Du destin aux politiques publiques.

Le mercredi 18 novembre 2008 dans une rue de Grenoble, un fou de 56 ans a tué à l’arme blanche un jeune étudiant-chercheur de 26 ans. Le fait m’a d’autant plus frappé que, si j’ai bien compris, je suis passé à pieds dans ces mêmes rues à peu prés à l’heure où le drame se produisait, à quelques centaines de mètres sans doute. J’allais faire mon cours. J’ai ressenti comme tout un chacun dans un tel cas un lâche, trés lâche soulagement, mêlé d’une compassion d’autant plus grande pour la victime de ce meurtre , sans cause autre que la folie , que la victime fait partie d’un milieu professionnel proche et aussi qu’elle était passée par  une  ENS comme moi-même. J’ai lu quelques jours plus tard avec pitié l’avis de décès dans le Monde de ce jeune homme.  Tous ces proches endeuillés, toutes ces potentialités enfuies à jamais. Le destin dans toute son absurdité. Le sentiment d’être désormais en dette.

Et puis, régulier comme une métronome, la réaction de N. Sarkozy face à ce genre de « drame ». Naturellement, nous avons eu droit à l’annonce de l’étude d’une nouvelle réglementation sur les fous (je préfère utiliser ce terme plutôt que celui plus neutre de malades psychiatriques) « qui évitera que cela ne se reproduise ». Ensuite, le directeur de l’établissement psychiatrique dont le fou a fugué le temps de cette matinée a été suspendu. Pour compléter le tableau, désormais si classique que la presse en a finalement peu parlé, peut-être par décence, le dit fou a été mis en examen et mis en prison. On trouve accumulé là toute une série de dérives, qui définissent une politique de non-civilisation, qui tendent à se répéter de plus en plus souvent.

Premier point qui me vient à l’esprit face à ce genre d’instrumentalisation de « drames » médiatisés, c’est la perception de plus en plus claire de l’usage différentiel des dits drames. Imaginons qu’un gouvernement se mette en tête de réagir de la même façon face aux morts de la route. On me dira que les gouvernements réagissent déjà. Certes, mais, à chaque meurtre (aussi horrible soit-il) commis par un fou ou à chaque délit  important commis par un récidiviste, il semble désormais qu’on fasse une loi ou prenne une mesure désignant un « bouc émissaire » dans l’administration en charge du dossier. Imaginons la situation en France si on faisait la même chose en matière de sécurité routière : puisque la vitesse est  la grande cause d’accidents mortels, aprés quelques semaines de ce régime, à quelle vitesse rouleraient alors les véhicules?  10km/h? 5km/h? Puisque l’inexpérience des conducteurs et leur mauvaise formation est aussi cause d’accidents, à quelle condition donnerait-on le permis de conduire? Puisque l’alcool et toutes les drogues légales et illégales ne sont pas en reste pour entraîner des accidents,  faut-il fermer tous les bistrots à moins de 500  mètres d’une route quelqu’elle soit et mettre un policier dans chaque pharmacie pour surveiller la vente des antidépresseurs et autres médicaments susceptibles de mettre en danger la vie d’autrui? Je laisse chacun compléter : d’un côté quelques meurtres par an commis par des fous, de l’autre des milliers de morts sur les routes (les dits accidents de la route sont la première cause de mortalité à l’âge adulte en France). Par exemple, même sans aller jusque là, au vu des  faits divers, pourquoi ne pas interdire purement et simplement aux jeunes d’aller en « boîte de nuit » en voiture en interdisant tout lieu de nuit qui ne soit pas relié aux transports en commun? Bien sûr, ne plus avoir de morts sur les routes suppose une révolution de nos valeurs sociales, et, dans un premier temps, un drame économique de première ampleur (encore que , s’il n’y avait plus que des chauffeurs professionnels comme pour les avions et les trains, ne s’agirait-il pas là d’un gisement d’emplois?)

On peut ainsi étudier les différents secteurs de la vie sociale et l’on se rendra  bientôt compte de l’extraordinaire différence de perception de la mortalité inévitablement liée à ce secteur. On a pas le droit de mourir tué par un ascenseur (fait rare), mais il est parfaitement bien vu de mourir en deux roues (fait fréquent).  Il y a quelques années j’ai lu ce qui avait l’apparence d’une fable de la part d’un philosophe utilitariste qui imaginait un monde où l’on tirait au sort ceux qui seraient sacrifiés pour prendre leurs organes afin d’allonger l’espérance de vie de tous : cette fable  voulait simplement souligner que toute activité humaine qui procure de la satisfaction suppose implicitement que certains d’entre nous vont être sacrifiés à l’utilité commune sans qu’a priori on puisse dresser la liste des sacrifiés (le destin). On comprend alors la différence entre le fou (tueur) et l’automobiliste (chauffard)  : ils tuent à l’occasion tous les deux, mais la somme de bonheur produite par la liberté du second (qui est souvent la nôtre) est sans commune mesure avec celle du fou (que nous dénions être la nôtre en cas de malheur). Collectivement, nous sommes prêt (sauf lorsque l’accident est spectaculaire et met en jeu un transport collectif, du genre voyage d’enfants ou de personnes âgées) à payer le prix en vies humaines de notre mobilité, mais beaucoup moins celui de notre liberté d’être encore traité comme un être humain si nous sommes devenus fous.

