Attali, Messier, même combat!

J’ai le malheur de fréquenter encore les médias de masse de notre beau pays,  et, du coup, j’ai été soumis à l’opération, « Jean-Marie Messier, le retour ». Je l’ai vu hier soir sur une chaine du service public de l’audiovisuel défendre son analyse de la crise et son retour à une vie normale de financier bien dans sa peau (reportage à l’appui), je l’ai entendu ce matin invité à France-Inter, et patatras je le retrouve  avec une magnifique interview de l’ex-« maitre du monde », dans le magazine l’Express (que je reçois gratuitement le jeudi depuis deux semaines pour une raison que j’ignore). L’occasion de ce grand retour semble être la promotion d’un ouvrage sur la crise économique actuelle, intitulé Le jour où le ciel nous est tombé sur la tête (Paris : Seuil, 2009). Dans cet opus, d’après ce que j’ai pu en comprendre vu ce que j’ai entendu, vu et lu, le dit Messier fait mine d’avoir une analyse originale de la crise, due à son statut de (ci-devant?) financier, et aussi des remèdes tout aussi originaux; of course, pour qui a suivi un peu la crise financière et tout ce qu’on a pu en dire, toutes les analyses et solutions de Messier ne sont qu’une synthèse pour personnes-très-mal-informées-ayant-passé-la-dernière-année-dans-une grotte-façon-expérience-de-survie-sans-lien-avec-le-monde; le plus drôle de toute cette opération de communication, vraiment cousue de fil blanc, c’est le titre de l’article de l’Express, qui reprend une citation de l’oracle,  « Messier ‘Je propose un New Deal vert' » ( sic, allez voir dans votre marchand de journaux, phrase qui finit effectivement l’interview, voir page 62). Je me suis immédiatement demandé où j’avais pu bien déjà lire ou entendre cette expression, pour le moins originale de nos jours, de « New Deal vert »….  C’est réellement de l’inédit. A noter pour les historiens comme première occurrence de l’expression. A lire l’interview de l’Express, tout est de la même eau, c’est du « bon sens » (sic, p. 60 deuxième colonne, ma bonne dame… ) L’ensemble des pages consacrées  par l’Express à Messier (p. 58-62), signées de Bruno Abescat et de Benjamin Masse-Stamberger, appartient à la même veine : si ce n’est pas une réhabilitation en règle (les petits ennuis judiciaires sont toutefois cités en passant), cela y ressemble fort, ou alors ces journalistes de l’Express ont-ils adhéré discrètement aux « Yes Men », ce groupe parodique qui intervient en exagérant les travers des dominants néo-libéraux de l’heure? Je me suis sérieusement posé la question.

Ce matin sur France-Inter, les choses ont été moins évidentes pour Messier : des auditeurs autorisés à poser des questions à l’oracle lui ont d’abord fait remarquer qu’il se posait là comme donneur de leçon et analyste vu son passé de brillante réussite économique.  J’en ai été rassuré sur le « bon sens » d’une partie (restreinte certes) de la population. Cela n’a pas eu pourtant l’air de le troubler plus que ça, et, à un auditeur lui reprochant d’occuper inutilement de l’espace radio, il répondit qu’il y a sept ans qu’il n’avait plus été invité sur une radio. Evidemment, c’est un droit imprescriptible de l’Homme, enfin plutôt de celui qui croit dominer autrui de sa sagesse (ou de sa richesse), de passer souvent à la radio…(moi même je veux y aller! si si! mon passage sur Radio Campus Grenoble en 2001 est lui aussi bien trop ancien.)

