(Little) Big Brother is reading you.

Il y a quelques jours lors d’une conversation avec d’anciens étudiants l’un d’entre eux m’a demandé ce que je pensais de cette nouvelle qui a filtré jusque dans la presse écrite, à savoir que divers Ministères mettraient en place une surveillance ad hoc de l’opinion qui s’exprime sur Internet. Le marché de cette surveillance des courants d’opinion aurait été confié par appel d’offres à des sociétés privées dont le dirigeant de l’une d’entre elles s’est même exprimé dans les colonnes de Libération pour clarifier la nature de son expertise.

En gros, ce dirigeant -se revendiquant d’une légimité de sciences sociales – expliquait qu’il s’agissait d’une revue de presse modernisée par les apports d’Internet. Il faut simplement trouver des nouveaux moyens de décrire l’opinion publique écrite à un moment où tant de gens s’expriment (trop?) librement sur Internet, distinguer le bavardage de ce qui aura un impact sur une (petite) masse de lecteurs. Je ne vois rien à redire à ce suivi de l’opinion publique (d’autant plus que certains sites en accès public se livrent déjà à ce genre de palmarès). De plus, c’est une pratique des « arts de gouverner » plutôt commune en démocratie : il n’y a là aucune innovation, sinon peut-être que ce travail typique des « Renseignements généraux » ou simplement des préfectures est confié désormais, via appel d’offres, à des entrepreneurs se réclamant d’un savoir savant venu des sciences sociales. Juste retour des choses peut-être, tant les historiens ont profité de l’existence des archives policières et préfectorales chargées de surveiller la vie politique avant l’instauration de la République et sous la République pour l’étudier.

Je comprends bien l’inquiétude de certains blogueurs anonymes d’être repérés et sanctionnés par des supérieurs hiérarchiques goûtant peu la critique, quelque qu’elle soit; en même temps, je ne crois pas qu’il y ait là un changement radical de méthode avec l’ère pré-Internet. Tous ceux qui s’expriment publiquement et qui appartiennent à une institution hiérarchisée doivent s’attendre à d’éventuelles réactions des personnes qu’ils attaquent ou qui se sentent attaquées. Pour ne parler que de la fonction publique, le conflit de perspective entre obligation de réserve des fonctionnaires, droit syndical et liberté d’opinion citoyenne, ne date pas d’hier. Sans doute avec Internet, contrairement à un tract papier, l’immédiateté peut amener à dépasser les normes admises dans l’une ou l’autre Administration.

Je me permets en revanche d’expliquer quelque chose à ceux qui voudraient suivre ainsi des réseaux de séditieux. Si je prends mon cas personnel, je me suis rendu compte avec ce blog qu’assez souvent, il m’arrivait aprés avoir écrit un post de lire ou d’entendre à peu de choses prés la même chose  que ce je venais d’exprimer sous le clavier d’une autre personne. (C’est d’ailleurs une leçon quotidienne d’humilité, qui m’a amené plus d’une fois à ne rien écrire.) Or, presque toujours, je n’ai aucun contact ni personnel ni professionnel ni associatif avec cette personne. Simplement, ma réaction tient souvent à une parenté de logique ou à un même stock de connaissances historiques, sociologiques, politologiques, etc. (qui sans doute peuvent correspondre aussi à une idéologie, à une vision du monde, à des idées préconçues,  à des lacunes peut-être, pour un regard extérieur). Pour dire les choses plus directement, quand j’entends quelque personnage public que ce soit, affirmer avec applomb que « La Terre est plate » en croyant sans doute profiter de l’inattention du public, de son absence de connaissances, de son manque de recul historique, de ce que toute la science politique décrit comme les faiblesses de  l’opinion publique, j’ai dû mal à ne pas relever la fausse note, pour ne pas dire le mensonge, au moins par omission. Je le fais en parfaite indépendance de toute personne actuelle, seulement contraint par mon « for intérieur » pour utiliser une expression philosophique peut-être un peu grandiloquente en l’occurrence quoique subjectivement exacte, mais, par contre, en pleine dépendance des personnes passées qui m’ont appris par exemple la morale, la logique, l’histoire, le français, les mathématiques, le latin, etc. (ce qui aprés tout peut être aussi une forme d’idéologie). Si un Ministère et son responsable du moment cherchent le responsable réel d’une cabale qu’ils croient pouvoir discerner sur Internet, j’ai bien peur qu’ils soient obligés d’incriminer les malfaisants qui ont donné des outils logiques (et émotionnels) pour analyser des propos ou une situation à beaucoup trop de gens à leur goût. Mes institutrices sont sans doute les vraies responsables de ce que j’écris, pour ne pas parler de tous ces romanciers fort morts au demeurant mais sans doute bien mal intentionnés finalement contre les bonimenteurs d’aujourd’hui qui m’ont donné eux aussi quelques clés de lecture.

