Les recrutements aprés la LRU… clientélisme puissance 10?

La « saison des recrutements » s’achève : elle n’a pas été très brillante pour les doctorants ayant fait leur thèse à l’IEP de Grenoble. Sur le moyen terme, Grenoble est plutôt un lieu qui « place » ses doctorants mieux que la moyenne des institutions provinciales, donc « nous » ne devrions pas nous plaindre.

Les résultats de cette année (au niveau des recrutements de maitre de conférence en science politique) sont les derniers effectués selon la formule de la loi antérieure et donc des « commissions de spécialistes ». Celles-ci étaient élues par les pairs de la discipline présents localement, et déjà présentées souvent comme un haut lieu du localisme, pour ne pas utiliser le gros mot de « clientélisme » ou celui plus usé de « mandarinat ».

Je réserverais mon jugement sur cette mise en accusation des « commissions de spécialistes », mais cela risque de n’être rien par rapport aux nouvelles « commissions de sélection » mises en place par la LRU. J’ai eu connaissance via mon université de rattachement de la note d’information sur les « comités de sélection pour le recrutement des enseignants-chercheurs » (MEN, DGRH A1 2III n°08-0069) du 23 avril 2008 qui remplace celle du 9 janvier 2008.

En résumé, le Président de l’Université et la majorité des membres enseignants élus au CA de l’Université ont le dernier mot sur la composition de ce comité de huit membres au minimum, quatre électeurs de l’Université concernée et quatre non-électeurs, avec une majorité de membres de la discipline dans laquelle on recrute (tout de même).

Ces comités sont normalement tous ad hoc pour un recrutement! Bon courage pour leur constitution répétée. Le ministère précise toutefois que « la même composition peut être retenue pour plusieurs emplois lorsque la nature de ces emplois autorise une composition identique », par exemple je suppose quand il s’agit de recruter quelques ATER d’un coup.

Cette disposition assure évidemment qu’un comité de sélection qui aurait mal choisi dans un cas pourra être immédiatement remplacé par un autre comité plus docile; de toute façon, ce sont les membres enseignants du CA et le Président qu’ils soutiennent qui décident en dernière instance du recrutement. Les membres enseignants du CA sont le jury du point de vue légal.

Ces « comités de sélection » risquent fort d’être des chambres d’enregistrement de décisions prises dans de petits cénacles encore bien plus obscurs que les anciennes « commissions de spécialistes ». On dira qu’il y a l’obstacle des « membres extérieurs » à l’Université, sauf que dans une petite discipline comme la nôtre, « tout le monde se connait ». Il suffira de faire un choix judicieux de membres extérieurs, à charge de revanche n’est-ce pas?

Autrement dit, le Président de l’Université X soutenu en CA par la sous-coterie Y de la discipline Z nomme un comité de sélection ne comprenant que des Y, locaux et extérieurs, qui pour la forme auditionnent Y1, Y2, Y3 et quelques membres de la sous-coterie W , W1, W2, W3, de la discipline Z, et le tour est joué : « the winner is Y1 », et la compétition a été légale et transparente pourvu qu’on respecte les textes.

Ce genre de mécanisme peut rapidement tourner à la farce dans les disciplines où il n’existe guère de consensus interne sur l’excellence (y en a-t-il en fait?). En même temps, j’y vois un grand avantage pour les futurs candidats : si la composition du comité de sélection est publique (elle sera votée par le CA), il leur suffira de connaitre les noms dans ce comité pour savoir de quoi il retourne. Normalement, les candidats un peu au fait des arcanes du milieu sauront qu’il est inutile de perdre son temps; seuls quelques « caves » se présenteront en dehors du futur gagnant et de ses alliés qui doivent faire semblant. C’était déjà un peu la situation auparavant, en particulier à travers les « fléchages de poste » et les « profils de poste » qui permettaient souvent de deviner une orientation, mais là cela devrait être encore plus clair.

Un des premiers nouveaux combats de l’ANMCSP devrait être d’exiger la publicité de la composition des comités de sélection. Tout le monde gagnera du temps : moins de dossiers à « étudier » d’un côté, moins d’auditions auxquelles participer de l’autre.

Ajoutons que les règles strictes de quorum et l’obligation d’avoir toujours une moitié d’extérieurs dans ce quorum (même mitigée par la possibilité de vidéoconférence) feront que seuls des collègues motivés vont participer à ces cérémonies. La motivation risque fort d’être fort corrélée à la proximité avec la probabilité (la certitude?) de recruter le « bon » candidat.

