« L’éclipse du savoir », Lindsay Waters.

Les éditions Alia viennent de rendre disponible en français un petit ouvrage de Lindsay Waters, L’éclipse du savoir. Celui-ci était originellement paru en anglais sous le titre plus précis de Ennemies of Promise. Publishing, perishing and the Eclipse of Scholarship. Pour comprendre le titre, il faut rappeler la phrase typique du cynisme universitaire nord-américain, « publish or perish », il faut publier ou périr, guide d’action que chaque impétrant de la profession universitaire se doit de faire sien ; ici il est question de publier et périr. L’auteur est directeur des Presses universitaires de Harvard, et sa première thèse est simple : à force de faire des publications la condition sine qua non , objective, de toute carrière universitaire, les universitaires se doivent de publier, et ils font publier n’importe quoi du « vite fait, mal fait ». Bref, la quantité des livres et articles publiés augmente vertigineusement depuis les années 1960 à mesure que la concurrence pour les postes disponibles se durcit infiniment, mais la qualité et l’intérêt général de ce qui est publié diminue lui à grande vitesse. Le savoir s’éclipse, l’innovation intellectuelle n’est plus à l’université. De fait, dans les sciences humaines qui le concernent plus particulièrement (ou si j’ai bien compris les études littéraires, la philosophie et les « cultural studies »), les livres sont publiés en masse par les Presses universitaires de tout le pays, mais ils n’ont plus ni acheteurs, ni sans doute de lecteurs. Ce phénomène est lié: d’une part, à l’idée purement quantitative que se font de l’Université ses nouveaux maîtres, les bureaucrates : plus on publie (quelque soit le contenu de ce qui est publié), mieux c’est; d’autre part, à la soumission de fait des nouveaux aux anciens renforcé par la concurrence qui tend à primer le conformisme. En effet, publier, c’est bien, mais encore ne faut-il pas publier quelque chose qui tendrait à vexer les dominants? N’ont-ils pas tant d’autres bons candidats à choisir? L’auteur ajoute par ailleurs que les commissions de recrutement tendent à ne plus s’intéresser au contenu de ce qui a été publié, mais seulement au fait que cela a été publié, se défaussant de la responsabilité de choisir les nouveaux universitaires sur les comités de rédaction des revues et les comités éditoriaux des diverses presses universitaires.

Le diagnostic de L. Waters me parait largement acceptable, et l’on voit se renforcer les mêmes mécanismes en France dans la science politique, avec une augmentation « quantifiée » et « objective » de la qualité des candidats certifiée par des articles (les livres comptant moins). Il porte cependant plus spécifiquement sur les humanités aux Etats-Unis. En effet, l’auteur ajoute à ces mécanismes valables pour toutes les disciplines universitaires un piquant supplémentaire dans les humanités nord-américaines : une tendance représentée par les plus éminents professeurs selon laquelle en fait il n’y a plus rien à dire sinon que justement que le jeu littéraire et culturel est fini. L. Waters parle à ce propos de pensée négative, et montre que, sous ses dehors rebelle, elle vise à stériliser toute réelle concurrence future des jeunes, puisque tout a été dit (mais néanmoins qu’on nous laisse nos postes…). De ce point de vue, là encore, je ne peux que suivre L. Waters : en effet, si l’on connait un peu ce qui a été écrit de 1900 à 1975, on ne peut qu’être effrayé par le recul de l’audace critique de notre époque. En tout cas, toute cette critique actuelle ne semble pas devoir rester dans les annales.

Pour ce qui est du phénomène dénoncé, il me parait qu’il ne fera que s’accentuer en France vu les règles nouvelles d’évaluation qui vont se mettre en place, qui font la part belle à la recherche de la quantité, et aussi de la citation comme indice ultime de qualité d’un travail. (En science humaine, il suffit de soutenir une thèse séduisante à première vue mais idiote en fait pour s’attirer une multiplication de citations qui vont rectifier votre thèse. Par exemple, si je m’amusais à soutenir que l’Union européenne est un système plus démocratique que la Confédération suisse, j’aurais sans doute pas mal de citations qui démontreraient que je dis savamment des bêtises…). Il n’y a rien à faire, sinon de clarifier aux jeunes ces règles et que ceux qui le peuvent encore fuient à toute jambe vers des plus verts horizons. Quant aux autres, ils sont prévenus.

Un lecteur du post précédent de cette rubrique soulignait que j’ajoutais une litanie supplémentaire sur l’inutilité de la science politique, et plaidait lui pour la mise en place d’un agenda commun, qui serait la « diminution de la souffrance ». Cet agenda « utilitariste » (maximisation du bonheur, minimisation de la souffrance) devrait en effet être explicité, mais il supposerait de faire des choix en matière de « diminution de la souffrance » . Quelle souffrance? Celle de qui? Un pur libéral à la Pareto n’a pas la même vision qu’un John Stuart Mill ou un Pigou. Plus généralement, cela reviendrait à exposer des présupposés premiers, philosophiques si j’ose dire, or s’il y a bien une chose que la science politique française contemporaine refuse, c’est tout engagement de ce type; au mieux, on se dira dévoué à la vérité, l’objectivité, la science, mais très peu de nos collègues seraient prés à exposer clairement leurs présupposés philosophiques. Il faut dire que les sciences elles-mêmes s’y risquent rarement, ou plutôt vivent sur une version édulcorée du « positivisme » d’antan, « à tout maux, la science est la solution, mais bon quand même il y a la Bombe et le Zyclon B… faut pas rêver trop, sauf quand on demande des financements ».

Un agenda clair pour la science politique reviendrait à la fractionner encore, mais cela serait-il un mal? Cela obligerait chacun à se positionner. En même temps, quel débouché professionnel pour nos étudiants dans ce cas? En effet, le but des institutions qui peut les employer (entreprises, administrations, hôpitaux, services sociaux) n’est pas le bonheur (ou le non-malheur) de leurs ressortissants, mais bien plutôt une stabilité dynamique, un ordre social à maintenir. N’en ferions-nous pas des « êtres sans avenir »?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s