Al Gore, « The Assault on Reason ».

La traduction du livre d’Al Gore de The Assault on Reason vient de paraître en français sous le titre La raison assiégé au Seuil (octobre 2008). Poussé par la curiosité et le titre, je me suis acheté la version anglaise (le paperback imprimé au Royaume-Uni chez Bloomsdury), j’ai été plutôt surpris dans la mesure où le contenu ne correspond que d’assez loin au titre,  il s’agit essentiellement d’un worst of des deux mandats Bush, et je demande bien ce qu’un acheteur de la version française va pouvoir trouver dans ce livre. (sauf s’il n’a pas ouvert un journal depuis huit ans). Mais comme il est clairement formaté pour un lecteur américain moyen, il constitue un bel exemple de rhétorique qui pourrait sans doute être utile aux enseignants de civilisation américaine. (En extraits choisis, j’ai quelques idées de passages à étudier.)

La thèse d’Al Gore ne va guère sur le fond au-delà de celle d’Aloïs Schumpeter en 1942 dans son célébre passage de Capitalisme, Socialisme et Démocratie sur la démocratie. Al Gore constate que le public américain ne fait absolument pas son travail d’opinion publique éclairée, ce qui serait la base d’une démocratie au sens traditionnel du terme, et que, du coup, le pouvoir n’est pas du tout accountable. S’agissant en plus d’un pouvoir comme celui de l’Administration Bush, cela a donné les résultats que l’on connaît, et qui sont rappelés tout au long des différents chapitres. Al Gore attribue la faute de cet affaiblissement de l’opinion publique à la télévision, canal de communication unidirectionnel qui permet toutes les manipulations de l’opinion, et il met son espoir en Internet, canal de communication bidirectionnel qui permettrait moins de manipulation et plus d’accountability. Evidemment, comme Schumpeter remarquait déjà en 1942 l’incapacité du public (y compris américain) à former un public rationnel et discursif, la thèse de l’influence de la télévision ne vaut guère, cela a sans doute accentué une tendance en lui donnant de nouveaux moyens, mais c’est tout; Al Gore invente dans son livre une politique d’ « avant la télévision »(et la radio) où la politique aurait été une discussion plutôt rationelle via les pages des journaux et celles des pamphlets et une politique « aprés la télévision » (et la radio) où l’on reviendrait à cette situation mutatis mutandi. Par rapport à Schumpeter, il constate la même faiblesse insigne de l’opinion publique du point de vue des critères de la rationalité (à la Habermas), mais il la croit temporaire et susceptible de remèdes. Il est pourtant bien conscient, comme Schumpeter d’ailleurs, que ce n’est pas le niveau d’éducation en lui-même, même s’il a augmenté depuis 1942, qui crée un public rationnel, susceptible de surveiller l’action des politiques. Al Gore cite pourtant des données établies par des politistes sur les connaissances politiques des Américains qui convaincraient les plus sceptiques de l’inanité d’attendre un public rationnel tel qu’il le rêve. Internet sera donc le salut, et permettra d’aller contre cette solide incapacité du public à former une opinion publique rationelle.

La thèse est donc plutôt simple, voire simpliste. Le livre ne vaut donc la peine d’être lu. Par contre, sa construction  est fascinante. Il est en effet à première vue trés mal construit. En particulier au niveau d’une page, on observe d’incessants changements de thèmes : en fait, Al Gore semble avoir décidé d’écrire comme on mène une conversation. Il ne cesse ainsi de prendre des sécurités : il s’adresse souvent à un (trés hypothétique) lecteur conservateur et chrétien, ou à un (moins hypothétique) lecteur armé d’un marqueur « politiquement correct », pour démentir toutes les mauvaises pensées qui pourraient leur venir à la lecture d’une phrase.

Al Gore ne cesse ensuite de chapitre en chapitre de répéter les mêmes exemples des méfaits, mesonges, omissions, de l’Administration Bush. Ce n’est pas trés étonnant de la part de sa part, mais il ne revient par contre pas du tout sur l’élection de 2000. J’ai d’ailleurs constaté à quel point j’avais eu via la presse française un panorama plutôt complet de l’ensemble de ces écarts avec la vérité et la morale de l’Administration Bush. On apprendra quelques détails supplémentaires sur l’obsession du secret de l’Administration Bush ou sur la théorisation des « pleins pouvoirs » de l’Exécutif en temps de guerre (contre le terrorisme), mais finalement nous avons été informés du principal. Al Gore ne va pas jusqu’à écrire que l’Administration Bush s’est comporté, au moins tant qu’elle a eu la majorité au Congrès, comme une « dictature », mais peu s’en faut.

