Commission de spécialistes, dernière séance.

Hier j’ai assisté sans doute à ma dernière commission de spécialistes. Selon la loi LRU, ce genre d’institutions doit cesser de fonctionner au 11 août 2008. Il n’y avait pas d’émotion particulière parmi les collègues, sinon la ferme intention partagée d’assurer le bon fonctionnement de la chose afin de ne pas troubler le cours normal de l’année universitaire à venir.

Je voudrais revenir ici sur les critères de jugement que nous avons utilisés pour sélectionner les candidats (il s’agissait d’attribuer des demi-postes d’ATER). Je me suis rendu compte une fois la discussion terminée que nous n’avions jamais évoqué le sujet de thèse du candidat en lui-même. Tous les sujets, pourvu qu’ils fassent académiquement partie de la science politique au sens juridique d’inscription en thèse de science politique, valaient. Personne ne s’est hasardé à utiliser des critères de jugement intrinsèques sur la pertinence de faire une thèse sur tel ou tel sujet. Il y a bien eu une ou deux remarques éparses sur l’objet fort limité de certaines thèses, mais nous ne sommes pas entrés dans une discussion de fond. Nous n’avons même pas discuté sur le fait de faire sa thèse avec tel ou telle directeur/directrice de thèse.

Du coup, sur quoi a porté la discussion? Quels furent les critères de différentiation des candidats? Eh bien, des critères de type « scoring » par rapport à l’objectif d’un poste d’ATER (avoir fini ou être en train de finir à court terme d’un an une thèse, se proposer de commencer une carrière scientifique dans la foulée). Du coup, nous sommes partis à la recherche d’indicateurs poètiques s’il en est : nombre de communications dans des colloques, nombre d’articles dans des revues à comité de lecture, participation à des réseaux organisés et validés par un quelconque contrat, etc. Tout le monde a d’ailleurs pu remarquer que beaucoup de candidats, en particulier ceux qui se sont retrouvés sur notre liste finale, ont un publication record tout à fait remarquable pour leur âge (souvent moins de 28 ans). Nous avions même une candidate qui a déjà publié un livre (pas à compte d’auteur!) sur un sujet par ailleurs très éloigné de sa thèse en cours, livre dont la copie a circulé lors de la commission. Dans cette débauche de publications, d’insertions dans les réseaux internationaux de recherche, de post-doctorats divers et variés et de séjours académiques de plus on moins longue durée, de double et triple cursus, de maîtrise d’au moins trois langues étrangères, il est facile de voir l’effet de la « professionnalisation » de notre discipline – ou aussi, de l’augmentation géométrique des conditions de participation à la compétition pour les trés rares postes disponibles.

Certes, mais du point de vue intellectuel qui devrait être le nôtre puisque nous jugeons des oeuvres de l’esprit, nous avons surtout fait preuve de la montée en puissance de la délégation du jugement que décrit Linday Waters dans l’Eclipse de la pensée (voir un post précédent). Nous nous sommes contentés de faire un « score » fondé sur les jugements faits par ailleurs, par ceux qui ont accueilli les articles, les communications, les projets de recherche des candidats. « Tel candidat a neuf articles dans des livres collectifs », a-t-on pu dire, il est donc compétitif… mais, du contenu des articles, de leur apport à la science politique, il est ici interdit de parler!

Cette méthode, qui met de côté toute considération de fond, pour se concentrer sur le « Graal » de l’article dans la « revue-à-comité-de-lecture », préserve la bonne entente entre collègues, qui ne partagent pas des critères unifiés de jugement par ailleurs. Cela a été publié dans une telle revue, donc c’est à prendre en compte – même si je m’ennuie à mourir à la lecture de cette revue.

Vu ainsi, il n’y avait de fait plus grand chose à sauver dans les commissions de spécialistes. De spécialistes de quoi d’ailleurs, des formes extérieures et extrinsèques de ce qui se veut de la science politique? Du bon cursus honorum dans notre discipline? Vaut-il mieux avoir fait un bac scientifique, une prépa littéraire, un IEP, ou parler couramment une langue un peu exotique?

