Jean-Claude Barbier, »La longue marche vers l’Europe sociale »

file00141La longue marche vers l’Europe sociale (Paris : PUF,  Collection ‘le Lien social’, 2008) est le dernier ouvrage en date du sociologue Jean-Claude Barbier. C’est un ouvrage dont la thèse ne devrait pas laisser indifférent toute personne s’intéressant à l’avenir de notre continent et de ses habitants. L’auteur cherche en effet à faire le point sur les avancées vers une « Europe sociale », et le moins que l’on puisse dire, c’est que son diagnostic apparait comme moyennement encourageant pour ceux qui souhaitent une telle évolution.

En effet, pour l’auteur, le comparatisme ordinaire, les approches en vigueur au sein des administrations européennes et nationales à ce sujet, et celles propres aux dirigeants  quand ils défendent publiquement leurs décisions en la matière, font l’impasse sur l’aspect  culturel de la protection sociale.  L’auteur entend en effet défendre une vision culturaliste de la situation en Europe. Instruit sur les vingt dernières années par sa propre  expérience de comparaison  de quelques systèmes de protection sociale (France, Royaume-Uni, Allemagne, Danemark, Italie), l’auteur de l’ouvrage s’est en effet rendu compte que, vue de prés et dans sa langue d’origine, une protection sociale apparait d’abord comme un système sémantique propre à chaque pays, avec ses nécessités et ses interdits. Nulle part les mots ne veulent dire exactement la même chose; nulle part ils ne font appel aux mêmes résonances ancrées par l’histoire longue chez les acteurs, chaque pays définit ainsi ce qui fait justice et solidarité avec ses propres mots, mais surtout avec son propre agencement conceptuel, avec, pourrait-on dire, sa propre philosophie politique implicite. Conclusion (même si les philosophies politiques de chacun sont proches vue de Sirius ou simplement des Etats-Unis et même si elles influent les unes les autres ): « Les règles de la justice sociale sont spécifiques à chaque société, et elles sont déposées dans la langue, qui est un réceptacle des pratiques et des valeurs du moment. Une question pareille ne saurait être traitée au niveau communautaire, en anglais international. » (p. 213) En fait, dans ce domaine là comme dans bien d’autres, « traduire, c’est trahir ». Du coup, si l’on ne s’intéresse pas d’assez prés à chaque système national avant toute comparaison, on va croire comparer, et, sur le plan pratique, on va s’illusionner dans une équipe internationale de recherche sur le fait de s’être mis d’accord sur les concepts qui permettent la comparaison à travers une langue de travail, l’anglais internationalisé, mais, en réalité, tout va fonctionner sur des malentendus, sur des traductions au fond mal maitrisées, sur une grande tolérance à l’approximation. Présentée ainsi, la thèse pourrait paraitre banale, et, de fait, l’auteur revisite un peu longuement ce que sait tout comparatiste  depuis Giovanni Sartori au moins, mais elle s’appuie tout au long du texte sur des exemples tirés de la pratique de recherche de l’auteur, exemples qu’il faudrait exposer longuement pour en retrouver toute la pertinence.  Il fait ainsi justice de la notion de « flexisécurité » à la danoise en ayant fait, dit-il, l’effort d’aller voir en danois ce qu’il en est vraiment des pratiques que cela recouvre et du sens qu’elles ont pour les acteurs danois concernés (p. 173 pour sa conclusion, p. 216-218 pour l’importation en France et en Europe du concept). L’auteur adopte de plus une version socio-historique de la culture politique, à la fois enracinée dans les logiques du passé et aussi modifiable à la marge par le présent et dans ce présent par les apports d’autres pays (y compris par la voie de malentendus créateurs). Il reconnait qu’en un sens, tout le monde se copie, mais ajoute que tout le monde le fait dans sa langue et dans son monde propre.

