suite du vote perdu à l’Assemblée nationale sur les OGM, que le problème de fond est que le texte européen n’est pas bon (sic) et que sa transposition en droit français est donc difficile par définition.

En même temps, en Roumanie, inutile de le nier, s’il existe un tel désir d’Europe, qui fait que tout ce qui est moderne et nouveau se nomme « européen », c’est aussi qu’on sent aussi une culture populaire qui se situe bien loin de « l’Europe ». En particulier, il existe un style musical, fort prisé des chauffeurs de taxi, qui rappelle plutôt le Moyen-Orient. Ce n’est pas le style folklorique roumain, chanté par des femmes en tenue paysanne traditionnelle, qui était fort prisé du temps du national-communisme et qui survit tant bien que mal, mais d’un autre style qui sonne plus étrangement aux oreilles occidentales et qui d’ailleurs n’a pas droit de cité dans les médias audiovisuels. En Roumanie, j’ai eu parfois le sentiment que l’Europe, la représentation de soi que cela signifie pour les Roumains, les comportements parfaitement occidentaux que cela induit, cachaient une réalité plus discrète, peu représentée dans les médias, de type moyen-oriental ou simplement balkanique si l’on veut. Cette réalité balkanique ne se confond pas d’ailleurs avec la césure ville/campagne, c’est plus subtil, c’est plutôt une question de hiérarchie sociale ou culturelle ai-je eu l’impression.

Dernière remarque : désormais il existe une chaine MTV Roumanie… On y passe du rap roumain (sic), qui concentre tous les poncifs du gansta rap, en les reprenant et en s’en moquant à la fois. Même dans la prétendue radicalité musicale à usage commercial, la nécessité de copier l’a emporté sur les produits locaux, mais le produit final reste bien roumain. Heureusement d’ailleurs.

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