Pour les candidats, qui sont pris dans une course aux armements infinie (à quand la thèse en trois ans, avec 10 articles publiés dans des revues, anglophone si possible, à comité de lecture, 3 livres de 250 pages, 36 communications -une par mois -, et deux réseaux paneuropéens animés dans le cadre du IXe Programme cadre de l’Union européenne, plus un post-doc dans un pays européen, un autre à Chicago, à Dubaï ou à Shangaï, le tout à 25 ans), ils sont incités à rationaliser leurs pratiques en ce sens. Candidats qui me lisez, ne faites rien qui ne soit pas destiné à publier in fine dans une « revue-à-comité-de-lecture », le reste n’est que littérature. Tout ce qui n’est pas finalisé à être pris en compte dans le scoring est inutile. Réfléchir aussi à l’état du monde aussi d’ailleurs. Publiez, insérez-vous, et un jour vous pourrez juger comme nous… J’écris ces lignes avec le lâche soulagement de celui qui sait qu’avec ce genre de post il ne risque pas d’être appelé à participer à beaucoup de recrutements dans l’avenir.

Un dernier mot : sans doute, serons-nous accusé de localisme (encore que nous avons fait place à deux extérieurs sur nos quatre recrutements), mais il faut aussi considérer le localisme d’un autre point de vue, comme de l' »insider trading ». Sur un candidat local, nous savons collectivement plus de choses que sur les autres candidats, en bien et en moins bien. Nous connaissons ainsi l’état réel d’une recherche, ou les capacités à finir la thèse dans les délais au delà des déclarations sur le papier. Chaque enseignant se méfie aussi d’une perte de crédibilité auprès de ses collègues s’il soutient une cause perdue d’avance en raison d’indices concordants dans le mauvais sens sur un candidat local. En fait, j’ai bien l’impression que les candidats locaux ne tentent leur chance en fait que s’ils ont eu avant même la commission des signaux les incitant à le faire, d’où leur surreprésentation dans le résultat final. Que les candidats qui douteraient de ce point examinent leur propre jugement sur leurs pairs.

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9 réponses à “Commission de spécialistes, dernière séance.

  1. Bonne vieille commission de spécialistes et la question des critères de sélection. Si je suis, comme d’habitude, quasi totalement d’accord avec tes interrogations, je pense que deux éléments méritent une attention plus particulière.

    Le sujet de thèse : il me semble que cette question est de plus en plus posée. Si, il y a une dizaine d’années, les sujets de thèse étaient encore un sujet tabou (je me souviens, peut être à tort, d’une question posée par Pierre Favre en ce sens quand j’étais encore une toute jeune politiste fraîchement arrivée dans un pays que je n’arrivais pas très bien à comprendre : « Qu’est-ce qu’un sujet de thèse de science politique? », et l’indignation que cette question avait suscitée. Mais, en même temps, qu’est-ce qui ne suscite pas l’indignation des collègues polististes?), les règles de l’attribution des allocations de recherche changent en France. Dernier changement en date: Le ministère de l’éducation nationale sélectionne des sujets de thèse auxquels il attribue des allocations de recherche, proposées par un laboratoire (voir les appels à candidature qui fleurissent ces derniers temps). Quel contrôle les politistes ont-ils sur ces choix? Faut-il en avoir le contrôle? Le résultat me semble aussi aléatoire que quand les politistes choississent eux-mêmes.

    Et ceci ouvre la voie à deux questions: D’une part, le sujet de thèse s’inscrit-il dans les axes de recherche des laboratoires ? Là encore, les restructurations récentes des laboratoires rendent extrêmement difficile la définition de ces axes, sauf à le faire de manière autoritaire : « Et voici les sujets sur lesquels nous voulons que nos chercheurs travaillent dans les trois années à venir ». Et si personnellement, je trouverais cela assez amusant, je doute très sérieusement que cette solution soit retenue quelque part. Mais il y a sans doute des laboratoires de science politique, ou devrais-je dire « des sciences de la sociologie du politique », qui ont des axes de recherche clairement définis.
    D’autre part, ne faut-il pas réflechir à des grands programmes /groupes de recherche autour desquels deux, trois, quatre doctorants travaillent, avec une équipe non locale si possible, comme c’est le cas au Centre Max-Planck à Cologne. Les ANR me semblent destinées à cela. Possédons-nous des données précises sur ce sujet? Et surtout, pour quel « marché » ces thèses sont-elles « produites »? Un « marché » français ou francophone? Ou pouvons-nous aller au-delà et nous permettre d’engager dans un débat qui dépasse, pour une fois, les frontières linguistiques?