Tout le livre apparait alors comme le développement de cette idée majeure et presque unique : si cela n’avance pas (comme on le voudrait, pour autant qu’on le veuille…), c’est que le travail d’intercompréhension entre personnes – chercheurs, fonctionnaires nationaux et européens,  décideurs nationaux, simples citoyens – parlant les différentes langues européennes n’a pas été en réalité poussé assez à fond. On se veut universaliste, on n’est en réalité  que schématique. On se contente trop de cet anglais de Bruxelles qui permet certes de travailler en commun, de faire des Traités européens, des Directives et des Jugements de la CJCE, mais qui ne permet pas d’échanger vraiment et d’hybrider réellement les cultures politiques nationales . « Ainsi, relancer l’Europe sociale, aller dans le sens de ce qui apparait aujourd’hui comme l’utopie d’une communauté ‘post-nationale’, exige  de s’occuper d’abord du partage des langues et des cultures. Les obstacles pour y parvenir sont immenses. Les résultats seront lents à acquérir, mais pas plus décevants (sic) que ceux de la construction de l’Europe sociale des dernières cinquante années. Il n’y a pas d’autre moyen pour renverser cette tendance. » (p. 251)

Toute la démonstration, parfois redondante et trop appuyée (comme dans le chapitre 6 où l’on revisite un peu trop ses classiques sociologiques), converge vers cette conclusion implacable. Le plan de l’ouvrage consiste dès lors dans les deux premiers chapitres à rappeler à quel point la légitimité des États nationaux contemporains réside dans leur capacité à assurer la protection sociale de leurs citoyens, dans le troisième chapitre à faire le point sur les avancées (difficiles) de l’Europe sociale, dans les quatrième, cinquième et sixième chapitre à énoncer les règles de toute comparaison possible contre un universalisme rapide et fallacieux (typique des économistes néo-classiques), dans le septième et le huitième chapitres à développer sa thèse proprement dite, sur l’importance des langues pour dénouer les impasses actuelles.

L’auteur rejette en effet toute autre solution (un revenu minimum universel européen par exemple comme le propose le philosophe Jean-Marc Ferry), et s’inquiète du risque croissant d’illégitimité de l’Union européenne à la suite de décisions contre-productives de la CJCE (p. 235-240)  qui insistent sur la défense du libre marché.  Il est alors pour le moins étonnant de voir sous la plume d’Anne Rodier dans le Monde du 9 décembre 2008 dans son compte-rendu de l’ouvrage (Droits en chantier. Petit à petit les Etats membres harmonisent les règles qui protègent leurs citoyens), la phrase suivante : « Les droits sociaux au niveau communautaire ne sont abordés que dans leur relation au marché, mais ils se renforcent, explique-t-il (J.C. Barbier), à l’aide d’institutions comme la Cour de justice des communautés européennes (…). Au nom du respect des libertés économiques, les droits sociaux progressent littéralement par ‘contagion' ». Il n’est pas étonnant alors que, quelques lignes plus haut , A. Rodier affirme après avoir résumé la thèse de l’ouvrage tel que nous venons de le faire plus haut, que « Pourtant l’ouvrage reste optimiste, en actant (sic) une réelle construction de l’Europe sociale en devenir. » La confusion d’A. Rodier est intéressante : en effet, à première vue, si l’on attend que les populations européennes comprennent bien les langues des voisins (ce qu’elle a compris et qualifie d’« assez osé »), on risque d’attendre si longtemps que la conclusion de l’ouvrage sera alors fort pessimiste, il vaut donc mieux  faire semblant de croire que l’auteur voit dans la CJCE le Deux ex machina de l’Europe sociale, alors même qu’il dit exactement le contraire en précisant que cette dernière ne valide les droits sociaux  que pour autant qu’ils n’entravent pas la liberté du marché communautaire (p. 235-240, en citant les arrêts Laval et Viking, en ajoutant la BCE au rang des mauvais génies ). J. C. Barbier a dû du coup être bien étonné en lisant ce commentaire, et , pour ma part, je suis bien marri de devoir ainsi démontrer par  A plus B que le Monde a publié un article aussi manifestement erroné ou simplement orienté (fin d’un amour d’un quart de siècle….).

