Chercher ou… enseigner, that is the question.

Dans le cadre des bouleversements en cours du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, il ne pouvait manquer au (post-moderne) tableau  qui se dessine depuis la L. R. U.  le changement de statut des personnels enseignants-chercheurs (dont je suis). Quelques rapports bien sentis annonçaient la couleur depuis une demi-décennie au moins, nous étions prévenus, nous y sommes : il fallait rénover ce métier où beaucoup s’étaient endormis et où la compétitivité de la France (et de l’Europe) risquait gros.

Le projet de nouveau décret est tout à fait séduisant, il faut le dire, je suis ravi. Enfin, nous sommes ramenés officiellement à la quantité de travail (par an) officielle de la fonction publique d’Etat, à laquelle nous appartenons toujours semble-t-il, soit un peu plus de 1600 heures par an. Dommage que cette mise à niveau tardive nous ait fait rater la réduction du temps de travail en son temps… (comme tout le reste du monde enseignant d’ailleurs de la maternelle à la terminale, mais inutile d’épiloguer sur ces pauvres gens qui ne savent pas se lever tôt). Et dommage que la référence pour le temps d’enseignement n’ait pas été ajusté en conséquence à l’occasion : nous restons avec un temps d’enseignement de référence de 192 heures équivalent travaux dirigés par an, qui représente la moitié de notre temps de travail (avec les préparations, examens et tout ce qui va avec) soit autour de 800 heures par an. Si nous avions bénéficié des 35 heures (passage de 39 à 35), certes avec une dizaine d’années de retard, nous serions autour de 172 heures… On pourrait aussi demander à définir vraiment les jours de congés payés- que nous pourrions prendre désormais sans la mauvaise conscience habituelle de l’enseignant-chercheur (la mienne en tout cas) qui ne sait guère où s’arrête son temps de travail. Mais passons, il faut savoir se dévouer à l’effort de redressement national (des comptes publics en tout cas). Un hommage en passant à Pierre Laval (celui de 1935) qui avait bien vu les solutions à toute crise des finances publiques avant tout le monde.

Le plus amusant bien sûr, c’est cette possibilité de « modulation des services » autour du pivot de 192 h éq. TD, autout de l’idée phare que, si la performance en matière de recherche n’est pas jugée bonne (ou simplement existante) par nos chers collègues du CNU, il serait de bon ton d’enseigner plus (ou éventuellement d’administrer plus) si telle est la volonté (non attaquable devant aucune instance de recours apparemment) de notre Président d’Université (élu par nos représentants). Le syndicat SNESUP parle à ce propos de « vision punitive de l’enseignement ». On ne peut guère lui donner tort : à suivre la logique de ce décret jusqu’au bout, ne devraient plus enseigner que ceux dont les recherches sont considérées comme inexistantes ou mauvaises, et, inversement, les étudiants ne devraient plus avoir l’occasion de rencontrer en cours un chercheur réputé d’excellence. On m’a d’ailleurs raconté que des universités étrangères fonctionnaient ainsi : l’institution recrute un enseignant-chercheur prestigieux aux publications si nombreuses que les lire toutes en les comprenant vraiment prendrait une vie, elle le met sur la plaquette de l’institution pour attirer étudiants et financeurs, elle l’utilise aussi pour améliorer son ranking dans le dernier classement à la mode, mais les étudiants (qui parfois payent cher la supercherie) n’auront guère l’occasion de rencontrer le dit personnage, mais auront droit aux cours d’individus supposés de second (ou plus) rang.