    Deuxième et dernier point: l’évaluation de l’excellence. Tu critiques, à juste titre, les critères avec lesquels nous jugeons les candidats. Mais ces critères existent-ils vraiment? « Revues internationales à comité de lecture », qu’est-ce que cela veut dire? La RIPC vaut -elle IO? Ou: combien d’articles RIPC pour un article IO? Quels ouvrages, quelles éditions?
    Pouvons-nous jamais sortir de ce débat de l’excellence si nous ne savons pas quels sont nos critères? Les critères sur l’AERES sont les plus flous que je n’ai jamais rencontrés: respectivement deux et quatre articles dans des « Revues internationales à comité de lecture » , critères décidés avant même que les politistes se soient mis d’accord sur ce que veut dire « Revue internationale à comité de lecture ». Ceci dit, les critères du CNRS sont exactement au même niveau : un article « Sociologie du travail » vaut combien d’articles « Journal of European Public Policy » – ou vice versa aujourd’hui? Or il y a une liste des revues classées par la section 40 du CNRS, étrangement tenu secrète. Donc, retour au SSCI.
    Mais, en réalité, tout cela peut si aisément être contourné par l’argument : « Oui, pas mal, mais les élements de cet article/livre/chapitre ne sont vraiment pas novateurs », « Qu’est ce que c’est plat, tout cela!  » « C’est trop théorique » « Il y a trop de terrain ». Pouvons-nous vraiment prétendre savoir ce qui est novateur, pas plat, mieux que savoir combien de publications un candidat a eu?

    Ce débat a lieu en ce moment même, et, sans doute des critères plus précis en seront le résultat. Je ne suis pas sure que mes critères seront davantage en accord avec ceux qui en sortent.

  2. Je te remercie pour cette mise en lumière du flou de nos critères de jugement, passés et à venir. Effectivement, en allant voir dans le détail, on pourrait ajouter que nous manquons à la fois de rigueur et de transparence dans les critères que nous nous sommes donnés.

    On pourrait dire aussi que tout cela n’est qu’une façon de faire du conflit tout en l’évitant officiellement : la liste « tenue secrète » des revues où il vaut de publier évite de reconnaître que tel ou tel groupe de collègues est considéré officiellement comme nul et non avenu par la majorité ou la coalition qui contrôle la section en question du CNRS.

    Pour moi ce qui est dommage, c’est de ne pas vouloir reconnaître officiellement la pluralité des programmes de recherche, des façons de concevoir la recherche elle-même, de concevoir le rôle de l’universitaire dans la société, on va vers la « taille unique pour tout le monde » comme disent les Anglo-saxons. Cette « taille unique » correspondra selon moi à une stérilisation progressive du métier d’enseignant-chercheur, auquel il est demandé de ne pas penser, mais de produire des articles que personne ne lit, de répondre à des appels d’offre pour des contrats de recherche qui n’ont d’autre intérêt que de légitimer des croyances déjà présentes chez les « décideurs », de produire des objets quantifiables dont l’utilité est pour le moins douteuse si on y réfléchit un peu.

    Pour ce qui est des critères d’attribution des bourses qui ont été préemptées par le Ministère cette année, il est étonnant que cela n’ait pas donné lieu à plus de réactions : c’est en effet du dernier comique. En effet, n’a-t-on pas voté une loi sur l’autonomie des universités? Or une université autonome ne devrait-elle pas être capable de définir elle-même ses objets de recherche? On pourrait certes dire que l’Etat étant le grand financeur, il a le droit de donner son accord sur ce qui forme l’objet des thèses, mais ce principe est en contradiction fondamentale avec l’idée que chaque Université, autonome, contient, si j’ose dire une « étincelle de l’esprit », et qu’elle peut définir sa politique scientifique comme elle l’entend.

  3. En regardant les matières ouvertes au concours d’agrégation de science politique, certaines sont très pluridisciplinaires comme la science administrative, l’histoire des idées, les relations internationales et la vie et les institutions politiques. Sauf erreur de ma part, ces matières nécessitent des connaissances juridiques à l’heure où la science politique a définitivement divorcé d’avec le droit.

    Ma question est donc très simple: quelle est la part de maîtres de conférences en droit public ou en histoire du droit (candidats) susceptibles d’être reçus au concours d’agrégation de science politique?

