« Nous ne voulons pas faire ‘Die Linke’ en France, nous voulons une gauche anticapitaliste qui ne s’inscrit pas dans le jeu d’alliance avec le PS »

Le titre de ce post correspond à ce qu’Olivier Besancenot aurait déclaré suite à la démission du PS par quelques responsables de la gauche du Parti socialiste au début du Congrès de Reims de ce dernier. La déclaration m’a paru une belle illustration d’une stratégie partisane des plus irrationnelles si on l’envisage avec un minimum de recul politiste.

Si j’ai bien compris la direction de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire) veut élargir et transformer cette organisation en un « chose » nouvelle qui, pour l’instant , est connue sous le nom de « Nouveau Parti Anticapitaliste » (NPA) et qui revendiquerait autour de 10.000 futurs encartés. Cette chose porte donc pour l’instant le nom de « parti », ce qui suppose vaguement que l’on veut élargir l’audience, y compris électorale, de la future défunte LCR, et que l’on veut faire mieux que ce que l’on faisait jusque là. Or que nous dit O. Besancenot par cette phrase,  sinon que le NPA va tout bonnement aller à l’encontre de toute réussite politique future dans le système politique français tel qu’il est.

En effet, à l’échelle européenne, l’expérience de die Linke représente pour l’instant une réussite du point de vue de l’agrégation de forces d’origine diverses aussi bien du point de vue géographiques et sociales qu’idéologiques et tend indéniablement à  perturber le jeu électoral de l’Allemagne – la crainte que die Linke inspire aux autres partis pour les prochaines échéances de 2009 est un bon indicateur de sa capacité  tribunicienne à donner voix à certaines aspirations populaires. Ce parti tend de plus à respecter les contraintes institutionelles et politiques qui sont les siennes; il cherche à utiliser au mieux un système électoral proportionnel qui lui permet d’avoir des élus quand il réussit à dépasser le seuil minimal de représentation dans les Parlements régionaux et au Parlement national ; il le fait sans avoir à s’allier à qui ce soit parce qu’en Allemagne le mode de scrutin est proportionnel, mais plusieurs petites entreprises politiques ont dû se regrouper dans die Linke pour avoir la possibilité de dépasser les barres prescrites; ce parti a été ou est au pouvoir dans des Länder de l’ex-RDA, il a même failli récemment être dans la majorité régionale en Hesse (ce sont quelques élus SPD qui ont bloqué cette alliance avec les « rouges »). On peut suivre O. Besancenot en lui accordant que ce parti joue effectivement le rôle d’un parti de gestion du capitalisme. Il a ainsi été obligé d’avaliser de trés fortes restrictions budgétaires à Berlin. A ma connaissance, die Linke, s’il respecte effectivement le nom de Rosa Luxemburg, n’accumule pas des armes dans les sous-sols de la mairie de Berlin pour la future insurrection spartakiste de 2019.

Dans le cas du futur NPA, qui opère qu’il le veuille ou non dans un contexte institutionnel et politique qui ne peut changer du jour au lendemain, avec un scrutin majoritaire à deux tours et des scrutins proportionnels (municipaux, régionaux, européens) dont les modalités sont contrôlées par les partis qui sont majoritaires à la Chambre des députés (cf. les récentes réformes anti-petits partis des modes de scrutin régionaux et européens), son refus de toute alliance (avec le PS) signifie en pratique la non-représentation, ou une trés faible représentation.  Le NPA devrait en effet méditer l’expérience des Verts d’une part, et du FN de l’autre; dans les deux cas, l’entrée dans l’arène représentative centrale a été impossible à un niveau permettant de peser significativement. Les Verts ont réussi dans une certaine mesure leur implantation  locale uniquement grâce à leur alliance avec le PS. Ce n’est d’ailleurs que trés récemment qu’ils ont réussi en certains lieux à devenir une force majoritaire dans leur camp  : je pense aux élections municipales de Montreuil en particulier. Quant au FN, le refus de s’allier que la droite lui a progressivement infligé l’a amené à l’implosion d’abord (1998) et à l’échec électoral ensuite (2008).  Je ne voudrais pas être trop caricatural, mais, dans des circonstances humainement prévisibles de l’évolution de l’électorat (en dehors des suites d’une crise économique ayant réduit tout le monde à la misère ou d’une guerre perdue ou en train de se perdre sur le territoire national), il est plus qu’improbable de réussir à s’imposer électoralement en France sans s’allier avec personne. La direction du NPA croit-elle sérieusement que, tout d’un coup, dans certains lieux d’abord, dans toute la France ensuite, une majorité d’électeurs va se convertir au vote pour le NPA dans une conversion digne des Premiers Chrétiens dans un livre de catéchisme de 1950? Le NPA ne semble même pas pouvoir rassembler les différentes chapelles trotkistes : LO et PT ne semblent pas séduit par la chose à ma connaissance.

