Bruno Latour, « guest star » de la RFSP?

Bruno Latour, depuis peu Directeur scientifique à Sciences Po Paris, publie dans la RFSP d’août 2008 un article dans la rubrique « Controverse », intitulé « Pour un dialogue entre science politique et sciences studies » (RFSP, vol. 58, n°4, p. 657-678). Le texte est présenté par Jean-Luc Parodi dans un encadré comme devant être suivi d’un article de Pierre Favre, qui devrait en quelque sorte nourrir la controverse. Je regrette  d’ailleurs que les deux textes n’aient pas été publié dans le même numéro, avec éventuellement la réponse de B. Latour au commentaire de Pierre Favre.

Curieux, je me suis cependant précipité pour lire cet article annonçant une thèse forte puisque demandant réponse. j’ai été pour le moins décu. Bruno Latour se livre dans ce texte à une gentille présentation de la façon de penser des sciences studies en distinguant six sens du terme de « politique » et quatre sens du mot « scientifique ». Il rappelle qu’en fait une distinction radicale entre « la science » et « la politique » (telle qu’on la trouve chez Max Weber dans Le Savant et le Politique) est à la fois inexacte et datée, et s’applique dans peu de situations même si elle reste un « lieu commun » de certains acteurs ou observateurs. La présentation peut être parfaitement utile pour des étudiants de premier cycle qui, grâce à Bruno Latour, feront ainsi le tour des quelques acquis les plus fondamentaux des science studies. Je ne crois pas cependant en fait qu’en dehors du vocabulaire (le terme d' »associations » pour désigner des représentations qu’un groupe social croit fondé en raison entre des élements de la réalité), on se trouve ici très loin d’un schéma systémique à la David Easton (que connaissent bien tous les politistes). Il me semble me rappeler que grosso modo David Easton décrit exactement le même processus qui mélange perception de ce qu’est la réalité et de ce qu’y peut (ou pas) le système politique – certes dans un autre vocabulaire. La seconde partie sur les termes de « science » est une présentation là encore accessible aux étudiants de premier cycle de la vision de la « science » par les science studies (à quelques phrases prés qui m’ont échappé). En somme les éléments constitutifs du texte sont, disons-le franchement, informatifs (même si je doute que l’un ou l’autre de nos collègues y apprenne quoi que ce soit qu’il ne sache déjà), mais alors où est le sel de l’argument?

D’après le résumé du texte, ce dernier plaide finalement pour une identification des domaines de la science et de la politique. Nous serions, si j’ai bien compris, dans le même espace de sens, qui ,dans le fond ,serait emmené par les mêmes processus. En lisant le texte, je me disais que le même raisonnement pouvait sans doute être fait avec la religion, la métaphysique, la littérature, le droit, la musigue, l’art… La séparation entre les différents domaines de la pensée et de l’appréhension du monde dépendent toujours du sens précis des mots qu’on utilise, il existe toujours des interrelations entre les domaines. Percevoir ces liaisons cachées derrière les simplications du langage figé en sphères de vie séparées paraît sans doute un gain intellectuel, mais en faire un article censé faire « controverse » me paraît inutile. Bruno Latour invente une cécité des politistes (et si j’ai bien compris de certains de ses collègues des science studies) qui n’existe sans doute pas.

En fait, le plus dommage dans ce texte m’est apparu le fait qu’il ne m’apprenait rien de nouveau sur la réalité; je comprends fort bien que Bruno Latour, en tant que Directeur scientifique d’un institut longtemps dominé par les politistes, ait besoin d’affirmer son « autorité » en rappellant si j’ose dire « d’où il parle » dans la RFSP, mais il aurait pu le faire en affirmant quelque chose de plus que ce que nous savions déjà.

A ce propos, sans vouloir faire mon « schmidtien » un peu borné, j’ai bien peur que ce genre d’approche, qui va être perçue par certains étudiants « comme tout est dans tout et inversement » ,ne fasse négliger l’existence d’un point dur de la politique : l’opposition ami/ennemi ou le rôle de la hiérarchie dans toute société complexe (n’en déplaise à Pierre Clastres) qui concerne tous les êtres humains dans un espace donné.  Mais je comprends que ceci résulte de « ma » définition (implicite) de la politique (reprise de la tradition) et que c’est définitivement « passé » pour un Bruno Latour.

Au total, j’ai donc perdu mon temps à lire Bruno Latour dans la RFSP – et aussi à écrire ce post, mais « comme dirait un parent de victime », « je ne fais pas ça pour moi, mais pour que cela n’arrive pas à d’autres ».

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7 réponses à “Bruno Latour, « guest star » de la RFSP?

  1. J’ai lu le texte quand il a commencé à traîner sur le site de BL. C’est intéressant : tant de pages pour rien ! Même la présentation des science studies (on en manque portant en français) est déficiente.

