Adieu l’UE, bienvenue aux Provinces unies de l’Euroland et de Grande-Bretagne.

Le plan anti-panique bancaire adopté le dimanche 12 octobre par les dirigeants européens réunis à l’Elysée a été une magnifique démonstration que les temps de crise en révèlent beaucoup plus sur la réalité des rapports de force dans une société que toutes les analyses faites à froid.

D’une part, c’est l’occasion de révéler qu’en Europe « certains sont plus égaux que d’autres ». Déjà la semaine dernière, la réunion dite du G4 avait réuni les membres de l’UE qui comptent; ce dernier dimanche, on  a réuni tous les Etats membres de l’Euroland, mais on n’oublie pas d’inviter Gordon Brown, chef d’un gouvernement d’un Etat qui s’obstine pourtant à ne pas rejoindre l’Euro… , mais comme la racine lointaine du mal se trouve dans le « Big Bang » de la City du milieu des années 1980, sa présence est nécessaire. Selon les commentaires du plan que j’ai pu lire, toute l’opération consiste d’ailleurs à copier la solution de sauvetage proposée par Gordon Brown. Le Conseil européen des 15 et 16 octobre devrait se contenter d’entériner ce qui a été décidé à l’Elysée, n’en déplaise à Vaclav Klaus… (qui ne goute pas les délices du « capitalisme oligopolistique d’Etat » à la saveur un peu trop marxiste à son goût). Le hasard a fait que la France avec un Président  hyperactif occupe pour six mois la Présidence tournante du Conseil européen, cela semble avoir facilité l’émergence d’une solution ou du moins sa publicisation, que se serait-il passé si l’Union avait été présidée par Malte ou Chypre (et son président « communiste »)? On craint d’ailleurs déjà les arrières-pensées des Tchéques à compter du mois de janvier 2009.

D’autre part, les mesures prises sont toutes entière appuyées sur cette entité qui est censée ne plus exister et ne plus jouer un grand rôle dans le monde de l’avenir à en croire les politistes : l‘Etat national. Or, comme l’a souligné N. Sarkozy, seul l’Etat peut garantir in fine que les dettes des uns et des autres seront payées. Pourquoi? Parce seul l’Etat peut émettre des titres de dette sans risque de défaut pour les investisseurs. Et ce, parce que seul l’Etat a la possibilité de taxer obligatoirement les populations vivant sur son territoire (les contribuables qui ne sont pas partis placer leur argent dans un paradis fiscal…), et de dégager ainsi les moyens de rembourser ses propres dettes et celles des acteurs économiques qu’il entend prendre en charge. Evidemment, on se trouve pour la première fois directement face à l’aporie de toute mondialisation des flux économiques détachés d’une garantie par la force légale (et physique) de faire rendre gorge aux débiteurs. La BCE elle-même n’a pas ce pouvoir de taxer les populations , et de garantir son endettement sur le cheptel humain. Un mécanisme de marché sans garantie ultime dans la force physique contre les débiteurs (en l’occurrence, nous, les contribuables) ne peut donc fonctionner. Si les Etats (européens et américain) n’intervenaient pas, la crise systémique en cours aurait mis la plupart des banques au tapis, et par suite toute l’économie des pays développés ; mais cette intervention revient à une immense opération de « socialisation des pertes », qui ne peut reposer que sur la force contraignante des Etats. Le Traité de Lisbonne, aurait-il été en vigueur, n’aurait rien changé,  puisqu’il n’institue pas un transfert de la capacité de taxer à l’Union européenne, et j’ai même le sentiment que l’existence d’un Président du Conseil européen, éventuellement détaché de la réalité du pouvoir d’un grand Etat, aurait plutôt compliqué les choses. La Commission européenne a plutôt joué profil bas, faute de moyens directs d’agir, et les déclarations de la Commissaire responsable (Nelly Kroës) sur la nécessité de respecter dans les plans nationaux antipanique et les restructurations en cours du secteur financier les régles européennes de la concurrence apparaissent comme dérisoires. Une banque ne pouvant être sauvée que par « son » Etat et les sauvetages donnant lieu à un meccano bancaire au profit des acteurs les plus forts (par ex. BNP Paribas ou Santander), ce genre de réflexion publique de la part de la Commissaire revient à souligner le peu d’importance de l’action de la Commission toute entière. Le Commissaire en charge du respect du Pacte de stabilité et de croissance  a eu au moins la décence de se faire oublier complètement.

En outre, toute cette affaire, comme tout le monde, y compris « l’homme de la rue », commence à le remarquer, rappelle à chacun qu’il existe des sujets de préoccupation pour lesquels il est urgent d’agir et d’autres pour lesquels il est urgent d’attendre. Il n’est certes pas de problème politique auquel le temps ne finisse par apporter une solution, mais l’extraordinaire agilité des Etats nationaux pour prendre des décisions ayant force légale et pour trouver des ressources financières (alors qu’ils sont en déficit depuis les années 1970 au moins) montre le poids différentiel des problèmes en fonction de leur proximité avec ce qu’on croit être le maintien de l’ordre social, économique et politique. En France, il y avait sans doute longtemps qu’une loi n’avait été présenté un jour au Conseil des ministres pour être voté le lendemain même par la Chambre des députés, et aussi bien longtemps qu’un gouvernement ne s’était proposé d’emprunter 40 milliards d’euros en un tourdemain. On peut s’offusquer que cela vienne aprés la discussion pénible sur les 1,1 milliards d’euros destinés à financer une généralisation du RSA à compter de la mi-2009 à tous les Rmistes qui en auraient besoin. Tous les secteurs sociaux qui sont confrontés à l’absence d’argent public pour financer leurs opérations ont saisi l’occasion de cette débauche de milliards pour rappeler leurs doléances. (Au niveau mondial, le responsable de la FAO appuyé par les ONG a souligné l’écart entre les plans de sauvetage bancaires et ce qui est dépensé pour les personnes qui meurent de faim dans le monde.)