Sans aller jusqu’à ces extrêmes, est-on bien au courant au Ministère ce que signifie ce genre de mesure qui fait de l’enseignement un reste? Si on admet dans une vision un peu naïve de la science je l’admets (mais c’est celle qui semble présider aux choix actuels) que les grandes recherches et découvertes se font  quand l’individu est jeune,  soit avant l’âge fatidique de 40 ans où point de vue inventivité cela ne va plus du tout, cela veut dire que, si le système d’évaluation est juste et tient effectivement des recherches faites et de leur caractère novateur en toute impartialité (ce qui est certes difficile à imaginer), la plupart des enseignants-chercheurs (quelque soit leur excellence par ailleurs dans le passé) vont se retrouver à la fin de leur carrière qui s’annonce bien longue (trés probablement jusqu’à 70 ans et, sans doute, jusqu’à la sénilité attestée par une commission ad hoc) à ne plus faire que de l’enseignement (et de l’administration). Tout en reconnaissant que l’expérience peut en ce domaine avoir du bon, je ne sais pas si l’on aura une université de qualité avec une masse de « vieux » enseignants auxquels l’institution aura fait comprendre qu’ils sont en bout de course du point de vue de la recherche. (Il y aura certes aussi des jeunes qui, dès leur recrutement et leur non-sélection dans le contingent des super-Maîtres de conférence qui est aussi prévu, sauront qu’ils sont déjà trés vieux et qu’il ont eu tort de se fatiguer à faire une thèse). Il est vrai qu’avec la gérontocratie en vigueur dans l’attribution des postes de pouvoir, cette situation ne risque pas de se réaliser. Mais j’aimerais bien que nos collégues président d’Université, si prompts à apprécier cette réforme  qui leur donne aujourd’hui les pleins pouvoirs, s’imaginent à 69 ou 74 ans en train d’enseigner 384 heures équivalent travaux dirigés parce que leur section du CNU leur a finalement signifié que « les recherches à la grand papa c’est fini » (et, que, pour leur départ en retraite, cela ne se fait plus pour tous les cadres A de la fonction publique depuis la grande crise fiscale de 2015 sauf diagnostic vital engagé).

En fait, nous sommes typiquement dans un cas où le corps des enseignants-chercheurs réagit peu parce que la plupart des gens ne s’imaginent pas se retrouver dans une telle situation.  Il est vrai aussi que, vu la moyenne d’âge du corps, tant de nos collégues sont proches de la retraite qu’ils comptent bien nous laisser nous débrouiller avec ce qui vient.

Ceci dit, mettre les « mauvais » chercheurs en face des étudiants, est-ce une bonne solution pour améliorer les taux de réussite à l’Université? Peut-on faire réussir les autres quand l’institution pour laquelle vous travaillez vous dit que vous êtes grosso modo un bon à rien?  (Epargnez moi les discours sur l’importance de l’enseignement en provenance du Ministère… quand toute sa politique est alignée sur  une quantophrénie publicative supposée enrichir les Français à terme des nouveaux Frères Lumière) .  Je ne serais pas étonné que, du coup, le sens du service public ne se détériore un peu chez les collégues ainsi officiellement mis sur la touche.

Cette « modulation » qui, si j’ai bien compris à l’échelle d’une Université (« ne pas dégrader le potentiel d’enseignement ») oblige  à déshabiller les « Paul » pour habiller les « Pierre, » est entièrement du ressort du Président de l’Université et de son conseil d’administration : en tant que politiste, je ne peux qu’essayer de m’imaginer les régles du « jeu à somme nulle » que cela constitue; a priori, un Président d’Université, qui cherche sa réélection (ou à ne pas provoquer une émeute de la majorité des enseignants-chercheurs), va devoir faire preuve d’un grand sens tactique dans son déshabillage des uns pour favoriser les autres. Il lui faudra tenir compte de ce fait bien établi je crois par l’économie expérimentale que l’on est moins content de ce que l’on reçoit que mécontent de ce que l’on perd (pour une quantité égale). J’imagine les énervements pour ne pas dire plus de ceux qui, mauvais sujets, découvriront qu’ils doivent enseigner plus pour que les autres cherchent plus et le sentiment d’avantage acquis définitivement (à défendre en tout cas) de ceux qui pourront enseigner moins. Je passe sur les haines interdisciplinaires que cela peut provoquer dans une grande Université. A ce compte-là, on pourrait avoir du coup des élections universitaires, plutôt disputés, dont l’enjeu serait pour l’opposition de remettre au travail d’enseignement les amis de la Présidence en cours. Bref, cette « modulation », qui peut aller si j’ai bien compris de 0 à 384 heures d’enseignement par an  peut s’avérer une manière de provoquer de joyeux conflits entre collègues et disciplines. Cela existe déjà certes que cette énorme disparité concrète entre les manières d’assumer ce métier d’enseignant-chercheur  (entre les disciplines avec trop ou pas assez d’étudiants, selon les sites, selon  que l’on est MCF ou PR), mais cela sera encore plus net, plus clairement lié à l’arbitraire présidentiel d’un lieu donné – sauf si évidemment un Président juge bon d’établir des critères publiquement discutés et approuvés par une sur-majorité des enseignants-chercheurs de l’établissement de répartition des services dus entre enseignement, recherche et administration.

