Greed, greed, greed!

Et voilà la finance internationale au niveau de la misérable Albanie des premières années de la transition  des années 1990 ! Le scandale Madoff, du nom du financier qui l’a imaginé, est comme la presse vient de le révéler, fondé sur le « système Ponzi », aussi appelé « système pyramidal ». Je promets des rendements magnifiques aux « investisseurs » (le terme en l’espère me parait mal choisi) bien au dessus de ce qu’assure une activité économique ordinaire, et j’assure ces rendements pendant un temps plus ou moins long avec les investissements des nouveaux « investisseurs » alléchés par la rumeur des gains des premiers. Je paye les gros intérêts dus aux anciens avec le capital des nouveaux.

Ce qui me parait intéressant dans cette affaire est qu’en regardant la liste des « victimes » (ici le terme est aussi mal choisi) qui sort progressivement dans les médias, on retrouve tout le gotha de la finance mondialisé, plus ou moins les mêmes que ceux qu’on avait déjà vu dans le grand jeu des subprimes. La banque française Natixis tient ainsi son rang… S’y ajoutent divers gestionnaires de grandes fortunes et de fondations « caritatives »(?) nord-américaines. Je serais du coup tenté d’inventer un nouveau lieu commun sur le modèle de celui dont on affuble les jeunes quand l’un d’entre eux commet un délit un peu médiatique (« ils sont toujours plus jeunes et toujours plus violents »), ne pourrait-on pas dire désormais des élites du capitalisme : « ils sont de plus en plus riches et de plus en plus avides ». En effet, ce qui est fascinant dans cette histoire (banale somme toute au vu de l’histoire financière depuis quatre siècles), c’est la croyance de certains que quelqu’un (un « ami qui vous veut du bien »?) dispose d’une « martingale » qui permettrait à tous les coups de « battre les performances ordinaires du marché ». Or ces « certains » sont tout ce que compte le monde développé de gestionnaires avisés (en principe) de la finance d’autrui, ou bien des gens d’une grande richesse. Après tout que des miséreux peu initiés à la société capitaliste pour avoir été éduqués sous un autre régime politique croient aux miracles du marché financier et de l’argent qu’on « gagne en dormant » (comme on croit ici qu’au Loto « tous les gagnants ont tenté leur chance »), ce n’est pas si surprenant, mais que des gens riches et un peu éduqués (?) y croient, c’est plutôt déroutant à première vue, sauf si l’on suppose que tous (ou presque) témoignent ainsi de leur motivation profonde, le toujours plus sans aucune limite, ils sont partis « à la conquête du ciel » comme disaient les  gauchistes italiens fut un temps.  Sans doute, le dit Madoff, d’après ce qu’on peut lire, était un génie de la mise en scène de la confiance (et il semble que, parmi les grugés, on trouve un bon nombre de personnes ou d’institutions ayant un lien avec la religion – juive – du dit financier),  il a dû éviter de se faire coincer pendant longtemps justement en créant l’image d’une offre réservée à ses seuls « proches », mais le seul fait à retenir est cette passion sans limites de l’accumulation capitaliste chez certains des plus riches.  Zeus aveugle ceux qu’ils veut perdre! Ou encore, il n’existe pas de « point de satiété » quand il s’agit d’argent. Banal donc.

(En même temps, il est possible que certains gestionnaires avisés aient su qu’ils prêtaient à , ou jouaient avec, une pyramide et qu’ils aient cru pouvoir se retirer à temps. Nous n’aurions là qu’un autre exemple de la théorie d’A. Orléan selon laquelle sur un marché financier seul compte la capacité à deviner ce qu’on feront les autres. Tant que les autres croient que l’investissement Madoff est sérieux, il l’est, même si tous savent qu’en fait c’est une pyramide!)

Donc nous savons maintenant que « les riches sont de plus en plus riches et de plus en plus avides » . Nous avons notre nouveau lieu commun, et j’ai en raison de ma propre situation  (certes encore enviable) dans la société salariale en déclin des difficultés à ne pas le tenir pour vrai.

Qu’en faisons-nous?

