Drang nach Osten?

Les commentateurs europhiles (mais pas eurobéats) Jean Quatremer et Bernard Guetta se sont félicités de la capacité de l’Union européenne à tenir (enfin) une ligne commune dans le cadre de la crise de la Géorgie. Lors du Conseil européen extraordinaire du 1er septembre 2008, l’Union a en effet adopté une position commune. Le lendemain, B. Guetta sur France-Inter exultait littéralement. Il aurait pu préciser que, prés de 40 ans après les débuts d’une recherche d’une politique extérieure commune, après quelques échecs historiques (ex-Yougoslavie il y a prés de vingt ans, Irak en 2003), c’était là la résultat minimum pour ne pas sombrer dans le ridicule dans un tel contexte. Le texte adopté par le Conseil européen le 1er septembre condamne fortement les actions russes, mais il faut attendre la toute dernière phrase pour obtenir le signe tangible de mauvaise humeur européenne : on suspend les négociations sur un partenariat jusqu’à nouvel informé. Plus sérieusement, on décide de faire pression sur Moscou pour faire entrer en vigueur tous les points de l’accord russo-géorgien du 12 août. La super-troïka européenne s’est rendu à Moscou le 8 septembre, avec un N. Sarkozy en meneur d’équipe entouré de José Manuel Barroso et de Javier Solana. La super-troïka aurait obtenu le retrait des troupes russes (de « maintien de la Paix ») sur leurs positions d’avant le 12 août, l’envoi de 200 observateurs de l’UE sur le terrain, et enfin une Conférence internationale pour discuter de tout ce fatras. Parallèlement, lors du sommet UE-Ukraine, ce pays recevait la promesse d’être « associé » à l’UE et se voyait reconnu son destin européen. On a lourdement insisté sur l’intégrité territoriale de ce pays – menacé par une Russie devenue irrédentiste (du moins c’est ce que j’ai compris vu le ton employé).

A première vue ce sont là des nouvelles rassurantes : l’UE semble enfin affirmer une identité politique au moment de la crise et non comme d’habitude aprés. Cela pourrait paraître d’autant plus satisfaisant que l’UE semble bien empêcher ainsi les Etats-Unis d’envenimer la crise plus que ce ne fut déjà le cas. C’est là l’interprétation dominante. Pour ma part, je me demande ce que nous allons faire dans cette galère. En effet, aussi bien pour l’Ukraine que pour la Géorgie (ou encore la Moldavie), l’UE laisse la porte ouverte à une future adhésion. Ces adhésions (pour ne pas parler de celles aussi possibles de ces mêmes pays à l’OTAN) vont être vécues par la direction russe comme des menaces, et le mot est faible. Surtout pour l’Ukraine, il suffit de regarder une carte des frontières actuelles et de se rappeler du rôle de cette région dans la guerre civile de 1918-1921 et dans les deux guerres mondiales pour se rendre compte de l’inacceptable de la situation vue du côté russe. La seule façon de rendre la chose concevable serait que la Russie ne soit pas considérée elle-même comme un ennemi (au moins potentiel) et qu’elle intégre elle aussi l’UE et l’OTAN. Il semble qu’on n’en prenne pas le chemin (ou alors ces chemins sont cachés au regard de tous). En voulant faire entrer dans sa zone de puissance ces ex-Républiques soviétiques, l’UE peut au mieux réinstaurer une « guerre froide » avec la Russie, et, au pire, nous entraîner tous dans une vraie guerre avec ce pays doté de l’arme nucléaire (dans cette guerre que ne craindrait pas de faire la candidate républicaine à la vice-Présidence, Sarah Palin, si l’on en croit ses déclarations aux médias). Dans les deux cas, quel intérêt trouverait l’Europe  à entrer en conflit avec la Russie? La défense de nos « valeurs » me dira-t-on, de l’ordre territorial des Etats peut-être contre le désordre induit par la Russie, des « droits de l’homme » face à des massacres de populations civiles enfin. Etant donné pourtant que la Russie ne semble pas vouloir nous imposer son système totalitaire, que, par ailleurs, les citoyens russes vivent pour la plupart une vie privée qui les satisfait autant que faire se peut à la mesure de leurs moyens économiques (entre « nouveaux Russes » et retraités), je ne vois pas ce que nous entendons par nos « valeurs ». La Russie est sans doute une forme post-moderne de dictature (ou de démocratie à la Napoléon III), mais ce à quoi nous tenons le plus en pratique, la liberté de la vie privée, y est respectée pour la majorité de sa population. Cette Russie de Gazprom n’est plus ni celle de Lénine, ni même celle des tsars prompts à envoyer les cosaques remettre dans le droit chemin les révolutionnaires de toute l’Europe. En somme, je ne vois pas bien ce que cela change de fondamental pour la vie privée des gens concernés que de vivre dans la zone d’influence moscovite ou bruxelloise. Dans les deux cas, il s’agit de capitalisme; dans les deux cas, il existe une liberté de la vie privée pourvu qu’elle n’interfère pas avec les groupes dirigeants. Certes notre liberté d’intervenir dans les affaires publiques est sans doute bien plus grande que celle d’un citoyen russe, mais la différence n’est pas grande au point de considérer que nous devons résister à l’influence russe au prix de l’avenir de tout le monde sur cette planète.