J. C. Barbier vise certes bel et bien à présenter la vision la plus équilibrée possible de la situation en matière d’Europe sociale et de perspectives de cette dernière, mais  son diagnostic ne porte pas à l’optimisme. Il décrit par exemple dans le chapitre 3 la période 1986-2003 comme un « âge d’or » des progrès vers l’Europe sociale, et s’interroge pour les années 2004 et suivantes sur un « effondrement » (sic). Je ne savais pas qu’il y ait eu un « âge d’or » en la matière, mais, si tel est le cas, qu’il me soit permis de remarquer ici que presque aucun citoyen de l’Union européenne – en dehors des spécialistes du sujet – ne s’en est alors aperçu. L’auteur conclut d’ailleurs : « (…) la situation n’apparait pas favorable, pour les partisans de plus d’intégration ou plus de ‘social’  au niveau communautaire. Les réalisations positives, si elles ne sont pas négligeables, sont cependant modestes. » (p. 103) Tout l’enjeu intellectuel de l’ouvrage est alors d’essayer de rendre compte des raisons profondes de ces avancées à toute petite vitesse, en dépit des divers processus institutionnels qui les favoriseraient. La réponse pour J. C. Barbier réside, comme je l’ai dit plus haut,  toute entière dans cette incompréhension ou mal-compréhension, à tous les niveaux, qui ne permet pas de partager des principes de justice et solidarité faisant sens pour tous les protagonistes.

La thèse de l’auteur n’est pas sans me séduire, malgré le caractère parfois lourdement démonstratif et souvent donneur de leçons du texte lui-même. On sent souvent comme une rancœur de l’auteur face à tant de comparatisme mal fait selon lui et pourtant si bien accueilli. par l’académie et les instances européennes.  Ma propre expérience sur le cas italien m’a souvent montré qu’il fallait une longue explication de texte à chaque terme traduit pour rendre compte de son sens devant des étudiants ou des collègues, alors même que la proximité des deux langues néo-latines tend pourtant à minimiser les différences du strict point de vue langagier. Contrairement à ce que laisse entendre l’auteur en conclusion, cette thèse revient par contre à mon sens à porter un diagnostic d’un extrême pessimisme sur la possibilité même d’une « Europe sociale » : à 27 pays et plus, ne partageant en plus même pas des racines linguistiques communes, ayant des histoires politiques pour le moins contrastées, si le blocage de l’Europe sociale réside effectivement dans les cultures politiques des uns et des autres, la situation est parfaitement sans espoir, car, si le processus doit prendre 90 ans ou un siècle, il va de soi qu’il nous importe peu. J. C. Barbier souligne  qu’il faudrait que les Européens connaissent autre chose que l’anglais international pour se comprendre, qu’il faudrait apprendre les langues et donc les cultures d’autrui, et tend finalement à valoriser les expériences approfondies d’intercompréhension seulement bilatérales; or, si l’on observe le système éducatif français, nous n’en prenons pas le chemin : l’apprentissage de l’allemand et de l’italien s’écroulent littéralement dans les dernières années au profit du seul et banal couple anglais-espagnol, toutes les autres langues européennes ayant quelques  millions de locuteurs (polonais, roumain, serbo-croate, néerlandais, suédois, danois, etc.) sont inexistantes dans notre système scolaire ou presque. Parmi les langues « rares », seul le chinois semble correspondre en France à un marché scolaire en expansion rapide. (Sans compter que, sous prétexte de favoriser  l’ascension de la « diversité » dans les élites de la société française , un Patrick Weil tout bien intentionné soit-il propose de diminuer le rôle sélectif des langues étrangères dans le système éducatif…) On a récemment exalté le tout nouveau responsable des affaires européennes au gouvernement parce qu’il savait… l’allemand!

En fait, J. C. Barbier voit sans doute très bien les impasses, ce qui est pudiquement rendu dans le titre de l’ouvrage par l’idée de « Longue marche »…., mais je doute que sa solution, pour logique qu’elle soit, soit moins utopique que celle qu’il écarte. Ne vaudrait-il pas alors mieux raisonner à l’inverse? Étant entendu qu’il ne peut y avoir d’Europe sociale, que faire alors? La question de fait n’a pas beaucoup de sens dans la mesure où les partis socialistes et sociaux-démocrates ne peuvent se passer de cette croyance en la venue du Godot de l’Europe sociale. S’ils n’y croyaient plus, qu’auraient-ils à proposer? Pourquoi seraient-ils alors pour l’Europe du seul grand marché libre? Il est donc à parier que, malgré le diagnostic de J.C. Barbier, lors des prochaines élections européennes, tous les partis socialistes ou socio-démocrates feront semblant d’offrir cette fameuse Europe sociale pour demain.