Lors d’un débat sur une radio privée émettant sur la bande FM et consacré aux louanges du capitalisme réel, un intervenant (libéral), E. Filias si je ne trompe,  a souligné que tous les régimes totalitaires n’aimaient pas la « finance apatride », et que donc il ne faut pas confondre l’éventuel délinquant Madoff avec le système financier international. Le même intervenant plaidait contre le retour de la « finance nationale » – ce qui est un concept nouveau j’en conviens.  L’intervenant a-t-il raison? Dénoncer la « finance internationale », est-ce déjà entrer sur l’une des « routes de la servitude » (comme dirait Hayek)? En l’espèce (bien que Madoff soit juif, ce qui pourrait aggraver le cas avec toutes les possibilités offertes de dénonciation de la « finance juive »), j’en doute : ce que cette (banale) histoire démontre n’est que la nécessité d’institutions qui encadrent les comportements. La démesure menace à chaque instant (en tout domaine!), et il faut des « institutions » qui rappellent (si j’ose dire) la (triste) condition humaine.  Par institutions, j’entends le terme au sens le plus large de « contrainte », de tout ce qui lutte contre l’anomie. Il faut aller plus loin que les mesures techniques de régulation et de surveillance  de la finance qu’on évoque depuis la crise, il faut engager une action culturelle pour ramener tout le monde à la raison et ne pas répandre l’épidémie d’espoirs de gains faciles à toute la société.

Mais quand je vois dans les vitrines des banques des offres promotionnelles promettant des rendements de 6%, voire 10%, ou quand j’entends des publicités à la radio promettant un placement sans risques avec un rendement garanti, je me dis que cela n’est pas gagné.  Nous n’avons sans doute jamais été aussi culturellement loin d’une société de décroissance ou de croissance raisonnable qu’aujourd’hui.  » Que la Fête commence! » – ou plutôt « Que la Fête ne finisse jamais! »

Ps. Après avoir écrit ce post, j’ai trouvé dans la presse deux analyses assez similaires: d’abord, celle de Noël Pons interrogé dans Libération du vendredi 19 décembre 2008, en page 5 (France), ce conseiller sur les questions de corruption au Ministère de la Justice, y déclare : « Ce système pyramidal de Ponzi (…) est vieux comme le monde. Zola en parle déjà dans l‘Argent (je n’ai pas vérifié). En général les gens qui se font berner sont plutôt modestes. La nouveauté, c’est que ce sont les des professionnels qui se sont laissés prendre ». Il ajoute aussi comme remède : « Au fond, il s’agit d’un enjeu avant tout culturel, ce sont les mentalités qui doivent évoluer. »

Ensuite, celle de Pierre-Antoine Delhommais, dans le Monde daté du dimanche 21-lundi 22 décembre 2008, intitulé de « De Sing Sing 1929 à Sing Sing 2008 », où il est dit : « Certains des meilleurs financiers de la planète, des plus brillants experts en matière d’évaluation des risques se sont donc faits piéger comme seuls des petits épargnants de pays émergents (de quoi? ) se font généralement prendre. La Colombie et l’Albanie avaient été les derniers lieux d’escroquerie pyramidale de grande envergure. C’est cette fois Wall Street qui en est l’épicentre ». Il avait aussi remarqué quelques lignes plus haut « l’obsession du profit, qui a incité une ribambelle de fonds philanthropiques à placer leur argent dans un fonds spéculatif. » Tout l’article de Delhommais montre que la fraude accompagne toujours ces grandes vagues de spéculation typiques du capitalisme. Il prend des exemples américains, i l aurait pu ajouter des exemples français. J’ajouterai pour ma part que les historiens de l’économie pourront facilement montrer que de nombreuses personnes – économistes en particulier – ont sonné le tocsin avant la catastrophe financière de cette année. Je m’en suis rendu compte en triant des vieux Courrier international des années 2005 et 2006.

Quant aux autres informations parues depuis l’écriture de ce post, elles confirment ce que j’écrivais, dont l’utilisation antisémite de l’affaire Madoff.  A mes yeux,  elle  dessine surtout un étonnant (en fait pas si étonnant…) Who’s who de la cupidité mondialisée, qui n’a rien à voir avec la confession religieuse, mais tout avec la classe pour utiliser des vieux concepts. Document essentiel pour les historiens que cette longue liste des « victimes ».

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2 réponses à “Greed, greed, greed!

  1. L’idée que Madoff ait fait tenir son « système Ponzi » via un apport d’argent à blanchir n’est pas inintéressante du tout. Nous verrons si la suite de l’histoire vous donnera raison. Il est vrai que la durée même de l’escroquerie interroge, et qu’il était soupçonné par des concurrents de pratiques illicites depuis 10 ans dit-on. Alors pourquoi pas cela aussi?

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