  4. Pas trop d’accord pour cette fois. D’abord, parce que le recrutement d’ATER reste particulier : on ne peut totalement juger de la qualité d’un travail inachevé et il est nécessaire de se reporter aux publications ou travaux déjà faits (que les membres de la commission ne connaissent pas le plus souvent…) ; les profils sont assez « normés » autour des doctorants prometteurs que l’on peut vouloir attirer ou préserver ; les besoins en cours ont été en l’occurrence un critère important, ce qui me paraît relever du bon sens et ce qui n’est pas si courant… Quant au « scoring », je sors d’une commission de recrutement à l’étranger, où un candidat a fini l’entretien en sortant les statistiques des références à ses propres papiers… Le comité de sélection est resté sidéré…

  5. @ Cicéron

    Il doit y avoir effectivement eu peu de maîtres de conférence en droit public ou en histoire du droit admis sur les dix dernières années à l’agrégation de science politique. La barrière ne serait d’ailleurs pas tant les épreuves sur les différentes matières possibles où effectivement une connaissance intime du droit peut se révéler utile, que la première épreuve où le jury juge des travaux, en particulier de la thèse, du candidat. Il faudrait en fait un candidat capable de se plier à la fois aux critères du droit et de la science politique dans sa thèse. Dans mon expérience, à un autre niveau, pour des projets de thèse à juger, il existe souvent une tournure d’esprit assez différente entre aspirants juristes et aspirants politistes, ne serait-ce que parce que les styles d’écriture demandés différent. Il s’agit parfois moins d’une différence absolue de contenu qu’une écriture codée différemment.

  6. @ Yves Surel.

    Tes précisions sont les bienvenues: heureusement, il reste (souvent) une appréciation d’opportunité qui dépasse le « scoring » bête et méchant, mais ta propre précision finale me remplit d’effroi. Cela tendrait à prouver que certains candidats ont tellement intégré la quantification des relations scientifiques qu’ils croient pouvoir en faire état publiquement. En même temps, ils sont dans la logique de cette « université du classement » que nous sommes en train de voir se mettre en place sous nos yeux. Récemment, j’ai reçu la publicité d’une revue académique américaine qui mettait en avant, en dehors de son contenu inimitable et indispensable, ses divers scores de citation obtenues. Autrement dit, « abonnez-vous, on nous cite beaucoup, c’est prouvé scientifiquement ».

  7. @ Bouillaud
    je comprends cette différence de tournure d’esprit entre juriste et politiste qui est réelle. Pourtant, j’aimerais nuancer ce décalage.
    Je me trompe peut-être, mais il existe des sujets de thèse ou travaux de recherches dans des champs difficilement classable entre droit et science politique comme les études des institutions politiques, du droit constitutionnel ou de l’histoire des idées politiques: ces matières supposent une approche pluridisciplinaire nécessitant l’alliance d’un état d’esprit de politiste avec un état d’esprit de juriste, voire parfois d’historien.
    Un doctorant peut-il être qualifié en droit public comme en science politique pour le même sujet de thèse?

  8. @ Cicéron

    Il existe bien sûr des objets qui font la médiation entre droit et science politique, je ne sais pas si vous avez regardé le Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques publié sous la direction de Olivier Cayla et Jean-Louis Halpérin chez Dalloz cette année. Les oeuvres citées font toutes partie du bagage d’un politiste conséquent, et toute oeuvre qui prendrait la suite de ces classiques aurait une réception de part et d’autre de la barrière disciplinaire.

    Pour ce qui est de la qualification devant deux sections ou plus du CNU avec une seule et même thèse, c’est tout à fait possible et autorisé. N’ayant jamais siégé dans une telle instance, je ne sais pas quel est l’accueil réservé à de tels tentatives de double qualification, mais pour moi cela n’a rien de choquant surtout dans les champs que vous citiez. Une remarque cependant : ce sont des champs abandonnés par les politistes; selon le bilan du dernier Salon des thèses, les thèses portant sur l’histoire des idées ou la théorie politique sont en voie de disparition. Il semble bien que ce travail de réflexion philosophique soit entièrement délégué aux philosophes de la Faculté de philosophie.

  9. Je vous remercie pour ces précisions qui s’avèrent très utiles. Je m’apperçois vraiment que les objets d’études des sections du CNU sont bien flous. Derrière des intitulés génériques(droit public, science politique…) se cachent le problème de la légitimité de la qualification: un publiciste est-il seulement un administrativiste? Où placer le constitutionnaliste? Le politiste réduit-il son champs d’étude à la sociologie?
    Ce sont des débats qui risque de faire des clivages importants entre les disciplines dans les années à venir.

    Je tiens à vous féliciter pour votre site sur lequel on peut échanger des idées.

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