Et puis, pour aller dans le sens de l’optimisme, est-ce que la thèse de J. C. Barbier n’est pas fausse? La diversité culturelle est-elle la vraie raison de cette lenteur d’avènement de l’Europe sociale? Faisons un rêve (ou un cauchemar). Imaginons que le Parti socialiste européen présidé d’une main de fer par un Lionel Jospin revanchard, ayant été épuré de ses éléments déviationnistes droitiers comme on disait jadis, contrôle à la fois une trés solide majorité dans le Conseil et au Parlement européens, que cela dure un moment, disons une vingtaine d’années, qu’aucun Etat libéral ne soit autorisé à s’exempter des nouvelles régles, à faire sécession, ou à bloquer le processus de construction du socialisme sur un seul continent, n’y aurait-il pas in fine une ‘Europe sociale’? Aprés tout, pour aller pleinement dans le rêve-cauchemar, l’occupation soviétique dans la partie est de l’Europe n’a-t-elle pas permis l’édification d’un socialisme en dépit des cultures politiques un peu différentes tout de même entre les pays du « Camp du Progrès et de la Paix »? (Avec le « socialisme du goulash » par exemple). Et inversement, aprés 1989, la « construction du capitalisme » n’y a-t-elle pas été assez réussie, toujours avec des différences nationales notables? Les eurosceptiques libéraux à la Vaclav Klaus craignent (ou plutôt font semblant de craindre) un tel scénario d’Europe social(iste) où Bruxelles deviendrait la « Nouvelle Moscou » (ils parleraient même déjà de « Bruscou » par concaténation).  Suivant les fantasmes de V. Klaus & Cie, il suffirait donc d’assez de force politique pour imposer ce « projet de société » à tous les Européens. Aprés tout, la conversion au « néo-libéralisme » depuis les années 1980 a bien été un point commun à toute l’Europe de la Suède au Portugal et de la France à la Lettonie. Chacun y a mis son grain de sel, mais une « ligne générale » s’est dessiné et personne n’en fut exempt (surtout pas la France). Pourquoi n’irait-on pas alors dans le sens de l’Europe sociale le jour où les forces qui soutiennent cet option deviennent largement dominantes en Europe? La thèse de J. C. Barbier pour être validée demanderait qu’une asymétrie fondamentale existe alors : même en présence d’une domination partisane et idéologique de la gauche socialiste au sens de Jean Jaurès et de Léon Blum bien décidée à faire l’Europe sociale à tous les niveaux, on n’y arriverait pas en l’absence d’une bien meilleure compréhension linguistique et culturelle entre Européens, alors qu’on a réussi (me semble-t-il) à faire un « Grand marché » et une monnaie commune. Le langage du commerce et de la monnaie seraient facilement universels, alors que la justice sociale resterait prisonnière d’une langue. Ce genre de questions larges sur le processus historique en cours ne peut en fait pas recevoir de réponse univoque : s’il n’y a pas de réels progrès vers l' »Europe sociale’ dans les années qui viennent (ce qui est plutôt probable), on pourra à la fois en imputer la cause à la faible intercompréhension linguistique et culturelle des peuples européens et à la faiblesse électorale et politique des partis nationaux et européens souhaitant vraiment un tel développement. En tant que politiste j’ai quelque sympathie pour la seconde possibilité.

Dans ce cas,  il faut dire à  Monsieur V. Klaus, oui, « ils » arrivent, mais lentement.