Si on réfléchit à plus court terme, à celui des élections européennes, la direction du futur NPA  devrait tenir compte du fait que le seuil pour avoir des élus au Parlement européen est devenu désormais fort élevé, et que l’attitude des ex-socialistes proposant un rapprochement avec le PCF est raisonnable – si l’on veut effectivement des élus et ne pas laisser de fait le PS représenter à lui seul la gauche. (De plus les éventuels élus NPA au PE devront ensuite aller sièger dans le groupe où siègent  le PCF et die Linke actuellement ou bien se tenir dans le néant des non-inscrits).

Je suppose que la direction du NPA, au moins à en croire les déclarations d’O. Besancenot, est plus attentif à coordonner différentes luttes sociales à travers le futur parti, à changer l’état d’esprit des masses, qu’à peser réellement sur la politique représentative classique qui, si j’ose dire, est passée au moins au départ de cette longue marche vers le pouvoir par pertes et profits. On peut aussi supposer que les Européennes soient utilisés comme un manière de prendre des voix au PS pour les lui redonner dans une alliance future à la veille de 2012 quand l’idée de cinq années de sarkozisme de plus incitera tout le monde à gauche à être raisonnable. Malheureusement, on peut aussi supposer que le NPA ne soit autre que la résurgence du TVPA – Trés vieux parti anticapitaliste – , soit dans sa version française, soit dans sa version… eh bien, léniniste en somme. Ce souverain mépris pour les contraintes de l’électoralisme (qui certes ne permet guère de faire la  Révolution comme l’histoire l’a montré, mais seulement des réformes…) peut faire penser, soit à la tradition anarcho-syndicaliste française, soit plus simplement à la version léniniste des usages de l’élection de la démocratie bourgeoise pour un parti révolutionnaire. Participer aux élections n’est qu’une façon de renforcer la structure partisane, qui, au travers des luttes, du rapport de force qu’il crée dans la rue et la société, peut peser sur le destin des citoyens qu’elle prétend défendre au mieux.

Il y a quelque temps sur France-Inter j’ai entendu O. Besancenot dire qu’il ne suffisait pas d’arriver au pouvoir légalement par les urnes comme Salvadore Allende au Chili au début des années 1970 pour assurer la transformation sociale souhaitée et que la minorité des  possédants sait sortir de la légalité pour défendre ses intérêts contre la majorité sociale; implicitement, ce discours, tenu pour contrer un journalistes lui demandant de condamner toute violence (en particulier celle de Jean-Marc Rouillan) , supposait toutefois de gagner une majorité par les urnes, pour être prêt à la défendre ensuite par la rue ou tout autre moyen coercitif utilisable par les masses ensuite. Avec une stratégie d’isolement et le refus d’entrer en alliance avec le PS, le refus même de rechercher les conditions de regroupement des soldats perdus de la « gauche de la gauche », du PCF et autres débris d’un mouvement ouvrier plutôt moribond, le NPA se condamne au mieux à être le moment venu le soutien dans la rue d’une éventuelle majorité de centre-gauche – ou alors à attendre longtemps le Godot de l’opportunité révolutionnaire. (Si elle arrive finalement, je pense avec ce post mal finir comme intellectuel hostile aux masses…)

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4 réponses à “« Nous ne voulons pas faire ‘Die Linke’ en France, nous voulons une gauche anticapitaliste qui ne s’inscrit pas dans le jeu d’alliance avec le PS »

  1. En étant d’accord avec le fond de votre propos (d’autant plus que le congrès de Reims semble ouvrir, surtout si Royal l’emporte, un très large espace politique à une offre alternative au PS), je pense que comme à son habitude, l’extrême gauche française préfère se cantonner à sa fonction tribunitienne. Ils raisonnent vraisemblablement en se disant qu’ils ont peut être plus à gagner en ayant moins d’élus, mais en représentant un parti « anti-système », une logique somme toute proche de celle de Le Pen ou… de Bayrou, qui a préféré faire une croix sur son groupe parlementaire dans l’espoir de continuer à représenter en 2012 l’alternative « ni gauche, ni droite ».
    Evidemment, la grande différence, c’est que je doute qu’une partie non négligeable de l’extrême gauche française soit authentiquement démocrate, ce qui rend insoluble le dilemne de la participation à des majorités municipales ou les alliances en vue d’élire un maximum de représentants européens. C’est pour cela que je prédis au NPA quelques coups d’éclat aux Présidentielles, qui seront aussi inutiles qu’ils seront éventuellement tonitruants, un score honorable aux Européennes mais qui leur assurera très peu d’élus, et de mauvais scores à toutes les autres élections.
    La LCR avec un lifting quoi.