Un autre petit point qui m’intrigue : le Snesup ne dit rien des conséquences de cette « modulation » sur les heures complémentaires. J’ai bien l’impression qu’un tel dispositif pris à la lettre revient à supprimer les heures complémentaires pour beaucoup de collégues. Si mon Président m’attribue un service de 300 heures  d’enseignement mettons parce que le CNU ne reconnaît pas mes recherches (ne les soutient pas?), est-ce à dire que j’ai droit à autant d’heures complémentaires? Je ne crois pas, cela fait partie de mon service normal. Ce ne seront que les heures au delà de 300 heures qui deviendraient complémentaires. Inversement, je suis un trés bon chercheur, apprécié de mon Président et du CNU, je dois faire 90 heures d’enseignement, mais j’en fais finalement 150 (parce que je ne sais pas dire non à ce même Président qui a besoin de faire fonctionner la filière qui lui tient tant à coeur), est-ce que je touche alors des heures complémentaires? (Jusqu’ici il me semble que lorsqu’on n’atteignait pas le seuil de 192 heures par an, à cause d’un CRCT semestriel par exemple, on ne pouvait être payé en heures complémentaires).

Cette histoire des heures complémentaires risque d’envenimer sérieusement les choses, car cela veut dire que certains vont se retrouver à enseigner plus… pour être moins payé. Ou tout simplement que pour gagner quand même des heures complémentaires, il faudra aller trés loin dans le nombre d’heures annuelles. Il me semble que, dans la plupart des professions, quand la rémunération baisse aussi franchement, l’effort des individus concernés tend aussi à diminuer (en dehors des protestations qu’ils peuvent émettre par ailleurs).

Je voudrais finir ce sombre tableau sur une remarque plus personnelle : dans le fond, je fais partie de ces enseignants-chercheurs qui pensent que l’acte d’enseigner est aussi créatif que celui spécifiquement décrit comme de la recherche. La confrontation à d’autres esprits que suppose l’enseignement apprend souvent beaucoup, on se rend compte par exemple de ses présupposés de chercheur (qui sont souvent des présupposés d’âge, de génération, de classe sociale). Combien de fois ne me suis-je pas rendu compte ainsi que je parlais, sans que j’en ai conscience, une langue française trés bourgeoise, trop nourrie de références littéraires? J’ai expliqué hier à un groupe de mes étudiants ce qu’était l' »esprit d’escalier ». C’est un peu out of fashion il est vrai comme expression, mais elle ne me paraissait pas  aussi rare que cela jusqu’à hier,  j’ai donc aussi appris quelque chose. Dans le fond, la « vision punitive de l’enseignement » m’a toujours paru celle des universitaires imbus de leur savoir, mais surpris que les jeunes ne l’apprécient guère. J’ai bien sûr moi aussi vécu des situations limites, comme lorsque j’enseignais en première année de DEUG pluridisciplinaire à Paris X Nanterre il y a plus de dix ans, où je regrettais de ne pas avoir de connaissances en psychologie clinique pour maîtriser certains cas d’incompréhension tragique (et de ne pas avoir fait plus de judo au cas de malheur). Je suppose que cette « vision punitive de l’enseignement » vient beaucoup du fait qu’en de trop nombreux endroits, les jeunes qui entrent à l’Université n’ont pas les prérequis minimaux (intellectuels et comportementaux) pour s’insérer dans l’enseignement supérieur, et que tout l’enjeu devient non tant de faire de la recherche que de fuir leur présence. Je vois bien que ma vision plutôt positive de l’enseignement et de son caractère interactif et créatif vient du fait d’avoir un public « sélectionné » dans un IEP. Mais je connais aussi des collègues qui opérent dans des univers plus difficiles et qui trouvent aussi plaisir à leur public moins préformaté pour les études longues.

ll reste évidemment que, comme beaucoup de monde, j’ai constaté que, étrangement, plus on fait d’heures d’enseignement, plus on est fatigué à la fin de l’année – je le constate d’ailleurs souvent sur nos collégues PRAG qui font eux de trés nombreuses heures d’enseignement et qui, bien souvent, n’en peuvent plus.

