Haro sur le « baudet » (musulman si possible)…

La polémique, qui s’est créée en quelques jours sur un mariage annulé pour cause soit-disant de non-virginité de la mariée, m’a désolé. Normalement, ce cas n’aurait pas dû quitter le magasin des curiosités d’une revue juridique. Il doit en avoir bien d’autres tous les ans dans de multiples domaines. Il a fallu que Libération découvre l’information dans cette revue pour que cela devienne une « cause célèbre » . La ministre de la justice a dû prendre sur l’heure position face aux réactions des faiseurs d’opinion; bien qu’elle ait elle-même fait annuler son propre mariage, ce qui a été rappelé par des extraits d’un livre qu’elle a publié, elle a dû se résoudre à demander au ministère public de faire appel de la décision. Il est vrai que les membres de son propre parti se sont déchainés dans des déclarations toutes les plus tonitruantes les unes que les autres à ce sujet.

Je me demandais si j’étais la seule personne en France qui trouve indécente la polémique et les suites absurdes qu’entendent y donner les autorités. J’ai heureusement trouvé cette double réaction du juge Jean-Pierre Rosenczveig :

http://jprosen.blog.lemonde.fr/2008/05/31/annulation-dun-mariage-le-cri-des-ex-vierges-256/

http://jprosen.blog.lemonde.fr/2008/06/03/mariage-annule-persiste-et-signe-257/

Il précise bien que, du point du droit, le mariage a été annulé parce la femme a menti sur un point, la virginité, qu’elle savait nécessairement être un point essentiel pour son mari, et non pour le fait de ne pas être vierge en soi. Il rappelle bien qu’un mariage est un contrat privé qui engage deux personnes sur des bases qu’ils sont libres de choisir (dans les limites imparties par la loi), et que, là d’évidence, il y a maldonne entre ces deux personnes majeures devant aboutir d’une façon ou d’une autre à une séparation, le plus vite étant le mieux en l’occurrence .

Cette analyse de juriste libéral dans sa pensée m’a rassuré; sans être juriste moi-même, j’en étais arrivé à la même conclusion, mais je n’étais pas sûr de mon fait; mais tout le reste de la comédie m’a du coup encore plus inquiété.

Premier point souligné par le juge R. : les journalistes ont plus ou moins sciemment simplifié la décision en la rendant publique. Ils ont glissé du « mariage annulé pour cause de mensonge sur la virginité qui tenait à cœur au mari ce que savait la future mariée bien avant la fatale nuit de noces avec un scandale public du mari à la clé « , à « mariage annulé pour cause de non-virginité », à pour le dire crument, « début d’application de la charia » en France: thème repris directement par quelques intervenants avec force arguments. En fait, comme on en conviendra facilement, c’est seulement le fait que les mariés aient été tous deux de confession musulmane qui a rendu l’affaire intéressante pour les journalistes de Libération. Tous les intellectuels et les groupes les plus en pointe dans la lutte contre le « communautarisme » y sont allés très vite de leur couplet d’indignation… sans même réfléchir cinq secondes à l’embarras créé à ces personnes concrètes et anonymes (pour l’instant…) ainsi portées sur le devant de la scène. Je me mets à leur place: à celle du mari vu mon sexe, je serais très mal, surtout dans le contexte incidemment créé par le procès Fourniret… Me voilà donc un « monstre ». Il semblerait que, via son avocat, la jeune femme concernée déclare qu’elle ne veut pas porter ce fardeau d’un mariage non annulé… ce qui validerait la (première) thèse de Rachida Dati, encore répétée hier après-midi à l’Assemblée nationale, à savoir que cette annulation, pour quelque motif que ce soit, arrangeait bien la partie féminine de l’affaire. N’était-elle pas débarrassée d’un fâcheux?

La ministre de la Justice a tenté de résister à la vague d’indignation; après une journée d’hésitation, elle n’a pas osée se tenir sur sa première position semble-t-il, préférant se rallier à l’humeur générale de l’opinion publique, ou plutôt aux porteurs d’indignation publique suivis par les ténors de son propre parti et par la Présidence de la République. Elle a donc tenu un discours contradictoire à l’Assemblée : je demande l’appel pour casser cette annulation, tout en soulignant encore une fois que la jeune femme pouvait en avoir profité. Pour cacher le tout, elle a imputé à la gauche l’échec de la « politique d’intégration », en faisant l’amalgame « grands frères=islamistes ». Elle n’avait certes pas d’autre solution que cette attitude contradictoire. Il lui aurait fallu un minimum de soutien dans son camp pour tenir sa première position, et la démission sur ce genre de sujet, qui l’aurait apprécié à sa juste valeur?

