Cela va mieux en le disant?…

La réunion à Paris à l’Elysée de quatre dirigeants des pays européens du G8 (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie), en compagnie de trois responsables des institutions européennes (Commission européenne, Banque centrale européenne, et « Eurogroupe »), est venu à la fin d’une semaine, où l’on a pu lire dans la presse les choses des plus étonnantes. Un fantomatique plan à 300 milliards d’euros (sic) a apparu et disparu de l’horizon sans que l’on sache vraiment qui avait eu cette grande et belle idée; surtout un lecteur, aucunement dans le secret des affaires comme je le suis, a pu avoir le sentiment en lisant entre les lignes que les banques européennes étaient beaucoup plus « plombées » qu’on ne le disait publiquement  quelques jours auparavant. Bref, la situation doit être grave – et du coup la réunion de samedi prenait une importance particulière.

Remarquons en passant que sa composition était en contradiction avec la régle « informelle » selon laquelle au niveau multilatéral on ne doit jamais faire apparaître au grand jour qu’il existe en Europe des grands pays (qui prennent les vraies grandes décisions comme dirait A. Moravscik), des pays moyens et des petits pays (qui suivent ou exploitent la situation). Une initiative bilatérale de deux grands Etats (comme celle de Saint-Malo en 1998 sur la défense européennes entre France et Grande-Bretagne) ou un partenariat privilégié entre deux grands (comme le « tandem franco-allemand ») sont bienvenus, mais pas ce genre de réunions qui rappelle d’autres périodes de l’histoire européenne, où les grands tout seuls réglaient le sort de l’Europe. La conférence de presse suite à cette réunion était en permanence sur le fil du rasoir de ce point de vue : « qui » parlait? Quatre pays membres du G8 et les grandes institutions européennes, c’est-à-dire en pratique « l’Europe » au sens économique? Ou un groupe informel qui proposait une série de solutions à ses partenaires européens et extra-européens? Ou le « politburo » de l’UE? La « super-présidence collective » de l’Europe enfin apparue au grand jour? Ou simplement un groupe de dirigeants bon amis par ailleurs décidés à parer au plus pressé?

Cette entorse aux convenances aurait pu se justifier si les décisions issues de ce sommet trés informel , une sorte de « cabinet restreint » du Conseil européen, avaient été complètement à la hauteur de la situation qu’il prétendait affronter.

Si j’ai bien compris en suivant la conférence de presse sur le site de l »Elysée, il a été solennellement affirmé qu’aucun pays européen ne laisserait tomber une de ses banques… C’est là l’application du principe du « too big to fail », qui l’a emporté (partiellement) dans la gestion de la crise, il n’y a là rien de nouveau. La nouveauté eut été d’affirmer l’inverse : du genre, les banques qui ont imprudemment joué avec l’argent de leurs actionnaires et de leurs déposants doivent faire faillite, la loi du marché doit s’appliquer dans toute sa rigueur, et vae victis! Ce « Bourreau fait ton office » n’était pas d’actualité : aucun dirigeant européen ne va se comporter en « Républicain » de la ligne reaganienne dure, du genre de ceux qui ont refusé le Plan Paulson aux Etats-Unis. Les dirigeants européens ont d’ailleurs dit à quel point ils appréciaient le vote de ce Plan par le Congrès américain.

Comment éviter ces faillittes bancaires, qui auraient un effet systémique sur l’ensemble des banques européennes? Et bien, chacun de son côté sauve ses banques, mais le fait de manière coordonné avec ses partenaires. Là encore, ne s’agit-il pas d’une évidence? Comme le disait quelques jours plus tôt le président de la BCE, l’Union européenne n’a pas de vrai budget fédéral, et seuls les Etats membres ont un budget adéquat appuyé sur une base fiscale (nous!) pour pouvoir payer le renflouement des banques. L’appel à une vision coopérative devrait aller tellement de soi qu’on a peine à comprendre le sens que cela peut avoir : l’Union européenne d’aujourd’hui n’est-elle pas le résultat de la réflexion des responsables européens sur l’incapacité des pays européens à affronter les crises économiques qui se sont succédées depuis la fin des années 1960? On pouvait certes voir dans cet appel à la coopération une critique implicite au comportement irlandais dont le gouvernement venait de choisir de garantir les dépôts dans les banques de « nationalité » irlandaise.  On l’a compris dans la réponse d’A. Merkel. Certes, mais les heures qui suivirent virent une série de pays, dont l’Allemagne, annoncer mutatis mutandis une manoeuvre similaire pour rassurer les déposants de leurs banques (il est vrai que la libre circulation des capitaux en Europe a ses contraintes). Tout d’un coup, le manque de coopération irlandais devenait le modèle à suivre… Si « coopérer » veut dire « s’imiter »…

Les dirigeants réunis samedi ont aussi laissé entendre, mais là ce fut moins clair, que le Pacte de stabilité et de croissance ainsi que les régles de la concurrence ne devaient pas faire obstacle au sauvetage de la situation économique. Là encore, quelle nouvelle! Le Pacte et les Traités prévoient bien sûr des clauses de situation exceptionnelle, et ici qui douterait sérieusement que la situation ne soit pas pour le moins exceptionnelle. Quand aux Etats-Unis un Président républicain du style de G. W. Bush autorise  et même réclame de tout son reste d’autorité les choix qui sont sous les yeux de tous, démentant toute idée d’autorégulation spontané des marchés financiers, toute discussion est inutile sur l’exceptionnalité de la situation.