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7 réponses à “Jean-Claude Barbier, »La longue marche vers l’Europe sociale »

  1. J’ai acheté et lu l’ouvrage précédent dirigé par J.-C. Barbier sur le même sujet (Social Policies, édition bilingue français/anglais, Peter Lang 2005). Son introduction à l’ouvrage contient en substance la même démonstration : le lexique anglo-bruxellois qui sert à caractériser les politiques et la justice sociales en Europe participe à une usurpation généralisée de ces thèmes, en avançant des modèles uniques servant à produire une idéologie dominante à des fins de soft coercion (voilà, comme ça c’est dit). C’est un peu la redécouverte d’une technique bien connue des économistes du développement ayant feuilleté les rapports du FMI et de la Banque mondiale. On trouve des arguments similaires dans les textes de Daniel Wincott, avec peut-être une portée plus grande qui va jusqu’à une critique à la Scharpf des institutions (par ex. Accountability and Legitimacy in the European Union, Arnull/Wincott eds).

    L’argument le plus original me semble se situer au niveau de la collusion entre rationalités scientifique et bureaucratique : en simplifiant, oui, la Commission est arrivée à enrôler une partie de l’Université derrière son vocabulaire (et encore, argument “nouveau” si l’on oublie Hemerijck, Leibfried, etc.). En réalité, l’argument de J.-C. Barbier est très valide sur son champ de spécialisation, c’est à dire les politiques liées à l’activité (emploi, retraites), où il n’y a parfois quasiment aucune différence d’écriture entre une partie de la littérature scientifique et la production administrative sur ce thème. Mais l’exemple de l’EES ou de l’OMC Social Inclusion n’est pas universel. Dans mon champ de comparaison, la terminologie et les concepts employés ne permettent pas de dresser le même portrait (d’ailleurs le bouquin Social Policies ne parle pas du tout de mon domaine, pourtant “social” à moins de considérer que la santé n’a rien à voir avec le welfare et/ou le capital humain—j’ai fini par l’offrir à un copain travaillant sur le vocational training). La généralisation de l’argument est somme toute assez injuste.

    (Hier j’ai pris le café avec deux comparatistes allemands travaillant dans le cadre d’ESPANET sur les politiques “d’activation” du marché de l’emploi. Les deux connaissaient Barbier, ça ne les empêchait pas de comparer plus que ça.)

  2. Vous avez raison sur le relatif manque d’originalité de l’aspect, disons, « découverte de la présence d’une idéologie dominante » qui circule entre pays et dans les institutions communautaires et académiques. Par contre, j’ai eu l’impression en lisant J.-C. Barbier que cela allait un peu au delà, au sens qu’il insiste aussi sur le caractère non intentionnel de la situation, au sens où la diversité linguistique et culturelle s’impose aux acteurs qui croient avoir résolu le problème qu’elle leur pose, parfois en toute bonne foi, au sens enfin où il finit par avoir une vision « littéraire » de la situation qui dépasse dans le fond l’horizon ordinaire des sciences sociales .

    Je ne voulais pas insister sur ce point, mais votre réaction, un peu irritée me semble-t-il, m’y incite : ce texte correspond clairement à la fin d’un cycle intellectuel pour son auteur, qui après deux décennies de recherche a en quelque sorte trouvé la réponse à la question qu’il se posait. Du coup, il peut apparaitre un peu exaspérant, donneur de leçon, et ce d’autant plus que, comme le montre votre petit exemple des comparatistes allemands, ce genre de texte n’empêche pas tous les autres de continuer à comparer. C’est d’ailleurs une propriété des sciences sociales plutôt intrigante : toute dénonciation d’erreur(s) méthodologique(s) ou de déviation(s) épistémologique (s) ne sert à rien tant domine le besoin de produire des textes. Bourdieu n’a pas démonétisé les sondages d’opinion qui imposent une problématique, et Barbier n’en finira pas avec le comparatisme universalisant.

    Sur votre centre d’intérêt, la santé, ce qui serait intéressant, c’est de savoir si ce domaine est toujours séparé partout en Europe du social; est-ce que « social » et » santé » sont même des concepts pertinents partout? – si ce n’était pas le cas, cela voudrait aussi dire que J. C. Barbier lui-même demeure prisonnier d’une vision institutionnelle française qui sépare le « social » de la « santé ». Dans le cas inverse, on aurait une belle découpe de la réalité, pour le coup universelle (au moins en Europe).

