Avenir de la démocratie française : de quoi doit-on s’inquiéter? (si nécessaire)

Les interventions de politistes dans le Monde sont assez rares pour être signalées. Loïc Blondiaux a réussi à faire sortir une tribune intitulée, De la démocratie et de son avenir, et sous-titrée Des décisions d’apparence anodine en affaiblissent l’usage de mois en mois (le Monde, édition du 27 décembre 2008).

L. Blondiaux met en série des décisions politiques récentes pour montrer qu’il existe de fait une volonté de casser les « institutions réflexives capables de produire en toute indépendance, les données, les cadres d’analyse, les manières de pensée indispensables à la vie démocratique d’une nation ». La suppression de l’IFEN, l’« évidement du CNRS », les menaces sur l’indépendance de l’INSEE, l’affaiblissement des sciences économiques et sociales au lycée, et la diminution des subventions  à l’éducation populaire, tout cela ferait système, et nous irions tout droit vers une situation où, « Certes, il restera encore des élections, il restera des médias, comme dans la Russie de Poutine, mais la démocratie sera cliniquement morte. »

L’analyse m’a paru pour le moins exagérée : en premier lieu, que les « institutions réflexives » qu’il cite soient des « infrastructures de la vie démocratique », j’en doute un peu, elles correspondent (ou plutôt ont correspondu) à chaque fois à des objectifs politiques, en effet, toutes ces institutions ne sont pas neutres du point de vue de ce que doivent être la société et l’action de l’Etat. Que l’actuel gouvernement veuille faire la peau à des scories d’époques pour lui révolues, cela me parait de bonne guerre : je conseillerais à L. Blondiaux la lecture ou la relecture des Comptes de la puissance de François Fourquet à propos de l’INSEE ou des travaux d’Alain Dérosière sur la statistique (ou les siens propres sur les sondages d’opinion). Il aurait pu ajouter au tableau (sombre) qu’il dresse la mort il y a quelques années du Commissariat au Plan, remplacé par une autre structure, le Centre d’analyse stratégique. Les actuels dirigeants de l’Etat ont simplement une autre vision que les précédents (enfin ceux d’il y a longtemps…). Ils se font une autre conception de l’Etat, de la Société, de la Science même, de l’Homme peut-être. On peut le regretter si on ne partage pas leurs options, mais , pour l’heure, ils occupent le pouvoir d’Etat grâce à leurs victoires électorales successives.

Par exemple, ils veulent de la « science qui rapporte », et se montrent, semble-t-il, peu préoccupés de savoir ce qu’il y avait avant le Big Bang ou d’encourager les études  mallarméennes,  « C’est leur choix » comme on disait à la télévision publique du temps de la publicité; la « réflexivité » que L. Blondiaux défend correspond à une autre vision  politique qui n’est pas la leur. On pourrait cependant s’inquiéter que, dans l’objectif de couper court à toute critique le pouvoir actuel « casse les thermomètres », par exemple en produisant des chiffres aberrants sur l’inflation, sur l’emploi, sur les grandes données macroéconomiques.   Pour ce qui est très spécifiquement de ces statistiques-là, je doute qu’avec l’insertion dans les mécanismes européens et mondiaux, il soit possible de « tricher » très longtemps. Par ailleurs, les gens ne perçoivent pas leur environnement socio-économique uniquement à travers les statistiques officielles dont rendent compte les médias amis ou « aux ordres »… Une telle manipulation finirait par être de notoriété publique, et se ressentir d’abord dans les sondages d’opinion, puis dans les élections suivantes à travers une désaffection vis-à-vis de la majorité en place. On peut bien sûr tricher à la marge, escamoter un « mauvais chiffre », redéfinir opportunément une grandeur, casser une série désagréable, etc., mais on ne peut pas mentir longtemps sur les « fondamentaux » comme disent les économistes, ne serait-ce que parce que les banques, les investisseurs, les entreprises ont besoin de bonnes statistiques, ne serait-ce aussi parce que le pouvoir doit lui-même savoir où il en est. Je pense qu’on peut faire  la même réflexion pour tout autre domaine, et rien n’empêche les mécontents ou les opposants de se doter de leurs propres outils  de réflexivité.  En l’absence de tout indicateur fiable sur les résultats de son action (parce que le pouvoir aurait décidé de s’en débarrasser par commodité), c’est le pouvoir qui finit par en être le premier affecté. Une telle auto-intoxication est-elle à craindre en France? J’espère que non.