Cependant, si toute la France officielle se lâche de droite à gauche et de gauche à droite pour appeler une annulation de l’annulation, à lire les réactions sur Internet, on sent bien que les avis sont un peu plus partagés. Des gens se sentent attaqués pour leur religion (comment leur donner tort?), d’autres comme moi aimeraient bien que l’on respecte une vision libérale du droit et la réalité des personnes sans les embringuer dans une affaire plus grande qu’eux. Cependant les groupes d’intérêts et les intellectuels qui parlent sur ce sujet sont tous du côté de la remise en cause de l’odieuse décision qui nous amène tout droit à Téhéran ou à Ryad. Il ne manquerait plus que Ben Laden fasse un communiqué de soutien à la décision du TGI de Lille pour compléter le tableau. Certains s’en passent comme Marianne, et verraient sans doute ce présent post comme de l’idiotie utile au fascisme qui vient.

En tant que politiste, cela me fait penser aux « culture wars » aux Etats-Unis, avec leur insistance mortifère pour le débat public sur des aspects de morale privée qui devraient être laissés aux individus, qui remplacent les « vieux » débats démocratiques sur l’économie, la distribution des revenus, la place de l’Etat dans ses alliances internationales, etc.. Surtout il est frappant que tout cela revienne du point de vue pragmatique au nom du droit des femmes à l’égalité, à dire du mal de l’Islam, « religion arriérée », des musulmans, « machistes », des juges « démissionnaires », des intellectuels « idiots utiles », etc. , et que cette polémique n’ait de sens que grâce à cet arrière-plan d’inquiétude vis-à-vis de la montée en puissance, réelle ou supposée, d’un Islam aussi intégriste que machiste sur le territoire de la République. Enfin plutôt à Sarcelles qu’à Belle-Ille tout de même. Sauf que, par rapport aux « culture wars », personne ne représente officiellement cet autre camp : ses représentants dénoncés par le camp « républicain » se défendent eux-mêmes de tout communautarisme. Ils se taisent. N’en pensent-ils pas moins? Réagiront-ils? (On me dira dans le camp anti-« communautariste » que ces « gens-là » avancent masqués, sournoisement…)

En tout cas, ce n’est pas ainsi qu’on cimentera la « communauté nationale ». La « majorité » est désormais en droit de s’inquiéter via la représentation du monde que diffusent des médias d’une crasse nullité et que valident les leaders d’une « démocratie d’opinion », que la « charia » – ce mal absolu – est aux portes, qu’il faut aujourd’hui comme hier « écraser l’infâme » (et que les juges de base sont des imbéciles…), et la majorité d’une minorité va sans doute se sentir encore une fois montrée à tort du droit comme le « baudet » auquel on peut tout reprocher ou presque.

S’il doit y avoir conflit, au moins qu’il soit à bon escient. Je me demande quant à moi si je dois continuer à acheter Libération

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2 réponses à “Haro sur le « baudet » (musulman si possible)…

  1. Ce qui m’a désolée, c’est de constater que, pour une fois, Rachida Dati tenait une position courageuse et cohérente, et qu’elle s’est dédite aussitôt à la demande de l’ami Guéant… Et a fait une intervention à l’assemblée qui restera dans les annales pour sa mauvaise foi et la pauvreté de son argumentation.

  2. Je suis d’accord, je ne sais cependant pas si C. Guéant est particulièrement pour quelque chose dans ce choix, je crois plutôt qu’elle s’est senti horriblement isolée et qu’ayant eu mal à partir avec les juges auparavant, elle n’a pas pu jouer la carte du « Ministre de la Justice, premier Juge de France », ce qui lui aurait donné une base politique. Elle est prise dans l’éternel problème des administratifs ou des représentants de la « société civile » lancés en politique sans base partisane préalable. Faute de base politique, elle ne pèse qu’en elle-même, c’est à dire peu en cas de coup dur.

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