  3. Vous avez bien perçu la pointe d’irritation : on peut souligner que les principes de justice sociale qui gouvernent dans un État-providence sont nécessairement denses et que les opérations de transnationalisation ou de comparaison seront nécessairement réductionnistes, mais si l’on se contente de cela, les deux comparatistes allemands cités plus haut ne travailleront pas mieux.

    Je ne sais pas très bien ce qu’il est en Europe en général, mais ce qui est frappant au moins dans la littérature sur les politiques sociales, c’est que le versant santé est traité de manière séparée du versant social. Michael Moran l’a observé en 2000 mais la situation ne change pas. Le plus étrange est de trouver de nombreux ouvrages ou travaux collectifs se prévalant d’étudier les États-providence ou les politiques sociales et de ne pas y trouver plus de trois ou quatre vagues références à la santé (ce n’est pas le cas de tous, évidemment).

    La situation peut évoluer : par exemple, dans les Trois leçons sur l’État-providence qu’a publié Gøsta Esping-Andersen, il y a plusieurs références aux inégalités de mortalité (par exemple, quelle justice y a -t-il à ce que les ouvriers et les cadres partent en même temps à la retraite si les premiers meurent dix ans avant les derniers ? cette question est pourtant ancienne ; on la trouve même dans une aparté de Robert Linhart dans L’établi). Si cet auteur a conservé son pouvoir d’agenda-setter sur le champ des politiques sociales, alors il faut garder espoir (en même temps, j’espère qu’il ne faudra pas attendre sept ans comme ce fut le cas après publication de Three Worlds…).

  4. Une des raisons de la séparation du « social » et de l’aspect « santé » n’est-elle à trouver dans la longue histoire de la médicalisation des sociétés européennes au XIXième siècle? Lorsque les protections sociales au sens moderne se mettent en place, les belles années de l’hygiénisme ne sont-elles pas déjà passées? Le problème des villes facteurs d’épidémie n’est-il pas déjà réglé? (Même si dans les années 1950, les grands ensembles sont censés amener un environnement sain à leurs nouveaux habitants.)

  5. Il y a effectivement un temps long pour la santé, mais l’ouvrage-référence de Robert Castel montre qu’il y en a aussi un pour le salariat… Certes, l’histoire de la santé publique suit une temporalité différente de celle de l’État-providence, mais la médecine a connu depuis l’entre-deux-guerres des évolutions qui s’encastrent parfaitement dans l’étude du capitalisme, de la protection sociale et même de la représentation démocratique (ce sont les trois dimensions étudiées par Moran). La transition épidémiologique occidentale des maladies infectieuses vers les pathologies non-communicables accompagne cette évolution.

    On peut même aller un peu plus loin en soulignant que les questions santé-salariat se chevauchent en plusieurs points—l’article de Bourdieu (fils) et Reynaud illustre une imbrication possible.

  6. P.S. Barbier, Supiot etc. sont dans le dernier numéro d’Esprit, dossier “Travail et protection sociale : un droit malmené”.

  7. Votre juste plaidoyer pour une réincastration de la « santé » dans le « social » me parait témoigner d’une faiblesse plus générale de la vision fortement sectorisée et spécialisée qui est partagée par l’ensemble des spécialistes d’un domaine (éducation, défense, urbanisme, partis politiques, élections, etc.): on isole un domaine parce qu’il est « institutionnalisé » ainsi, à la fois dans l’académie et dans les activités administratives, et l’on finit par se rendre compte que cet isolement est finalement contre-productif, à la fois du point de vue académique et administratif. Pour prendre un exemple, vous étudiez les statistiques de la pauvreté d’un point de vue économique et vous aboutissez rapidement aux modifications des structures familiales depuis les années 1970, qui vous amènent aux croyances religieuses et morales. Je simplifie, mais souvent les sciences sociales et politiques me paraissent moins puissantes que la simple littérature (des littéraires à la Zola ou à la Balzac), parce qu’elles ne savent pas (ou plus?) prendre en compte une situation dans sa « totalité totalisante » en paraphrasant les essais philosophiques de Jean-Paul Sartre. En tout cas, merci pour vos remarques.

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