Du point de vue plus théorique, ne vaudrait-il pas la peine de calculer désormais un indice d’importance politique réelle de tout problème mis sur agenda? Ce dernier serait fonction, d’une part, du temps entre la mise sur agenda et l’entrée en vigueur réelle des mesures liées à cet agenda, et, d’autre part , du montant financier mobilisé. C’est bien sûr trés simpliste, et, généralement, la science politique fait son miel de l’explication des mécanismes délicats qui ménent d’un problème social à une action politique et enfin à une réalité administrative (et vice versa). Dans ce cadre, j’ai toujours trouvé qu’il y avait une tendance à prendre pour argent comptant les explications fournies par les acteurs des politiques publiques à l’inaction, aux difficultés rencontrées, aux hésitations. Au moins quand les historiens expliquent les retards à l’abolition du servage dans l’est de l’Europe et en Russie, n’usent-ils pas de toutes ces subtilités… (et ma comparaison peut-être étrange ici traduit mon indignation!) La crise bancaire actuelle rappelle que, lorsque des mécanismes mettant en jeu des intérêts majeurs dans la société entrent en crise, l’action est rapide, presque immédiate. Comme on sait que la « crise de 1929 » peut se répliquer par une telle crise bancaire (merci Mr.  Bernanke et Mr. Stanley Fischer), les gouvernements nationaux se sont empressés d’agir au profit de toute la société, au moins est-ce là la justification donnée (et sans doute acceptable…); or lutter contre  la catastrophe écologique qui nous menace ne serait-il pas aussi dans l’intérêt de tous (sauf  de Claude Allègre bien sûr)? Ou mettre fin à la misère dans les pays riches, et la famine dans les pays pauvres? Eh bien non, bien sûr. On (les groupes politiques, économiques et sociaux dominants) peut trés bien se passer des miséreux et des crève-la-faim, mais pas des banques! Quod demostrandum erat.

Pour moi, cette crise révèle donc ce qui compte et ce qui ne compte pas dans ce monde; la science politique devrait dès lors bien relativiser l’importance relative de chacun de ses objets; or combien d’études sur les mobilisations (sans grand espoir et impact financier) des pauvres? C’est sympathique certes, mais  un peu inutile pour comprendre ce qui se passe.  Et qu’avons-nous à dire sur les liens banque-finance-politique? Il est vrai qu’il n’est pas besoin de chercher bien loin, tout au moins aux Etats-Unis où on atteint au sublime de ce point de vue avec H. Paulson.

En conclusion de ce post, les « Provinces unies de l’Euroland et de Grande-Bretagne » ne sont donc pas seulement un « Grand Marché » où seule l’intégration négative compterait, il y a bel et bien de la régulation étatique en cas de besoin, mais celle-ci ne correspond sans doute pas à la phraséologie sociale et humanitaire en vigueur dans la présentation de soi de l’Union européenne. (Exercice : comparez les budgets de l’UE dans différents domaines avec les sommes en jeu mises par les Etats pour sauver « leurs » banques.) Cette crise va nous apprendre le sens des proportions.

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2 réponses à “Adieu l’UE, bienvenue aux Provinces unies de l’Euroland et de Grande-Bretagne.

  1. Comme tout un chacun, je suis partagée : on ne peut se réjouir de voir les Etats européens mettre autant d’empressement à sauver un système bancaire et financier inique et somme toute immoral, mais on ne peut souhaiter son total effondrement avec les conséquences dramatiques que l’on imagine sur l’économie réelle, et donc sur les peuples. Tel était mon opinion au départ de la crise. Les derniers déroulements m’incitent plutôt à un cynisme noir.
    Les garanties ne nous empêcheront pas quelques années de récession, une remontée du chômage, de nouvelles coupes claires dans les budgets sociaux, et qu’in fine, aucune règle pour empêcher ce type de crise de se reproduire dans quelques années ne soit adoptée. Pour parler du cas européen de façon plus précise, il faudrait être d’un optimisme béat pour penser que ces capacités de coordination rapide seront utilisées de nouveau pour mettre en place, exemple pris au hasard, des normes visant à limiter la concurrence fiscale dans un futur proche.
    La crise remet comme vous le dites en question le discours consacré, qui veut que « la politique n’a pas de marges de manoeuvre » et « ne peut rien faire dans un contexte globalisé ». Ce constat, qui devrait réjouir les étatistes, donne pourtant plutôt envie de se jeter d’un pont, quand on imagine ce qu’un tel effort pourrait apporter en termes de réduction des inégalités.
    Au final, le changement de paradigme n’aura hélas pas lieu.

  2. A ce stade de la crise, je serais assez d’accord avec votre analyse, aussi bien parce que pour l’instant les classes moyennes supérieures n’ont pas été touchées dans leurs intérêts vitaux. Les victimes directes de tout cela, ce sont et seront les plus pauvres, les plus précaires (ex. les intérimaires en France), mais leur capacité de réaction politique est nulle ou peu s’en faut. Par contre, si la crise devait toucher tout le monde, y compris le haut du salariat et les retraités nantis dans les grands pays de l’Union européenne, il est possible que les normes adoptées pour contrer la « finance folle » ne soient pas plus drastiques. Il ne faut pas négliger non plus un « intérêt d’Etat » à faire rentrer dans les clous les paradis fiscaux.

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