Serge Audier, « La pensée anti-68 »

Je m’étais promis de faire complètement l’impasse sur la « riche » production éditoriale des quarante ans de mai 1968, tant je trouve indigeste les commémorations qui se multiplient à tout propos depuis le Bicentenaire de la Révolution française. Je n’en peux plus: je suis assez vieux pour me rappeler de 1776-1976. Assez, cela suffit.

Ceci étant, je n’ai pu m’empêcher d’acheter puis de lire l’ouvrage de Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle (Paris, La Découverte, 2008). Ce jeune philosophe, plutôt prolifique, signe là un essai engagé, où il prétend montrer toutes les approximations, contre-vérités, simplifications que de nombreux penseurs français ont utilisé pour faire le lien entre « 1968 » (l’évènement), sa supposée « pensée inspiratrice » (la « pensée 68 ») et la décadence actuelle des mœurs dans l’individualisme hédoniste et jouisseur. Autrement dit, pour S. Audier, la question est comment on en arrive in fine au discours politique de N. Sarkozy qui fait au printemps 2007 le lien entre « 1968 » et… les patrons voyous de la finance de notre temps (si mes souvenirs sont exacts). S. Audier essaye de démonter la mécanique intellectuelle qui arrive à attribuer à une pensée supposée unitaire de 1968 le « déclin des moeurs, de la République et de la France » pour résumer le propos des actuels contempteurs de mai 1968.

Le texte fourmille de détails tout au long de ses 375 pages jamais ennuyeuses et bien enlevées, mais une conclusion de l’auteur, éparpillée tout au long du texte, m’a particulièrement frappé : tous les auteurs cités ou presque travaillent presque sans aucune base empirique. Ce sont presque tous des « philosophes ». Tout leur propos se situe au niveau du concept, d’un concept qui engendrerait le réel, ses bonheurs et ses malheurs, et, à maintes reprises, S. Audier demande qu’on lui apporte les preuves empiriques de ce que tel ou tel auteur avance si résolument. Je ne peux qu’approuver : j’ajouterais au dossier l’analyse courte et brillante de Louis Pinto sur Toni Negri, « La pensée post- de Toni Negri » (in B. Geay et L. Willemez, Pour une gauche de gauche, Bellecombe-en-Bauges, Les Editions du Croquant, p. 197-213). Dans ce texte, L. PInto montre bien que l’analyse de T. Negri sur les « multitudes » ne repose empiriquement sur rien et qu’elle ne tient éditorialement que par la révérence que les lecteurs profanes (souvent les militants d’une des formes de la « gauche de la gauche ») portent à un philosophe qui parle si complaisamment des grands auteurs canoniques. Mutadis mutandis à l’autre bout de l’horizon politique, S. Audier dénonce le même phénomène : R. Debray, P. A. Taguieff, P. Manent, et autres L. Ferry « déparlent » pour user d’un régionalisme, mais ils le font avec l’autorité de la familiarité des grands auteurs.

En effet, en même temps, cyniquement, force est de constater que le succès éditorial va à ce genre de textes, à la fois à la limite du pamphlet et démontrant par un langage ou un ensemble de référence qu’« ici, mon bon Monsieur, on pense ». S. Audier cite peu de travaux sociologiques, historiques ou politologiques, et souvent ce sont effectivement des textes bien oubliés contrairement aux essais cités qui, eux, ont marqué leur temps, aussi approximatifs soient-ils (le plus exemplaire en ce sens, n’est autre que le Nouvel ordre écologique de L. Ferry paru en 1992). En fait, S. Audier devrait peut-être mener une réflexion sur les publics de ce genre de textes, ce qu’ébauche Louis Pinto, en soulignant que le militant de gauche attend dans le fond un nouvelle eschatologie. (A vrai dire, on ne sait rien de précis sur les lecteurs des essais politiques en général.)

Malgré ces qualités de l’ouvrage, les commentaires que j’ai pu lire sur le site Non.fiction sont pourtant partagés (2 contre, 1 pour). Une de ses collègues, philosophe elle aussi, lui reproche de ne pas voir le fond de validité de la thèse du livre « la Pensée 68 » de L. Ferry et A. Renaut, à savoir que les « maitres du soupçon », les « antihumanistes » (Foucault, Lacan, Derrida, Althusser, et éventuellement Bourdieu), les partisans de la « mort de l’homme », seraient derrière cette mutation des mœurs, seraient donc à la base du relativisme moral que l’on est supposé connaitre aujourd’hui (ce qui constitue sans doute un poncif à vérifier en pratique). S. Audier tient lui que l’évènement de 1968 est plutôt proche de « Sartre » que de cet antihumanisme dominant selon lui les sciences humaines dans les années 1960. Sur ce point, je lui donnerais plutôt raison : l’affirmation du moi, de l’existence ici et maintenant (« ne pas perdre sa vie à la gagner »), me parait bien faire partie du scénario de 1968, y compris d’ailleurs dans le monde ouvrier. Pour être un peu polémique, les « 35 heures » me paraissent à ce compte-là dans une des filiations de « Mai 1968 » – N. Sarkozy ne se tromperait donc pas tant dans sa volonté d’en finir avec Mai que dans les motifs d’en finir avec cette période.