Mon collègue fait surtout comme si le sel de la démocratie telle que nous la connaissons, c’était le débat contradictoire informé, le modèle à la Habermas. Certes, cela existe dans certains cas et sur certains enjeux, mais la démocratie libérale – représentative (bourgeoise?) n’est-elle pas avant tout l’existence d’une compétition ouverte entre élites pour le pouvoir d’Etat régulée par le vote des populations assujetties, et encore plus la volonté de « concéder la défaite » de la part des perdants de la compétition? On aura reconnu chez mes anciens étudiants qui n’y ont sans doute pas échappé  une version possible de la  définition alternative de la démocratie chez J. A. Schumpeter proposée  dès 1942.  La démocratie, c’est avant tout la réelle concurrence pour l’exercice du pouvoir, et de là découlent bien des choses, dont par exemple la création d’institutions régulatrices pour garantir le bon déroulement de cette dernière ou une partie de ces fameuses « institutions réflexives » que regrette L. Blondiaux en cas d’accord pour dépolitiser une question, un secteur de l’action publique.

Si l’on veut s’inquiéter en France de quelque chose au sujet de la démocratie, c’est de l’actuelle atonicité (pour ne pas dire plus) du principal parti d’opposition, à savoir le Parti socialiste. Il faut s’inquiéter aussi de l’incapacité de ce dernier à se doter d’une structure cohérente avec la compétition d’où tout découle désormais (merci Lionel J.!). A ce jour, on sent que, sauf miracle toujours possible cependant, aucun de ses leaders n’est « présidentiable » pour l’échéance prévue de 2012.  Évidemment, si on se trouve être de sensibilité de gauche et que l’on ne croit pas à la possibilité de la « révolution par les postiers », les perspectives sont dès lors fort sombres. 2017 parait un peu loin.

Tout ce que dénonce L. Blondiaux peut être corrigé par un Parti socialiste, qui aurait un peu de vigueur oppositionnelle. On ne finance plus l’éducation populaire, très bien, le Parti socialiste doit alors faire appel à ses militants et ses sympathisants pour donner de l’argent à cette bonne cause, il doit aider ce secteur à regrouper ses forces. Plus généralement, je crois que, ce qui devrait être noté avant tout, c’est l’incapacité des forces opposées dans tous les domaines aux options de ce gouvernement à se regrouper, y compris de manière organisationnelle : pourquoi tant de syndicats? pourquoi tant de morceaux de la « gauche de la gauche »? pourquoi tant et tant et tant d’associations qui défendent plus ou moins la même (bonne) cause? C’est cette nullité qui consiste à avoir à chaque manifestation  contre une mesure gouvernementale 10 organisations au moins, toutes relativement faibles, elles-mêmes divisées en tendance, autrement dit à ne pas savoir se regrouper dans une situation défavorable face à un adversaire  déterminé à pousser son avantage jusqu’à saper les  moyens matériels mêmes de l’indépendance des soutiens, réels ou supposés, du camp adverse .

Pour ce qui est du PS lui-même, il y a cependant des motifs d’espoir : l’ouverture de N. Sarkozy tend à faire le ménage dans le parti et dans les cercles intellectuels de centre-gauche, la soupe étant servie bien chaude, en 2011, le parti sera épuré de ses  représentants les moins solides; les élections européennes de juin 2009 seront soit celles de la réaffirmation d’une prééminence au sein de l’opposition et d’un leadership (M. Aubry), soit une déroute qui obligera les dirigeants à paniquer un peu sérieusement; la réforme en vue des collectivités locales sera sans doute faite de telle façon à affaiblir les bases locales du parti, ce qui devrait réveiller toute  la hiérarchie intermédiaire.

Pour résumer, au politiste de Paris I, le politiste de l’IEP de Grenoble (ex-doctorant de Paris I) répond : pas de démocratie sans possibilité d’alternance, et donc sans opposition crédible. En même temps entre 1958 et 1981, il n’y a pas eu d’alternance, me répondra-t-on, et nous vécûmes alors en démocratie. Cependant, sur la moyenne durée, cette alternance a fini par arriver (et on pourrait dire par ailleurs que le départ du Général en 1969 était le vrai moment de preuve démocratique en suivant mon analyse ). Rendez-vous est donc pris en 2017 (si N. Sarkozy ne re-révise pas la Constitution en sa faveur) ou en  2022. Yes they (will) can!