Par exemple, bien que je ne sois ni juriste ni magistrat, et bien que je ne sache pas si je déclarerais  avec  prudence comme tout homme politique mis en examen que « j’ai confiance dans la justice de mon pays » au cas où j’aurais affaire avec la Loi, je me sens fortement solidaire de la  protestation actuelle de certains magistrats contre la politique de Rachida Dati. Plusieurs centaines d’entre eux n’ont guère apprécié que l’une de leur collègue soit prise au piège d’injonctions contradictoires, correspondant à la volonté ministèrielle (relayant la volonté présidentielle), cherchant, à la fois, à être le plus dur possible avec les criminels d’habitude en les enfermant le sévérement possible et le plus longemps possible pour leur apprendre à mieux se tenir en société et à ne plus jamais récidiver, et, en même temps, à éviter à tout prix la mort à ces mêmes personnes, surtout s’ils sont des mineurs, en particulier par suicide en prison. Les deux injonctions, qui peuvent trouver chacune de leur côté leur justification, sont en pratique d’autant plus contradictoires que, par ailleurs, l’Etat (quelqu’en soit la gestion d’ailleurs…) est bien incapable de créer autant de places de prisons qu’il en faudrait – ce qui constitue une source aussi bien de la récidive à la sortie de prison  que du suicide en prison. Les gouvernants veulent certes satisfaire l’opinion publique, en promettant de mettre à terme tous les délinquants en prison et en même temps de ne plus tolérer une seule mort non naturelle d’un détenu en prison, et de faire le tout sans dépenser trop de nos impôts pour ces malfaisants. C’est un calcul politique compréhensible pour qui doit maximiser  la popularité des gouvernants, mais je comprends que certains magistrats n’aient pas envie d’être désignés comme « boucs émissaires » quand finalement les criminels récidivent ou se suicident parce que les moyens financiers ne permettent pas d’assurer la conciliation entre ces deux injonctions. (Ici je suppose qu’avec beaucoup de moyens supplémentaires la conciliation serait possible, on pourrait aussi penser que même avec autant d’argent qu’on voudra, une telle conciliation est au demeurant impossible, on ne peut pas être à la fois « tough on crime » en enfermant le plus de gens le plus longtemps possible et ne pas amener justement des suicides de détenus dans la foulée, puisque, par définition la prison est une peine à laquelle on peut vouloir échapper.)

A travers cet exemple, destiné aux (Little) Big Brothers qui nous surveillent et à leurs commanditaires, je rappelle aussi que quelque réforme que ce soit d’une politique publique peut, non seulement être mal comprise par la base ou caricaturée par des opposants d’habitude, mais qu’elle peut aussi heurter la logique (ou si l’on veut l’idéologie pour être classique ou les préférences pour parler comme un économiste) de certains individus qui, au départ, ne se sentent pas particulièrement concernés. Aucune « pédagogie de la réforme », « explication » ou « précision », n’y changera grand chose : pour moi, « la Terre n’est pas plate! » Et j’aurais du mal à changer sur ce point.

Dernier point : un usage par contre de cette veille de l’opinion pourrait être envisagé : celui qui consisterait à rechercher ainsi à entretenir une « spirale du silence » (Schweigespirale) selon l’expression de E. Noelle-Neumann, en empêchant les individus ne pensant pas comme la majorité qui soutient en principe en démocratie les pouvoirs publics  de se reconnaître comme moins isolés et minoritaires qu’ils ne croient l’être à travers leurs expressions sur des sites Internet ou des blogs. Si tel était le but recherché – faire taire les voix dissidentes, y compris celles qui restent loyales à la démocratie représentative, pour les empêcher de se rendre compte qu’elles le sont moins qu’elles ne le croient -, il y aurait en effet de quoi s’inquiéter – encore que ce genre d’opérations supposerait d’isoler la France du reste des pays démocratiques. (De couper les liens avec la Suisse et la Belgique francophone en priorité.)

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Une réponse à “(Little) Big Brother is reading you.

  1. Je propose d’offrir un exemplaire de Katz et Lazarsfeld, Personal Influence, à la DG ministérielle qui a jugé utile de donner autant d’argent pour une mission qui risque de produire des notes de synthèse très divertissantes.

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