J’aurais cependant quelques points de désaccord :

– à certains moments, S. Audier raisonne par transitivité : x est inspiré par y qui est inspiré par z, signifie en fait que x est coupable des errements de z. C’est particulièrement net pour les pages consacrées à M. Gauchet (p. 320-327): ce dernier s’inspirerait au fond de Louis Dumont, l’indianiste, qui lui-même s’inspire de René Guénon, l’ésotériste. Conclusion : M. Gauchet s’inspire d’un ésotériste aux accointances douteuses pour le moins, il est donc coupable! De la part de S. Audier, ce genre de critiques, même si elles se veulent prudentes, nient qu’on puisse lire un auteur et n’en garder, si j’ose dire, que la part de vérité qui nous permet de construire notre propre pensée qui n’est pas la même que celle de ceux qu’on utilise. Marx lit certes Ricardo et Hegel, mais Marx n’est ni Ricardo ni Hegel. La pensée n’est pas si transitive que cela, il y a des ruptures. Autre (contre-)exemple : tout le monde sait désormais qu’en son temps Max Weber était plutôt un partisan d’une « Allemagne forte », pour ne pas dire intelligemment impérialiste. Il n’empêche que les catégories inventées par ce libéral-conservateur appartiennent au fonds commun de la sociologie française contemporaine comme science. Dans son ouvrage, S. Audier fait ainsi le reproche à Pierre-André Taguieff de s’affirmer « républicain » tout en s’inspirant de tous les auteurs qui ont en leur temps critiqué la IIIe République comme régime démocratique décadent. Je ne crois pourtant pas qu’il s’agisse d’une critique valable sur le plan intellectuel : tout dépend de ce que P. A. Taguieff fait de ces auteurs.

Par moment, S. Audier tombe aussi bien pour ceux qu’il loue pour leur clairvoyance que pour ceux dont il critique les errements dans le travers de la recherche de la pureté « génétique » d’une pensée : dis-moi qui tu as lu et commenté, et ce qu’avait lu et commenté celui que tu as lu et commenté, je te dirais qui tu es vraiment. C’est une vision réductrice de la vie intellectuelle : les meilleurs défenseurs d’une pensée sont souvent ceux qui ont le plus lu le camp d’en face – par exemple S. Audier lui-même n’est-il pas maintenant un guide excellent des pensées réactionnaires pour simplifier de notre temps tout en défendant d’évidence une vision totalement autre? En tant que non-philosophe, je reconnais bien là un style d’écriture par filiation, qui me parait extraordinairement réducteur, mais parfaitement logique avec l’idée d’une cohérence des pensées des différents (grands) auteurs.

Pour reprendre le cas de M. Gauchet, attaqué à de multiples reprises dans l’ouvrage, je suis étonné de ne pas voir cité par S. Audier Benjamin Constant, et son discours de « De la liberté des anciens et des modernes ». La référence à Tocqueville l’emporte, sans doute parce S. Audier a écrit sur ce classique, mais s’il y a un reproche à faire à M. Gauchet, c’est bien plutôt d’en revenir aux inquiétudes de B. Constant. Ce dernier est le premier à ma connaissance à thématiser la contradiction entre l’attrait des plaisirs privés qu’offre la nouvelle condition moderne et le risque que cet attrait laisse ouverte la voie à tous ceux qui voudraient se saisir du pouvoir politique à nos dépends. Le caractère contourné des thèses de M. Gauchet m’a toujours paru destiné à masquer cette filiation libérale des plus classiques, qui « thématise » une situation, mais qui « ne résout rien » en ne dessinant aucune esquisse de solution.

