Et si le Tigre rugissait… on l’anesthésierait!

Il a suffit qu’un seul sondage indique que peut-être les électeurs irlandais rejetteraient le 12 juin le Traité de Lisbonne par référendum pour qu’on voit réapparaitre une configuration désormais classique dans l’Union européenne. De toute façon, a-t-on compris selon les déclarations des responsables européens, « le navire continuera d’avancer sur son erre »; une solution sera proposée au niveau franco-allemand, qui n’a pas été précisée, mais on peut deviner que l’on fera sans les Irlandais s’ils se rebiffent en demandant à tout le monde de continuer à ratifier au plus vite pour une entrée en vigueur au 1er janvier 2009… mais, pas vraiment, car, sans les Irlandais, il faut renégocier un certain nombre de choses (droits de vote aux Conseils, sièges au Parlement européen, statut de l’Euro en Irlande, etc.) pour gérer la transition de Nice à Lisbonne, sans compter la sortie de l’Irlande elle-même, ce qui serait bien pénible pour tout le monde. Les Irlandais revoteront donc comme d’habitude…, même si la solution a déjà servi pour le Traité de Nice, et cette fois-ci, ils revoteront avec une menace de se faire mettre dehors. S’ils votaient non une deuxième fois, après les renégociations d’usage leur assurant que tout ira comme ils le souhaitent, on en resterait à … Nice. Mais, là, la probabilité d’un second vote négatif me parait encore plus faible qu’un vote négatif demain.

En fait, tout le monde dans les élites gouvernantes européennes sait qu’il n’existe pas d’autre solution que le Traité de Lisbonne ou le Traité de Nice : l’Union européenne ne peut mettre un membre à la porte. Cela serait contraire à l’esprit de compromis des institutions européennes (en plus on créerait un paradis fiscal de grande taille à nos portes qu’il serait impossible de ramener à la raison ensuite, on voit mal l’UE décider d’organiser une sorte de blocus économique et financier de l’Irlande, on n’en est déjà pas capable pour le moindre petit paradis fiscal des Caraïbes…).

Pour ma part, ce qui me parait devoir être vraiment noté à usage de mémoire future de cette Europe, c’est la crainte des élites face à ce non (très) éventuel. Le rejet du Traité de Lisbonne serait effectivement vécu comme une confirmation de l’absence de confiance des électeurs face aux élites gouvernantes, en matière européenne en particulier. Cela creuserait le sentiment d’absence de légitimité populaire du processus de construction européenne (et montrerait incidemment que les sondages Eurobaromètres ne mesurent pas grand chose de consistant politiquement, puisqu’à ce compte, l’Irlande n’est pas du tout « eurosceptique »).

Nous sommes donc dans cette situation étrange dans laquelle tout le monde, partisans, opposants, commentateurs, sait qu’éviter tout référendum légalement évitable pour ratifier le Traité de Lisbonne signifie une suspension dans ce domaine du principe de souveraineté du peuple. Ceci se fait parfois au nom de théories dignes du début du XIXe siècle sur l’absence de maturité des citoyens, qui sont d’ailleurs en contradiction flagrante avec la théorie officielle d’un citoyenneté participative souhaitée par l’UE. Cela se fait surtout au nom d’un intérêt supérieur des peuples européens. Les citoyens ordinaires ne peuvent comprendre le Traité de Lisbonne, mais ses fruits seront bons pour eux, y compris d’ailleurs à travers une augmentation des droits démocratiques des Européens (renforcement du rôle du Parlement européen, droit de proposition des lois, reconnaissance d’une démocratie participative organisée par les groupes d’intérêts dits « représentatifs »).

Un vote négatif des Irlandais ne ferait donc que renforcer ce sentiment, mais ne changerait sans doute pas grand chose du point de vue pratique.

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Une réponse à “Et si le Tigre rugissait… on l’anesthésierait!

  1. Bonjour Christophe

    Je découvre ton blog aujourd’hui en me promenant dans la blogosphère politique… Il y a un côté un peu rébarbatif dans la présentation (beaucoup de texte, 0 image, 0 video!) mais je retrouve tes points de vue toujours stimulants.
    Pour l’Irlande en effet, pas d’inquiétude: s’ils votent non, il y aura un autre referendum, comme pour Nice. Comme m’a dit un collègue de Trinity College Dublin « Sur l’Europe, on interroge le peuple irlandais jusqu’à ce qu’il donne la bonne réponse »! On peut quand même se dire:
    1. que s’il y a besoin d’agiter la menace d’une sortie, la légitimité de l’UE est au plus bas;
    2. qu’à force d’agiter des menaces (=ça va être catastrophique si vous votez non), elles deviennent inefficaces…

    Bises à bientôt — peut-être autour des européennes 2009?

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