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3 réponses à “Avenir de la démocratie française : de quoi doit-on s’inquiéter? (si nécessaire)

  1. Bonjour Christophe et bonne année 2009 !

    Débat intéressant que celui sur les formes (réelles et souhaitées) de la démocratie. Je ne suis pas déçu en retrouvant sous ta plume la défense du cynisme schumpeterien (la démocratie se résumerait à une compétition interpartisane, dont les citoyens, d’ailleurs fort peu compétents en matière démocratique, seraient les arbitres à intervalles plus ou moins réguliers).

    Cette conception compétitive et conflictuelle de la démocratie a le mérite du principe de réalité. Il est indiscutable que la bonne santé de la démocratie française dépend de celle de son principal parti d’opposition, seul capable d’offrir une alternative.

    Cependant, cette conception a l’inconvénient d’être partielle (elle ne détient qu’une partie de la vérité) et bien trop pessimiste à mon goût.

    Elle est partielle parce que, de fait, la démocratie ne se résume pas à voter pour élire un représentant tout les cinq ans. Militer dans une association ou un parti politique, être représentant des parents d’élève, débattre avec ses amis du statut des sans-papiers, participer à une consultation sur la construction de la rocade Nord de Grenoble (non, ça c’est un mauvais exemple !)… sont autant de formes de démocratie qui échappent et dépassent à la définition de Schumpeter.

    Elle est pessimiste parce que la compétition interpartisane n’est pas « l’horizon indépassable de nos destinées politiques  » comme le dirait M. Gauchet (2002). C’est, je crois, le rôle des dirigeants que de soutenir et développer les formes alternatives de démocratie. D’autant que celles-ci sont à même d’améliorer le fonction de la démocratie interpartisane (en permettant au citoyen d’être mieux armé dans son choix électoral)

    Se contenter d’une vision schumpeterienne de la démocratie me paraît donc quelque peu fainéant et fataliste. Cela empêche de mener le combat en vue d’améliorer notre démocratie (ce qui passe par une diversification des pratiques de démocratie). En ce sens, je ne suis pas sûr que la multiplicité des organisations, que tu déplores, soit si dommageable. Elle permet au contraire à de nombreuses personnes de pratiquer la chose publique dans des organisations qui leur laissent une place (certes, ceci serait encore plus vrai si une partie conséquente de la population adhérait à ces groupes)

    Pour conclure, c’est amusant de constater que
    les positions que Loïc Blondiaux (le politiste de Paris 1) et toi (le politiste de l’IEP de Grenoble) sont tout à fait cohérentes avec vos parcours de recherche.
    Loïc Blondiaux est spécialiste des questions de démocratie participative et, finalement, il défend son objet.
    Tu es spécialiste du système partisan italien, dans lequel les institutions et le nombre de partis ont accentué l’autonomie des leaders et renforcé l’aspect schumpétérien (politicien au sens commun) de la démocratie italienne (cf. Muller et Strom 1999)

  2. De Schumpeter on peut aussi retenir quelques passages intéressants en période de crise financière :

    “Enfin, nous avons observé que le capitalisme donne naissance à une mentalité d’objecteurs qui, après avoir détruit l’autorité morale de multiples institutions non capitalistes, en vient à se tourner contre les propres institutions de ce régime. Le bourgeois découvre, à sa grande stupéfaction, que l’esprit rationaliste ne s’en tient pas à mettre en question la légitimité des rois ou des papes, mais que, poursuivant son offensive, il s’en prend à la propriété privée et à
    tout le système des valeurs bourgeoises.”