  2. Le choix de Bayrou est, me semble-t-il, différent : il n’est absolument pas contre des alliances. Il veut simplement jouer le seul coup qui lui reste : gagner la Présidentielle de 2012. Il s’inscrit tellement dans le cadre de la présidentialisation du régime qu’il parie qu’en gagnant la Présidence, on gagne tout le reste de surcroît. Le Pen n’avait sans doute pas l’outrecuidance de faire le même pari, même en 2002. Il cherchait à se rendre incontournable pour la droite et ensuite à s’allier en position de force. Cela a échoué. Le NPA ne semble même pas prendre cette voie : je ne crois pas que les dirigeants du NPA ne soient pas « démocrates », simplement ils ont une autre vision de la démocratie qui passe peu par les institutions (tout en défendant d’ailleurs le rôle de l’institution par excellence, l’Etat, dans la défense des « acquis sociaux » au sens large). A mon sens, pour être tribunitien, il faut au minimum occuper des places obtenues par élection, gêner les autres plus au centre de l’échiquier en fragilisant les majorités ou en obligeant les autres à des accomodements: dans le cas présent, le NPA n’en prend même pas le chemin. Il ne risque pas de jouer le rôle du PCF à gauche dans les années 1950-70 ou du FN à droite dans les années 1980-90.

  3. Je crois qu’il y a un élément à ajouter dans l’analyse, qui complique peut-être un peu la donne : si il faut réinsérer l’analyse du NPA dans l’ensemble du champ politique, il faut aussi saisir comment, en interne, Besancenot et la direction doivent capitaliser leur succès (en particulier auprès des jeunes des classes populaires : cf. les travaux de Florence Johsua) tout en conservant les anciens membres, et en particulier les « trotskystes » : l’équation n’est donc pas simple à régler : conserver les plus militants sans effaroucher ceux qui viennent pour la marque « Olivier ».

    Par ailleurs, il me semble qu’un nouvel acteur vient d’entrer dans le jeu à gauche du PS, sur le modèle de la fameuse « Linke ».

  4. L’obligation de respecter les croyances des « vieux militants » peut peut-être expliquer effectivement cette déclaration d’O. Besancenot, surtout dans le contexte où il serait logique de saisir la main tendue par les ex-socialistes.

    Quant au projet de « Parti de la gauche » porté par Mélanchon & Dolez, il est lui beaucoup plus rationnel vis-à-vis des contraintes du système institutionnel, mais il ne peut fonctionner que si une concentration « républicaine » s’effectue à la gauche du PS, où (enfin!) le PCF se résout à mourir officiellement, à abandonner sa « marque », son « nom », ou du moins le promet de manière un peu crédible. Mais il y a toute une accumulation de travaux qui montreraient plutôt que le PCF tend à persister dans son être, perinde ac cadaver. Si ce « parti de la gauche » doit un jour exister, il faut qu’il fasse comme on dit le « Congrès de Tours » à l’envers. Le PCF avait déjà présenté aux Européennes de 1999 il me semble une liste appelé « Bouge l’Europe! », qui prétendait dépasser le PCF. Ce ne fut pas le cas, ni du point de vue organisationnel, ni du point de vue électoral. Mélanchon déclare vouloir une liste de concentration « républicaine » allant des ex-Chevénementistes au futur NPA, en passant par le PCF et lui-même et ses camarades. C’est électoralement et institutionnellement crédible, mais les réticences de chaque organisation ou embryon d’organisation sont sans doute énormes. Le livre que tu (Laurent Willemez) as co-coordonné ( avec Bertrand Geay), Pour une gauche de gauche (Editions du Croquant, 2008), semble d’ailleurs le prouver: cf. l’article de Gérard Mauger, « Un champ de la ‘gauche antilibérale’? », p. 295-316. C’est à peu de choses prés l’opération qu’a réussi Jean-Marie Le Pen en 1972 en fondant le FN, que se propose de réaliser Mélanchon, mais que refuse, au moins publiquement, O. Besancenot.

    Pour ces mêmes élections européennes, le nombre de petits partis jouant leur survie va d’ailleurs être important. Sous l’impulsion de l’insubmersible Daniel Cohn-Bendit, des listes de concentration « verte » essayent de se constituer; j’ai lu que même le « Mouvement Ecologiste Indépendant » (MEI) d’A. Waechter ou ce qu’il en reste se rallierait à cet attelage. Idem pour le « Modem », qui doit avoir des élus à cette occasion. Pour ne pas parler du FN, qui joue lui aussi sa dernière carte. De fait, du point de vue de la politique nationale, cette élection européenne va décider du destin de chacune de ses petites entreprises politiques marginalisées par le bipartisme montant.

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