    Je me demande si ce texte serait passé s’il était signé par quelqu’un d’autre. Je pense que non : si ce n’est pas une preuve que la théorie acteur-réseau a fonctionné, au moins pour ses auteurs…

  2. Je ne saurais juger de la pertinence de la présentation des « science studies »; mais je suis d’accord avec vous que ce texte n’a pas vraiment sa place dans la RFSP. Il ne fait pas polémique sur le fond, et je ne crois pas que P. Favre osera dire franchement que ce texte n’a pas grand intérêt. Il va le prendre au sérieux, alors qu’effectivement il ne s’agit que d’un petit effet local de la théorie acteur-réseau comme vous le dites joliment. En y réflechissant, je me suis dit aussi qu’il s’agissait du texte typique d’un auteur « sec » en milieu de carrière. Il veut encore publier, mais il n’a en réalité plus grand chose à dire de neuf et se croit de plus « the king of the world » vu la fonction occupée.

  3. Si l’objet du texte est vraiment de lier science studies et science politique, on peut formuler deux critiques de même nature :

    1. un biais par omission dans la présentation des science studies.

    En réalité le champ (tel qu’il est présenté à travers les références du texte) est beaucoup plus clivé que ne laisse l’entendre l’auteur. Au sein des science studies, il y avait un débat théorique dans l’étude des sciences entre internalistes et externalistes, pour aller vite, et on peut se simplifier la tâche en écrivant que c’est un débat du passé pour une grande partie de la discipline, sauf chez les philosophes des sciences qui cultivent une vision a-historique de la connaissance du monde matériel. Pour les autres, la focale s’est déplacée sur la manière de rendre compte des facteurs sociaux qui interviennent dans la constitution du savoir scientifique, et la position de BL n’est pas neutre dans ce débat. L’ouvrage de D. Pestre l’évoque, mais l’article n’en rend pas nécessairement compte.

    2. un second biais par omission dans les rapprochements entre science studies et science politique. On trouve, dans le texte, quelques allusions faites à la question de la formation des problèmes sociaux ou socio-techniques (page 663). Où se trouve le rapprochement entre les approches de science studies et les approches de science politique sur cette question ? Cette littérature est pourtant bien couverte dans les manuels de sociologie de l’action publique de 128 pages.

    À la décharge de l’auteur, ce n’est peut-être pas le meilleur endroit qu’un article introductif pour rentrer dans des conflits très denses (réponse au biais 1). En revanche, le biais 2 montre plus simplement que la littérature des sciences politiques n’est pas maîtrisée.

    Je ne veux pas, pour terminer, laisser l’impression que mon argument est ad hominem : certains textes de Latour sont extraordinairement utiles à la science politique (Science in Action, L’espoir de Pandore, Le métier de chercheur), et plusieurs études le prouvent (les textes de Y. Barthe tout particulièrement). Mais ce texte laisse un goût étrange, parce qu’il est paradoxalement sous-théorisé (biais 1) et, surtout, très peu aventureux (biais 2).

    S’il fallait proposer qqch. en alternative, je dirais qu’il y a au moins trois manières de faire rentrer en collision les deux disciplines :

    1. À l’articulation entre pensée scientifique et pensée politique (Shapin et Schaffer ; Mannheim ; Harwood sur les communautés de généticiens en Allemagne ; MacKenzie sur le mouvement eugéniste et la statistique)

    2. À l’articulation entre expertise scientifique et rationalité administrative ou judiciaire, en biomédecine (Löwy ; Keating ; Pestre ; l’étude de la big science en général), dans les tribunaux (Jasanoff)

    3. À l’articulation entre mouvements sociaux et problèmes scientifiques (Nelkin ; Bonneuil/Joly sur les OGM ; Barthe ; etc. – beaucoup de travaux aux USA)

    Peut-être est-ce l’articulation 2 qui mériterait de se développer en priorité, mais c’est certainement une expression de mes propres préférences. Surtout, je pense qu’il faudrait se poser des questions initiales strictement identiques dans les deux disciplines : pourquoi l’activité politique autour du nucléaire est-elle différente selon les pays européens ? On peut très bien répondre avec Nelkin, MacKenzie, et Kitschelt. Les rapprochements me semblent de meilleure qualité lorsqu’on les imagine de cette manière qu’en partant d’une digression sur la polysémie des termes employés.

    C’est un peu brouillon, pardon.

  4. Vos propositions – pas trop désordonnées en fait! – montrent bien qu’il y avait autre chose à dire dans un article traitant de ce sujet, y compris de façon simplement « programmatique ». La publication de l’article semble donc clairement imputable à une incapacité du comité de rédaction de la RFSP à oser dire directement non à Bruno Latour, qui n’était pas à son meilleur niveau le jour où il a écrit ce papier.

  5. La réponse de P. Favre est dans le numéro d’octobre. L’AFSP a signalé le numéro mais Cairn ne l’a pas encore mis en ligne.

  6. Complément : droit de réponse hilarant de Bruno Latour dans le dernier numéro de la RFSP ! Toute la portée de son projet d’humanités “scientifiques” s’y trouve résumée.

  7. J’en reste sans voix….

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