– dans son étude, S. Audier indique bien qu’il y aurait d’autres vérités de mai 1968 que les approximations et contre-vérités en vogue; on comprend que, pour lui, l’une des vérités de « 1968 » est d’être un mouvement social qui a demandé de la démocratisation, de la prise en compte des besoins des gens ordinaires, contre une autorité sourde aux souffrances liées à la croissance française de l’époque. Il est d’ailleurs très favorable à la vision pour lui fort raisonnable de Raymond Aron, qui avait souligné sur le moment entre autres éléments cet aspect de demande de démocratie contre la « verticale du pouvoir » (pour user d’un terme récent) gaulliste. Il cite de nombreuses fois Claude Lefort et C. Castoriadis comme ayant accès à une vérité (au moins) de « mai 1968 ». Là encore, je suis plutôt en accord avec l’auteur, mais, en revanche, je me demande bien pourquoi S. Audier évacue presque complètement la question du marxisme, les questions sur la possibilité d’un socialisme dans un Etat comme la France, et le rôle du « gauchisme » au sens organisationnel. Il rappelle qu’au sommet du PCF la réaction à Mai 1968 fut plutôt négative (chap. 4. Liquidations communistes), mais il oublie que la période qui s’ouvre en 1968 est celui d’un cycle militant ascendant au sein des partis de gauche, y compris le PCF lui-même.

Son « 1968 » qu’il dessine en creux contre le monstre hédoniste des « républicains » et autres conservateurs oublie en effet complètement cet aspect, en parfaite symétrie d’ailleurs avec ceux qu’il critique. Que je sache, jusqu’en 1981, il existe en effet une montée en puissance politique et électorale d’un nouveau Parti socialiste qui se veut résolument à gauche contrairement à la vieille SFIO, un parti qui veut « changer la vie ». Dans les années 1970, un Jacques Attali pérore sur la « rupture (sans drame) avec le capitalisme » (voir un post précédent). Le PS se veut un « parti ouvrier » en concurrence frontale avec le PCF, son allié du « Programme commun » jusqu’en 1978. Il existe même une théorie économique en vogue à gauche qui justifie les nationalisations au nom de la croissance et du partage plus égalitaire de ses dividendes. Contrairement à une vision exclusivement réduite au monde intellectuel et ses dépendances étudiantes, le PCF ne disparait donc pas en 1968, il est encore une force politique non négligeable en mai 1981. Dans cette seconde moitié des années 1970, son chef, Georges Marchais, a encore la force de déclarer à la face du monde « globalement positif » le bilan de l’URSS, et de soutenir l’invasion soviétique en Afghanistan au nom des acquis de la Révolution. Le PCF ne s’écroule vraiment qu’en raison de l’immense déception qu’engendre parmi ses électeurs et ses militants son passage aux affaires en 1981-83 (déception dont on voit encore les traces dans l’opinion et qui se répètera à plus petite échelle en 1997-2002).

A l’extrême gauche, rappelons aussi la multiplication des groupes qui se revendiquent d’une vision marxiste du monde. Toute cette agitation retombe en quelques années, mais elle a bel et bien existé. On peut s’en moquer a posteriori en soulignant l’irréalisme foncier et l’isolement social de ces groupes, et voir cela comme une vaste « foire à la Révolution », ce qui semble avoir été l’analyse de R. Aron dès le début; mais il reste que cela a bel et bien existé : une très forte poussée en France de radicalisme d’inspiration marxiste entre 1968 et 1981. Que je sache les « libertaires » au sens d’anarchistes ont été tout aussi minoritaires à l’époque qu’ils l’ont été tout au long de l’histoire des luttes sociales et politiques depuis 1848. S. Audier semble l’oublier, pris qu’il est par la confrontation avec des auteurs qui soulignent de « Mai 1968 » son aspect libertaire, au sens d’individualiste, de jouisseur, de libertin.

De ce point de vue, évidemment, les différentes formes de « marxisme », dont le « maoïsme », paraissent tellement morts, en particulier au milieu des années 1980, qu’on peut comprendre que des auteurs aient cherché à attribuer à une autre source intellectuelle ce qui venait des années 1960. Ils n’avaient plus d’autres adversaires sérieux à critiquer. Ils se trompent sans doute, mais S. Audier lui néglige trop cet aspect de « Mai 1968 ».

S. Audier a sans doute voulu essayer d’éviter de revenir sur cet aspect bien connu par ailleurs d’écroulement du marxisme (il le dit d’ailleurs en introduction), mais je crois qu’il s’agit d’une faiblesse pédagogique de l’ouvrage. En effet, un étudiant, en lisant ce livre qui prétend donner les clés d’une « restauration intellectuelle », oubliera de fait l’élément essentiel : le centre de la critique sociale, le marxisme, par rapport auquel tous les auteurs critiques se positionnaient eux-mêmes (comme le Sartre de la Critique de la raison dialectique , Louis Althusser ou encore Nicolas Poulantzas, et presque tous les auteurs de gauche cités), et qui comprenait un aspect pratique en terme de recettes économiques à appliquer (nationalisations ou « autogestion » par exemple), a disparu.