  3. @ Simon :
    Ta dernière remarque est tout à fait juste et pertinente, L. Blondiaux et moi-même avons effectivement tendance, comme beaucoup de monde en sciences sociales, à étudier un point de la réalité que nous considérons comme important, crucial ou particulièrement significatif, pour nous-mêmes ou pour la société dans laquelle nous nous situons (sans compter les éventuelles résonances plus ou moins inconscientes de chaque objet de recherche pour chacun). En ce sens, ni lui, ni moi n’apparaissons comme incohérents avec nous-mêmes, ce qui est rassurant pour les deux protagonistes du point de vue de leur « santé mentale ». Je pourrais te retourner la remarque d’ailleurs sur ton propre sujet de thèse. Faudrait-il alors pour éviter ce biais, ce travers, que chacun se force à étudier ce qui ne lui parait ni important ni significatif? Les résultats de recherche seraient peut-être alors tout autres… (en même temps, il faudrait inventer un autre système d’incitation à la recherche).

    Il est tout à fait vrai que je valorise logiquement la vie partisane, tout en n’ignorant pas par ailleurs (et bien au contraire) les immenses limites des partis passés, présents et à venir, en particulier du point de vue de l’idéal démocratique « non-Schumpétérien » . Sur le cas italien actuel, il est plus que patent que le terme d’oligarchie partisane possède un bel avenir, pour ne pas parler de la « Caste » comme le fait un essai à succès. Sur le poids spécifique du « phénomène partisan » dans le devenir de nos sociétés, il faut se permettre d’imaginer ce que donnerait sur le « Grenelle de l’environnement » un parti écologiste à 15% des voix en pleine expansion, c’est-à-dire ce qu’a été le FN il y a quelques années pour les questions d’immigration. Cela changerait sans doute quelques unes des données du problème, pas toutes certes – il me semble même que les écologistes des diverses factions l’ont tellement bien compris qu’ils essayent de se regrouper pour les Européennes (une bonne série de déroutes est pédagogique, sauf pour… le courant « alsacien » si j’ai bien compris).
    Par ailleurs, je m’inscris effectivement dans la tradition pessimiste sur les capacités « citoyennes » de l’individu ordinaire. Je n’ai par ailleurs aucune capacité à croire qu’un dirigeant quelconque ait une envie de développer quelque mécanisme que ce soit qui limite son pouvoir en quelque façon s’il ne s’y trouve pas forcé par les évènements, par un rapport de force défavorable. Que l’on invente de nouvelles méthodes pour faire croire aux gens qu’ils ont voix au chapitre, alors que la caractéristique majeure de la démocratie depuis le Dix-neuvième siècle, c’est justement la dépossession de la capacité d’agir au profit de quelques uns, je le conçois fort bien, mais que cela ait des effets durables et forts j’en doute un peu (euphémisme!). Simplement le terme en vigueur pour faire croire à l’impossible passera , on inventera autre chose pour faire croire qu' »eux », c’est « nous ».

    Ce pessimisme, ou pour moi ce simple réalisme, ne m’empêche pas par ailleurs comme homme et comme citoyen de souhaiter plus de militantisme entre les élections, d’implication dans la vie sociale de tout un chacun au jour le jour, tout en sachant bien que cela ne changera pas les paramètres fondamentaux du système social, économique et politique actuel. Les groupes sociaux les plus mobilisés (et surtout les mieux mobilisés…) auront le plus souvent le plus de gains : que les « vieux » votent plus que les « jeunes » semble bien avoir des effets forts et clairs sur la répartition des droits et devoirs de chacun. J’ai suivi ces deux dernières décennies un certain nombre d’initiatives militantes et je constate avec effroi du point de vue de mon moral que, si cela n’a certes pas servi à rien, les résultats ont été somme toute limités, et n’ont jamais remis en cause les paramètres essentiels du système social, économique et social en vigueur. Il est possible d’ailleurs que ma perception négative (au delà d’une idiosyncrasie toute personnelle aux fortes racines familiales) soit liée à cette période de forte régression du point de vue « social », et « humain » plus simplement. Quand on a commencé à venir à la conscience du monde social avec la « Crise » des années 1970 et que l’on se trouve avoir suivi la vie économique et sociale du pays depuis le début des années 1980 et même à l’avoir enseigné dans les années 1990, il devient difficile de croire que quelque « réclamation » des assujettis à ce système qui me parait de plus en plus infernal, ou allant vers le toujours pire du moins, puisse avoir beaucoup d’effets, il faut autre chose de plus fort. J’imagine une opposition partisane renouvelée, c’est peut-être une erreur, une fausse piste, mais la démocratie participative l’est tout encore plus surement.

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