Une partie de la profession psychiatrique a elle aussi réagi en ce sens en soulignant qu’aucun soin ne pouvait être prodigué en vue d’une guérison ou d’une stabilisation si l’on se mettait dans une perspective d’enfermement définitif : elle veut nous rappeller qu’il y a un équilibre à trouver entre le droit de chacun à ne pas être tué par un fou dans la rue (événement rare) et celui des fous, sinon à retrouver la raison, du moins à (re)vivre dignement (événement fréquent). Les gouvernants actuels sont prêts à rendre caduc cet équilibre.

Deuxième point : cette rupture d’équilibre se retrouve en matière pénale. Si l’on veut vraiment assurer aussi bien en matière de folie dangeureuse qu’en matière de criminalité du « zéro défaut », il n’existe (comme je l’ai déjà écrit dans ce blog) qu’une seule solution sûre, l’enfermement définitif de ces déviants (si possible géré par des machines pour éviter d’avoir à risquer la vie des gardiens). On s’en approche à grands pas. Et ce choix qui revient grosso modo à réinventer à la fois le « bagne » et le « grand hôpital »  (à l’âge de la robotique) trouvera rapidement une limite dans les Droits de l’Homme et surtout… dans les finances de l’Etat.

Troisième point : si ce jeune homme plein d’avenir est mort, c’est qu’il s’est trouvé la victime prise au hasard d’une immense contradiction dans nos politiques publiques.  Comme chacun sait (ou croyait savoir),  l’Etat coûte trop cher au contribuable, qui, du coup, exténué d’impôts, diminue son effort, va se reposer aux Maldives ou à Chypre, et ralentit ainsi la croissance économique bénéfique à tout le monde. Il faut donc réduire la pression fiscale et, par là, les dépenses publiques. Comme la psychiatrie est par définition même un domaine où les ressortissants de la politique publique  considérée (les malades) ne sont pas trés revendicatifs, les gouvernement successifs y ont limité au maximum les dépenses.  J’ai lu qu’on aurait supprimé en 25 ans à peu prés la moitié des lits disponibles. Il est vrai que soigner les fous, surtout les plus difficiles, ne peut ni être présenté comme un investissement pour l’avenir (comme l’éducation des enfants ou la recherche par exemple), ni comme une nécessité économique immédiate pour créer de l’emploi rentable (comme avec les politiques d’exonération de charges). En fait, dans l’idée que l’on peut se faire depuis 1973-74 d’une politique orientée pour lutter contre la « crise économique », la psychiatrie, surtout quand elle traite des grands fous, n’a pas du tout sa place : elle n’est d’aucune utilité, sauf pour éviter marginalement les drames aux gens normaux (les producteurs). Dans le même temps où, comme tous les secteurs de santé, on insistait sur la dérive des coûts, une autre tendance se développait pourtant dans les politiques publiques, la nécessité de respecter les droits et la dignité des resssortissants. En psychiatrie, la contradiction est parfaite : d’une part, il faut traiter les gens à l’économie, et d’autre part, il faut les traiter avec le plus de dignité possible et donc le plus professionnellement possible – ce qui comporte des coûts montants. Résultat : comme cela commence à se savoir, on déclare les grands fous responsables de leurs actes et on les envoie en prison, surchargeant le système pénitentiaire, soumis lui aussi à la même contradiction. (J’ai lu dans la presse qu’aux Etats-Unis les Etats fédéres commençaient pour certains à s’inquiéter du coût du système carcéral… et pensent à libérer des détenus pour faire des économies.)

Un psychiatre aprés le drame s’est exclamé qu’il y avait prés de 1% de la population française qui souffrait de troubles mentaux graves, et que l’on allait quand même pas les enfermer tous,  autour d’un million de personnes, qu’il fallait raison garder. Cela pourrait pourtant se faire  à moindre coût si l’on cessait d’assurer la dignité de ces individus, et si on laissait des non-professionnels s’en occuper. L’histoire du XXe siècle montre malheureusement que l’organisation d’immenses systèmes pénitentiaires ne coûte pas trés cher , ni en argent, ni en ressources humaines, aux régimes policiers ou totalitaires. Il peut même à travers le travail forcé leur rapporter. Nos sociétés elles voudraient, poussées peut-être par leurs gouvernants,  mais pas seulement sans doute, inventer un nouveau grand enfermement  qui serait respecteux de la dignité humaine et à un coût réduit pour le contribuable. Plutôt difficile pour le moins (sans parler de la crise des vocations dans ce domaine professionnel des plus difficile).

En somme, avec cette mort d’un jeune, nous sommes confrontés à tout l’échec de la politique économique et sociale de nos pays depuis trente ans au moins, qui résulte sans doute de l’incapacité à penser de manière non sectorielle les problèmes auxquels nous nous trouvons confrontés et à se fixer des objectifs conciliables. A mener une « politique de civilisation » donc.

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