Une petite remarque enfin (plus directement politique) : imaginons que tous les mauvais sujets (fâchés avec leur Président d’Université, peu estimés par leur section du CNU) se retrouvent à enseigner  beaucoup ou même au maximum prévu par le texte. Ils garderont tout de même le droit d’enseigner ce qu’ils veulent dans le cadre des enseignements qu’on leur attribuera. On imagine alors le hiatus qui peut alors se créer entre ce qui sera enseigné et la science officielle ou du moins apprécié par le Président. Dans l’enseignement, les étudiants entendront parler de la vision « A » des choses, et quand ils aborderont la recherche, ils auront droit à la (vraie) vision « B » des choses. Je doute qu’une telle situation puisse être stable : imaginons une faculté d’économie où tous les enseignants(-chercheurs dégradés) soient des purs keynésiens et tous les (enseignants déchargés-)chercheurs soient de purs néoclassiques…  Les tenants de l’approche B auront bientôt fait de stigmatiser l’incompétence absolue de leurs collégues de l’approche A, qui  narrent à longueur de semestres des calembredaines  à la jeunesse. Ce que mon exemple plutôt caricatural veut souligner, c’est que l’aile dominante d’une discipline ne peut se désintéresser de la première évangélisation des étudiants dans son propre credo. La « modulation des services », c’est trés bien pour les dominants dans un groupe quelconque de chercheurs, mais il ne leur faudra pas laisser le « ministère de la parole » aux autres…. Il leur faudra garder des missionnaires pour contrôler le terrain. Ce travail de contrôle du terrain devrait laisser quelque espoir aux minoritaires d’être renvoyés à leurs chères études (donc de conserver leur droit de consacrer (perdre?) la moitié de leur temps à la recherche). Cette vision idyllique sur laquelle je conclus ce post suppose bien sûr que les dominants aient encore quelque intérêt pour ce qu’on enseigne au vulgum pecus étudiant.

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2 réponses à “Chercher ou… enseigner, that is the question.

  1. Brillant, comme toujours!

    Quant à moi, je dis :
    Vive les années sabbatiques britanniques tous les 5 ans pour tous. Mais introduire cette idée en France entrainerait des foudres, parce que c’est de nouveau un transfert de politiques publiques dangereusement anglo-saxon… En plus, il faudrait que nous abandonnions nos chers cours et séminaires, et nous devrions en concevoir de nouveaux, après une année de pause pour réfléchir (quel luxe). Et d’ailleurs, je me rends compte, je ne peux rien y changer, car je n’ai pas de lien direct avec le ministère. Ne suis-je qu’ encore et toujours une étrangère qui ne comprend pas grande chose à la France.

  2. L’idée d’une année de pause de réflexion tous les 5 ans serait sans doute salutaire, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que la réforme ne va pas dans ce sens. Une minorité aura le droit de ne plus enseigner, et la majorité le devoir de ne plus faire de recherches (sauf à mourir à la tâche).

    Je suis aussi d’accord avec l’idée de renouveler régulièrement les sujets d’enseignements ou les cours faits. L’ennui nous menace effectivement, et du coup nos étudiants aussi. C’est cependant un luxe qui suppose du temps.
    Un ami à moi qui s’était penché sur la mathématisation excessive de l’enseignement en économie pour un rapport officiel s’était rendu compte qu’une des raisons de cet état de fait tenait à la nature fixée une fois pour toute d’un cours abstrait et mathématisé, à confronter au temps de préparation d’un cours illustré de statistiques et des faits économiques les plus récents. Pour avoir partagé quelques années mon bureau avec des économistes, j’ai constaté directement ce temps passé à chercher les données pour actualiser le cours et lui donner du sens pour les étudiants. Certes Internet simplifie les recherches, mais il faut les faire, et préparer un document lisible par les étudiants. Il est plus simple de répéter pour la millième fois les joies des courbes d’indifférence.

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