Il est vrai qu’il plus porteur d’espoir pour le lecteur de gauche auquel s’adresse l’ouvrage d’évidence de réinscrire Mai 1968 dans une tradition réellement républicaine et démocratique de longue période comme le fait S. Audier en parlant de « sédimentations » de Mai 1968 que de souligner encore une fois que « Marx est mort » sans remplaçant connu à ce jour – n’en déplaise à Toni Negri!

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4 réponses à “Serge Audier, « La pensée anti-68 »

  1. Merci pour votre commentaire qui me permet de prendre un peu de distance avec le livre de Serge Audier que je suis en train de lire.
    En ce qui concerne la critique que Audier fait aux détracteurs de mai 68 et celle que vous mentionnez de Pinto adressée à Negri (leur manque de données empiriques), ce qui me frappe le plus dans cet ouvrage est que cette critique pourrait être faite à S. Audier lui-même. L’auteur fait un impressionnant (pour un non spécialiste comme moi) travail de revue de littérature, mais en donnant très rarement des éléments qui, au delà de l’acte de citation, permettraient d’identifier la circulation des idées et les processus forcément complexes de construction des pensées. En un mot, il échoue à mon sens à rendre compte de manière convaincante des filiations intellectuelles et de l’élaboration des idéologies, avec leurs hésitations et ambiguités, en les rattachant finement aux débats politiques alors en cours. A ce titre, il est certainement dommageable que l’analyse se focalise sur un axe transatlantique alors qu’il y aurait certainement beaucoup à dire sur les filiations intellectuelles (et, par là, j’entends d’idées, mais aussi de personnes, de revues, de moyens matériels etc.) avec les démocraties populaires.
    Plus d’histoire, plus de sociologie….

  2. Votre réaction me paraît légitime : ce livre manque un peu de sociologie appliquée de la vie intellectuelle prise dans un contexte social et politique qui n’est finalement presque pas rappelé et qui a sérieusement évolué entre 1968 et aujourd’hui (qui parle encore de « classe ouvrière » pour ne citer que cet aspect?). Il est vrai qu’a posteriori, il est vraiment difficile de reconstituer les interactions entre personnes qui expliquent tel ou tel choix idéologique, telle ou telle inflexion, ou surtout telle ou telle publication, à tel moment précis. Contrairement aux travaux sur des époques plus anciennes, le chercheur ne peut disposer que de sources publiques : les échanges de lettres privées entre les différents protagonistes ne sont pas disponibles par exemple (le seront-elles d’ailleurs jamais vu l’importance prise désormais par les moyens modernes de communication?) , il est difficile d’avoir accès aux traces de la « cuisine » intellectuelle. Les mémoires et les déclarations d’aujourd’hui peuvent aussi être fort trompeurs.
    S. Audier aurait alors dû faire un autre travail d’historien du contemporain, mais, sur un aussi vaste sujet, cela dépasse un peu les forces d’un seul individu aussi doué soit-il.

  3. Je viens juste de me procurer la Pensée anti-68.Donc je ne l’ai pas lu.Mais vos remarques me semblent exorbitantes.Le projet:revenir sur l’entreprise de liquidation de l’évènement et de ses significations me semble en soi pertinent.Je
    vais le lire pour cette raison.Je suis salarié et
    l’évocation de l’évènement dans des journaux
    d’entreprise est tout simplement misérable. Évènement toujours traité sur le mode mineur,celui de l’anecdote,des graffitis,des prémices(Nanterre et l’histoire de la mixité).Tout cela est un peu court et cela plait
    à tout ce qui gravite autour du conservatisme social,politique,économique.Ils ferraillent depuis 40 ans pour engloutir un pan de notre histoire.Un auteur que je ne peux croire que sincère mérite mieux.

  4. @ ff : le projet de S. Audier est bien sûr pertinent, et je me déclare d’accord avec bien des aspects de son ouvrage. Mon désaccord principal avec lui, à me relire aujourd’hui, porte sur la sous-estimation de l’ascension électorale corrélative à « Mai 1968 » du marxisme classique représentée par le PCF et même le PS version Congrès d’Epinay (1971). Ascension qui aboutit à Mai 1981, et s’achève dans le « tournant de la rigueur » en 1982-83.

    En tout cas, bonne lecture.

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