Le sommet a appelé aussi à sanctionner les responsables. Le blame avoidance est en cours : ce n’est bien évidemment pas la faute des politiques si les financiers ont joué au casino aux Etats-Unis.. et surtout, on sait bien que le droit est rétroactif et que les tribunaux populaires sont déjà convoqués pour juger les accapareurs.

Le sommet a aussi proposé une coordination de tous les superviseurs nationaux, des ministères nationaux des finances et de la BCE. Là encore, c’est bien le moins, et je me demande si cela n’existait pas déjà en fait.

Plus sérieusement, le sommet a appelé à une re-régulation de l’ensemble de l‘ensemble du monde de la finance. J’ai bien noté que les hedge funds ne devraient  plus échapper aux règles prudentielles en vigueur par ailleurs. Il me semble que les Allemands étaient intéressés par ce genre d’idée  depuis quelques mois et que les Britanniques frenaient à toute force. Là est peut-être la vraie information, le vrai compromis : les Britanniques font mine de céder sur la nécessité de re-réguler la finance. En tout cas, la mise sur agenda d’une re-régulation est acquise, mais bien évidemment pour que cela aboutisse à une régulation , cela suppose des négociations aussi bien au niveau de l’UE qu’à celle des pays participant au grand jeu de la finance mondiale. A ce propos, dans cette grande refondation des régles de la finance internationale, à ce grand « Bretton Woods » bis auquel a appelé (surtout) le trés emphatique Nicolas Sarkozy, va-t-on inviter à la discussion l’ensemble des paradis fiscaux situés sur le continent européen ou ailleurs? Va-t-on vraiment ruiner quelques principautés alpestres et autres îles plus ou moins tropicales? Toutes ces proclamations ne vaudront bien sûr qu’à l’usage : si la crise financière s’arrête rapidement, tout cela se perdra dans de longues et oiseuses discussions, au niveau européen et international. Si en revanche, celle-ci échappe à tout contrôle (ce que je ne souhaite pas, mais cela m’amuserait quand même un peu…), ces propositions auront une suite, y compris des propositions aujourd’hui aussi saugrenues que revoir les modes d’incitation des employés et dirigeants de firmes privées. (En effet, vouloir interdire la rémunération de type « bonus » dans une firme privée m’apparaît une atteinte à la liberté d’entreprendre et de motiver ses employés que seule une situation vraiment chaotique pourra  justifier.)

En tout cas, ce lundi les marchés financiers n’ont guère eu l’air d’apprécier; il est vrai qu’en faisant ma revue de presse européenne via Internet, je me suis rendu compte que ce sommet de samedi avait déjà été relégué au second ou au troisième plan de l’actualité.  Cela va certes mieux en le disant, mais cela ne suffit pas. Jean Quatremer fait une analyse semblable. (Et d’ailleurs au moment où j’écris ces lignes, Libération en ligne titre Kraaaacccchhhh…. ) Et dire que Bernard Guetta ce matin sur France-Inter ne se tenait plus de joie en commentant les résultats du sommet de samedi. Par moments, il me fait  irrésistiblement penser  au  Ministre de l’Information de Saadam Hussein en 2003 à la veille de la chute de Bagdad. Je sais qu’il est mal de penser ainsi, mais n’ayant pas vécu mai-juin 1940, cette référence me vient en tête.

Encore un mot, si les bourses décrochent, c’est aussi qu’aussi bien le Plan Paulson que les déclarations du sommet de samedi, vont dans la direction d’un sauvetage des banques (en tant qu’offreurs de crédit pour éviter le « credit crunch »), mais pas nécessairement du sauvetage des acquis financiers des actionnaires de ces banques. Certes, elles devraient éviter la faillite et les actionnaires ne vont pas tout perdre, mais ils vont être amenés à perdre beaucoup, or, avec la financiarisation de l’économie, avec les fonds communs de  placement, énormément d’acteurs perdent à ce jeu (moi y compris en tant que détenteur d’un modeste PEA). Je soupçonne que c’est un autre effet de la crise bancaire, d’autant plus que la finance représentait sans doute une part importante des placements puisque son poids dans l’économie avait augmenté. En disant samedi que les actionnaires des banques mal gérées aller devoir passer eux aussi à la caisse (c’est-à-dire subir une perte de valeur de leur investissement), les dirigeants européens ont peut-être fait une erreur… Il aurait peut-être mieux valu qu’ils se taisent.

Post scriptum : Au moment où j’avais finir d’écrire ce post, je me suis rendu compte que N. Sarkozy venait de faire une déclaration sur le perron de l’Elysée  à 16 heures 30 que j’ai (miracle d’Internet) pu écouter et voir tout de suite. Je n’ai jamais rien entendu de plus « symbolique » comme déclaration. En résumé, tous les 27 pays de l’Union sont unis contre la crise financière. Chacun (à son poste) fera son devoir. Un je ne sais quoi de martial quand les défenses sont enfoncés par l’ennemi sur 50-100-200 km, que l’on engage ses dernières réserves  et que l’on se prépare à l’épreuve suprême, et  qu’au fond l n’y a plus rien à faire que prier! C’est du Paul Raynaud le 15 mai 1940 ou cela y ressemble. Rien de concret. « Nous tiendrons, nous résisterons! » Mais qui a eu l’idée d’une telle déclaration? Se mettre à 27 pour dire ça! Autant ne rien dire. Ah Sarkozy voulait être Président et présider l’Union européenne, il est servi, et nous avec.

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