Autrement dit, si l’on raisonne en terme de libertés pratiques et de bien-être économique des populations, la Russie n’est pas un danger, pas plus que l’Allemagne avant 1914. Nous nous trouvons donc exclusivement dans un jeu international de puissances cherchant à délimiter leur pré carré:  à ceci s’ajoute aussi la mécanique bureaucratique de l’élargissement. L’UE dispose d’une bureaucratie qui a besoin de pays à « traiter ». Si l’UE ne s’élargit plus, ou seulement aux petits pays des Balkans (FYROM, Monténégro, etc.), cela veut dire moins de travail, plus de nécessité même de cette bureaucratie. Bref, pour elle et tous ceux qui gravitent autour de ces métiers de la mise aux normes européennes, l’Ukraine serait pain béni. Par contre, je ne vois pas ce que cette politique de puissance va apporter au simple citoyen de l’Union. Une Ukraine « neutre » serait tout aussi économiquement profitable à notre économie (si l’on suppose qu’un grand marché continental nous profite d’autant plus qu’il est plus divers, vaste et peuplé). Quant à justifier l’élargissement par le caractère « européen » au sens culturel de ces pays, j’en suis entièrement d’accord sauf que, dans ce cas, la Fédération de Russie, membre du Conseil de l’Europe, a elle aussi le droit de se réclamer de l’Européanité culturelle (du point de vue historique et littéraire, bien plus que la Turquie par exemple). Une telle affirmation revient à souligner aux yeux des Russes que l’Ukraine ne nous intéresse qu’en raison de sa capacité à nuire à la puissance moscovite. Bref, voulons-nous  assumer les opportunités et les contraintes d’une nouvelle « poussée vers l’Est »? Perinde ac cadaver?

Pour revenir au problème géorgien, il me semble qu’en se focalisant sur l’intégrité territoriale de la Géorgie, l’UE en reste à un raisonnement  traditionnel : on va aussi réclamer le droit des réfugiés (géorgiens) de revenir dans (les ruines de) leurs foyers. En fait, il faudrait prendre le problème de manière post-moderne : dire à ces gens dès maintenant qu’ils ne rentreront jamais dans leurs foyers, mais qu’ils seront très bien indemnisés pour leur renoncement à leurs droits. Certes, un crime a été commis, et le crime a payé, mais il faut refaire sa vie ailleurs et c’est tout. L’histoire des Français d’Algérie devrait enseigner que, si l’on prend les choses au niveau du destin privé des personnes, la possibilité de refaire sa vie dans de bonnes conditions importe d’abord : que se serait-il passé si notre pays avait fait des « pieds-noirs » des réfugiés permanents attendant un hypothétique retour dans leurs foyers après le retour de l’Algérie à la France? Raisonnablement, les « rapatriés » ont été priés de s’adapter à la métropole. On comparera leur sort avec celui des  réfugiés palestiniens de 1948. Dans le même ordre d’idée, comme la Géorgie n’a pas été amputée de tout son territoire, elle devrait surtout s’occuper de trouver un avenir économique aux réfugiés des terres perdues et chercher à surclasser ses séparatistes par son succès économique et social, seul moyen de faire revenir ces derniers à de meilleures intentions comme le montre le cas chypriote. L’attitude européenne  m’a paru aller dans ce sens quand elle promet des visas plus faciles à obtenir pour les Géorgiens : s’ils veulent refaire leur vie dans l’UE et y trouver du travail, accueillons-les, cela nous coûtera moins cher qu’un conflit avec la Russie pour deux territoires qui ne changent en rien le bonheur de l’immense majorité des Européens.

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