Enfin, du point de vue des arguments apportés, Al Gore hésite entre deux registres : d’une part, il fait allusion aux avancées scientifiques de la psychologie et des sciences cognitives (qui démontreraient  pour résumer que  la télévision rend nécessairement un peu bête) ; d’autre part, il ne cesse de s’appuyer sur les écrits des Pères fondateurs des Etats-Unis pour justifier son approche et sa vision de ce que devrait être la démocratie (un public rationnel, une vraie séparation des pouvoirs, une vision de l’homme où les institutions brident l’instinct naturel de domination, une séparation de l’économie capitaliste et de la politique démocratique). Cela fait un étrange mélange que ces deux registres, l’un faisant appel à la science et l’autre à la philosophie politique. Le tout est assaissonné de citations de Churchill, Lincoln, F.D. Roosevelt, et aussi de quelques considérations historiques dignes d’un manuel de sixième (et encore cela doit être plus subtil). La science politique n’est guère présente dans ce texte, bien moins en tout cas que l’approche « scientifique » des neurosciences. Al Gore insiste aussi sur l’affaiblissement du Congrès en raison de la discipline partisane renforcées depuis trente ans,  sur la faible compétitivité des élections, sur le poids de l’argent via le lobbying et les dépenses de campagne électorale, mais ces éléments ne sont pas encadrés par un registre plus général issu de la science politique.

Ce livre constitue donc un témoignage historique d’une ére de la rhétorique américaine du côté démocrate, mais l’étonnant, finalement, c’est le côté peu satisfaisant pour la « raison » (entendue comme manière cohérente de présenter des arguments quelque qu’ils soient) de ce livre.  En français, alors qu’on perd toutes les expressions idiomatiques ou les citations plus ou moins cachées, qui font le plaisir de la lecture, le texte doit apparaître carrèment brouillon et idiot, à moins que la version française n’ait été adaptée et truffée de notes explicatives, auquel cas il deviendrait une petite encyclopédie de civilisation américaine.

Sachant que 80% et plus des Français souhaitent la victoire du démocrate B. Obama, l’éditeur a dû penser que traduire ce livre serait une bonne affaire; mais je doute que le lecteur français y trouve son compte. En même temps, si Obama est finalement battu, on pourra toujours le lire à titre d’explication, et d’épitaphe pour une démocratie.

Publicités

3 réponses à “Al Gore, « The Assault on Reason ».

  1. Le dernier bouquin d’Emmanuel Todd a l’air plus divertissant et mieux bouclé (l’auteur était l’invité des Matins de France Culture ce matin).

  2. Les idées parfois intéressantes exposées par Al Gore sont tout de même polluées par un étasunisme primaire dont il n’a pas le monopole. Ce patriotisme protestant blanc qui caractérise à jamais les dirigeants politiques de l’Empire. Obama n’y échappe pas non plus, à la grande déception du reste du monde. Ce bounty est un WASP, lui aussi, dans son coeur et dans sa tête. A quand un vrai Noir et Fier à la tête du vieil Empire ? Ce ne serait, après tout, qu’un juste retour des choses…
    http://eden-saga.com/fr/4350-quetzalcoatl-popol-vuh-precolombiens-balam-acab-jaguars-de-la-nuit-guerriers-noirs-.html

  3. @ xavier séguin : sans entrer dans la vision du monde à laquelle invite le lien internet inséré dans votre réaction, je peux dire en toute franchise qu’un autre noir de peau à la tête des États-Unis d’Amérique, cela risque d’être dans bien longtemps…En effet, sauf s’il réussit par miracle à se faire réélire en 2012, B. Obama est bien parti pour figurer au panthéon des présidents démocrates médiocres au côté de…. Jimmy Carter (1976-1980). S’il perd en 2012, le camp démocrate attribuera sa modération coupable à leurs yeux, justement au fait qu’étant noir de peau, il n’a pas osé être assez radical au début de son mandat. Si Obama gagne en 2012, là les choses seront différentes, mais au vu de l’économie américaine en ce début d’automne 2011, c’est vraiment mal parti…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s