Un garde-fou théorique a été créé en obligeant les comités de sélection, CA et Président à « motiver leurs décisions » dans de nombreux cas, mais il est là aussi évident que rien n’est plus facile. Je peux les écrire d’avance : « Malgré les nombreuses publications de haut niveau à l’actif du candidat dans des revues de rang international, ses trois ouvrages dont un en anglais, les indéniables qualités de chercheur et d’enseignant dont il a fait preuve jusqu’ici, et la qualité de son audition pendant laquelle il a démontré d’immenses qualités, il n’a pas semblé que son programme de recherche s’inscrivait pleinement dans celui qu’entend développer notre Université ». Bref, il a tout pour plaire, mais il y a un « je ne sais quoi » ou un « presque rien » qui nous fait l’écarter, bien que nous n’ayons rien à lui reprocher qui nous puissions dire publiquement. Il suffira simplement pour échapper aux (éventuelles) foudre d’un TA de varier à l’infini les formules. Facile. Cela prendra un peu plus de temps toutefois.

Tout cela s’annonce donc très mal, mais cela durera-t-il? On peut miser en effet, de manière dialectique, sur la capacité de certains de nos chers collègues à exagérer. Une commission de sélection qui reprend entièrement un jury de thèse d’un candidat par exemple, en y ajoutant quelques garants internationaux par exemple. Ou bien un comité de sélection qui reflète le comité de rédaction d’une revue bien connue, avec toujours deux ou trois alliés étrangers. Mon imagination sera sans doute dépassée par la réalité des combinaisons qui se feront jour.

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4 réponses à “Les recrutements aprés la LRU… clientélisme puissance 10?

  1. D’accord avec toi sur les dérives à craindre du nouveau système. Mais d’un autre côté, les recrutements de cette année ont été tout simplement stupéfiants et la plupart des commissions de spécialistes actuelles ne méritaient pas de perdurer : mécanismes d’agrégation des petites coteries existantes ; exclusion sur dossier de candidats, qui ont plus de publications à eux seuls que l’ensemble des auditionnés, en particulier dans des revues internationales ; flou généralisé sur les profils et les besoins des universités concernées. En bonne sociologie administrative, cela montre que les règles dépendent beaucoup de ceux qui les appliquent. Et pour ce qui concerne notre discipline, cela prouve qu’il n’y a aucun critère d’excellence partagé et que les recrutements se font essentiellement sur la base de critères d’appartenance bien peu scientifiques et/ou de façon aléatoire.

  2. Je suis d’accord avec ta remarque. Mon post n’avait d’ailleurs pas pour objet de défendre les commissions de spécialistes, mais j’ai le sentiment que, vu ce qui se profile, on les regrettera bientôt comme le « bon vieux temps ». Il est tragique que toutes les réflexions sur les limites bien réelles des commissions de spécialistes aboutissent à un dispositif qui parait bien pire.

    Pour le cas de cette année, il est probable qu’il y a eu en plus un effet d' »assaut à la diligence » comme on dit en italien dans un contexte d’extrême pénurie de postes: prenons de vive force ce qu’il y a à prendre tant qu’il en est encore temps, et ce d’autant plus qu’on quitte un mécanisme de « jeux répétés » qui obligeaient (un peu) à se discipliner par crainte de « représailles ultérieures » des perdants d’une année donnée.

  3. Très intéressante note ! L’ANCMSP souhaite effectivement que la composition des comités de sélection soit la plus publique possible. Mais j’ajoute que nous sommes pessimistes sur notre capacité à continuer d’assurer le suivi des recrutements. En effet, deux des novations de la LRU que vous n’évoquez pas sont : 1) la suppression des sessions de recrutement, au profit d’un recrutement dit « au fil de l’eau » ; 2) la suppression corrélative de la publication des postes au JO. La seule obligation de publication des postes qui demeure concerne le site des universités. En l’absence de publication centralisée, il va devenir très aisée pour une université de publier un poste deux ou trois semaines avant recrutement ; et le poulain X aura été recruté avant même que quiconque se soit aperçu qu’un poste a été ouvert. Ajoutons, concernant la composition des comités de recrutement, que l’appartenance à la section CNU dans laquelle le poste est ouvert n’est pas un critère pour être nommé dans le comité de sélection. Gageons que cela ajoutera à l’opacité et à la perversité du système.

    Ceci étant dit, je rejoins tout à fait Yves Surel : le système actuel n’est plus défendable (l’a-t-il jamais été ?).

  4. Vous avez raison, j’avais négligé ces aspects. Je crois toutefois que les Universités, pour des raisons de calendrier administratif (préparation de la rentrée prochaine en particulier, départs en retraite à des dates prévisibles et généralement calées sur une année universitaire, etc.), garderont un rythme qui créera de fait une « saison des recrutements ». On peut espérer que sur le site de chaque Université, les candidats puissent exiger que l’on indique aussi la composition de la Commission de sélection formée à l’occasion. Cela permettrait de savoir à quoi s’en tenir, et d’éviter toute candidature inutile.

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