Des militaires peuvent-ils être des « victimes »?

La montée en puissance dans les médias de la notion de « victimes » – au sens d’individus fondamentalement innocents frappés d’un sort défavorable qui doit toujours trouver une explication humaine et non dans un « coup du sort »  non attribuable à quelqu’un -m’a paru franchir un cap supplémentaire lors de la récente mort en mission de guerre de 10 soldats français en Afghanistan. J’ai constaté avec stupeur que :

– d’une part, les médias ont donné la parole aux proches de ces victimes, et surtout qu’on a pu du coup entendre les mêmes propos que l’on entend désormais dans tous ces cas de victimes médiatisés (accident d’avion ou de tout autre moyen de transport collectif, accident d’ascenseur, intoxication collective, inondation, accident thérapeutique, bavure policière) : quelqu’un est nécessairement responsable et sans doute coupable, il ne faut pas que sa /leur mort soit inutile et que cela se reproduise (dernier argument qui m’a paru d’une insondable contradiction s’agissant de militaires sauf pour un pacifiste intégral);

– d’autre part, ces mêmes médias ont embrayé sur une recherche de responsabilités éventuelles du côté de l’armée française ou de ses alliés sur place.

Les interventions des personnes autorisées à parler au nom de l’Armée ou de l’Etat ont dans une certaine mesure ramené à une version plus classique du « deuil de guerre », mais le phénomène social est là : mourir lors d’ un combat dans une guerre, c’est désormais être une « victime ». Du point de vue linguistique, c’est effectivement le bon terme; mais, du point de vue de la vie sociale et de la défintion actuelle de la « victime », rappellée ci-dessus, c’est une nouveauté. Un militaire en s’engageant devrait savoir, et ses proches avec lui, que, par définition, il risque de mourir au combat. Ici les médias se comportent comme si une guerre, surtout une « petite guerre » avec ces « sauvages » de talibans, ne devait pas tuer de nos soldats, et qu’il s’agit d’une faute (à définir) de notre commandement que d’avoir perdu des soldats sur le champ de bataille. Comme si les talibans n’étaient pas capables parfois de contrecarrer toutes nos tactiques défensives aussi élaborées soient-elles… A quoi sert de dénoncer le mythe de la guerre « zéro-mort » des Américains, si c’est pour reprendre exactement le même topos pour les interventions de l’armée française?  Jusqu’à présent, toute guerre suppose des pertes, et celles-ci résultent avant tout de la volonté adverse. Les guérilleros talibans ont bien joué hélàs, l’Armée française a (peut-être) mal joué, mais il reste que ce sont les talibans qui ont tué nos soldats et que cela se reproduira nécessairement tant que la guerre durera.

Un tel événement devrait faire réfléchir sur les réelles capacités d’action militaire de nos sociétés. Si nos militaires sont désormais présentés comme des « victimes », il faut sans doute commencer à réfléchir aux moyens de s’abstenir de les exposer et renoncer à toute intervention extérieure.

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