Cette invervention massive (mais sans doute temporaire) de Jean-Marie Messier dans les médias (de complaisance, diraient certains plus radicaux que moi) m’a fait penser au compte-rendu dans le Monde du mardi 13 janvier 2009, sous le titre « Constat élargi sur la débâcle financière », de l’opuscule de Jacques Attali, La crise et aprés? (Paris : Fayard, 210 pages tout de même, mais petit format, d’où le terme opuscule). Claire Gatinois rend compte le plus sérieusement du monde du dernier écrit en date de l’hyper-conseiller des Princes. Le discours est à peu de choses prés le même que celui de Jean-Marie Messier : la finance est allée trop loin (non?!?), il faut la réguler (diantre?!?), et, en plus, il faut changer de vision, devenir plus prudent (ah bon, pas foncer dans le mur en accélérant et en sniffant de la coke bien pure?), ne plus adhérer à la « pensée positive » (vision d’Attali de la célèbre « exubérance irrationelle des marchés » d’un ancien directeur de la Fed?), « qui voudrait faire rimer réussite avec optimisme » (contrairement à des croyances pyschologiques bien établies pourtant). Là encore, la journaliste a-t-elle adhéré elle aussi aux « Yes (Wo)Men »? En effet, dans ce compte-rendu sur une colonne (p.18, page Débats), pas une allusion directe au fait que le même Jacques Attali à l’automne 2007 avait fait s’émouvoir la « France qui tombe » (dont je suis sans doute en compagnie de quelques conducteurs de taxi corporatistes et bougons) avec un rapport sur la relance de la croissance en France. Ne nous promettait-il pas alors que si le gouvernement de N. Sarkozy appliquait intégralement les mesures contenues dans le rapport la France gagnerait à terme quelques points de croissance et referait son retard sur… les Etats-Unis? Maintenant, avec les mots de la journaliste elle-même – mais je la crois interpréte fidèle de la pensée de l’oracle -, le même Attali nous dirait : « Cet état d’esprit, trés en vogue jusqu’ici (est-ce un clin d’oeil pour initié de la part de la journaliste?), qui voulait que la croissance ne s’arrête jamais (ce qui semble bien être le propre du néo-libéralisme inspiré par Hayek contre ces pisse-froids d’écologistes et autres environnementalistes mal lunés), a contribué à laisser les ménages à emprunter à outrance » (il y avait peut-être aussi quelques intérêts à les faire emprunter ainsi pour ceux qui leur prêtaient). Je n’ose le croire, pas étonnant qu’en conclusion, la journaliste évoque alors un « certain désarroi » du lecteur.

Le parallélisme est donc frappant entre Messier et Attali. Demi-tour camarades, la ligne générale a changé, et ils s’adaptent à la vitesse d’un traitement de texte. En italien, on parle d' »hommes bons pour toutes les saisons », mais, en français, je trouve que le vocabulaire actuel est largement incapable de décrire cette attitude tout de même un peu nouvelle où l’on renie publiquement (à moitié cependant) ce qu’on était la veille et ce qu’on vantait tout aussi publiquement. Je cherche un mot pour désigner cette capacité à virevolter sur la vague, à ne jamais sembler  avoir honte en rien de ses errements, à ne se sentir vraiment responsables de rien qui vous ferait choisir le silence et de ne surtout pas en tirer de conséquences  fâcheuses (sauf si les autres vont y contraignent par voie de fait ou de justice).  Un peu comme si le Général Nivelle revenu de la tombe nous faisait un cours de stratégie en compagnie du malheureux Gamelin lui aussi rendu à la vie. Sans doute, il existe chez ces deux personnages , Messier et Attali, une envie irrépressible d’être au centre de l’attention, et peu importe le discours pourvu qu’on ait les sunlights. Certes. C’est en italien du « protagonismo », terme qui désigne cette volonté de participer à tout débat public même sans avoir rien à y dire d’original ou d’important, mais là encore, on manque quelque chose.

A vrai dire, cette tolérance actuelle des médias à ce type de parcours – voire même leur intérêt pour ceux-ci – témoigne peut-être d’une volonté subreptice des journalistes de dévoiler les « tartuffes » (terme français un peu vieilli tout de même) de notre temps. Il faut peut-être prendre les choses à l’envers : plus on est confronté à ce type de virages sur l’aile, en toute bonne conscience apparemment, plus une partie du public est ainsi éduquée  sur le sens profond du mot « conviction » chez certains.

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Une réponse à “Attali, Messier, même combat!

  1. L’expression de Messier est vraiment très mal choisie : elle rappelle les “green shoots”, un joli terme de langue de bois anglo-saxonne.

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