Pierre Favre, une réponse habile à B. Latour?

J’avais assez vertement critiqué l’article de Bruno Latour, paru dans la RFSP, et j’attendais la réplique annoncée de la part de Pierre Favre. Elle m’est parvenue avec le numéro d’octobre 2008 de la revue, lorsque j’étais fort pris par la fin du semestre et un déménagement d’archives interminable. Elle me satisfaisait globalement et m’a étonné par son ton à la fois mesuré et poli, mais ferme sur le fond.  Je n’ai donc pas réagi sur le moment, mais, par esprit de suite, et avant qu’un nouveau semestre ne commence, j’ai quand même décidé d’en dire quelques mots.

La réponse de Pierre Favre en un sens me parait plus habile que tout ce que j’aurais pu moi-même écrire à ce sujet;  en effet, il prend au sérieux le texte plus que je ne l’ai fait, et démonte un à un les arguments, ou plutôt la vision du monde que propose Bruno Latour. Il attaque en effet surtout la vision de la science par Bruno Latour qui, selon lui, s’avèrerait auto-réfutante. « S’il était cohérent, Latour devrait pratiquer les science studies comme les science studies disent que les sciences pratiquent (c’est-à-dire, comme le rappelle P. Favre plus haut dans l’article, p. 825, « le fait scientifique est entièrement construit, la démonstration scientifique est pure rhétorique, la référence au réel n’est que manipulation illusionniste, la réussite professionnelle est le seul objectif du chercheur »). Sinon cela voudrait dire qu’il y a d’un côté les pratiques et les discours scientifiques démystifiés, désacralisés, déclarés sans dimensions cognitives, tels qu’ils sont remis à plat par la nouvelle sociologie des sciences, et d’un autre, les discours et pratiques, ceux précisément des sociologues de la science, qui seraient différents des autres sciences et auraient, eux, pleine légitimité.  » (p. 826) P. Favre montre que, sauf à faire la distinction fallacieux/solide qu’il propose, il n’y a plus d’éloge possible de quelque œuvre scientifique que ce soit, de science tout court qui se distingue d’autre chose de moindre valeur pour nous, toute affirmation devient possible sur le monde pourvu que le dispositif social s’y prête. En fait, notre collègue reste  sur une vision  positiviste de la science, où la Raison humaine, au sens que prend ce terme depuis  le XVIIème siècle en Europe occidentale, s’avère capable de découvrir des explications valables des phénomènes et du monde social en particulier. Je le suis sur ce point, mais est-il sûr que cela réfute  vraiment la thèse de Bruno Latour sur le cas précis de Latour lui-même? Après tout, ce dernier n’est-il pas au contraire la démonstration en acte de sa propre thèse? Puisque il réussit à faire prendre des vessies pour des lanternes à beaucoup de gens, au point de devenir Directeur scientifique d’une institution a priori prestigieuse (encore que…), n’est-ce pas la démonstration des différentes étapes résumées par P. Favre de la science selon Latour? Ce dernier est donc d’autant plus porté à croire sincèrement à ce qu’il dit que cette opération de mystification qu’il décrit,  il l’opére tous les jours avec succès sans que personne ne s’en rende compte. Latour oublie seulement que cette opération ne fonctionne que parce que personne n’a jamais essayé d’opérationnaliser les science studies dans aucun objet ou modification du monde matériel que ce soit.  Trouvez moi un objet en dehors d’un livre de B. Latour en lecture obligé pour les étudiants qui résulte de tout cela. Il fait mine d’oublier le motif à mon sens essentiel de la révérence qu’on porte (ici) aux sciences dures : leurs manières de penser et les objets qu’elles aménent à créer, à plus ou moins long terme selon le domaine, peuvent faire beaucoup plus de dégâts (si l’on est pessimiste comme moi) que toute autre manière de penser humaine connue à ce jour. A  suivre Latour, on dirait parfois qu’il aurait suffi que les victimes d’Hiroshima et de Nagazaki aient pensé autrement, aient eu une autre vision du monde, pour qu’elles ne meurent pas des explosions atomiques. Idem pour les victimes de Tchernobyl, ou peut-être demain, à Dieu ne plaise, des produits issus des nanosciences.

Pour aller plus loin, il me semble que P. Favre néglige les raisons du succès de Latour (mais ce n’était pas le sujet de son article). Pourquoi ce brave homme a-t-il donc du succès, alors que sa propre oeuvre permet de conclure effectivement que tout est dans tout,  que tout est relatif, qu’il n’existe point quelque chose comme une science au sens positiviste?Pourquoi existe-t-il une demande pour du Latour?

A mon sens, il faut chercher un début d’explication dans ce que cela engage en terme de responsabilités. Si l’on suit P. Favre, grâce à la Raison et à l’effort collectif des scientifiques, nous pouvons savoir comment fonctionne ce bas monde, et P. Favre, en bon positiviste, y voit une source d’amélioration du sort collectif de l’humanité et même de discussion rationnelle sur la meilleure manière de vivre notre temps en commun sur cette Terre. Si je sais à peu prés ce qui provoque les guerres, je serais à même de les empêcher. En revanche, si j’affirme que toute science n’est au fond qu’un construit social qui dépend de rapports de force entre des acteurs humains, et même non-humains, et si, dans le fond, j’affirme que je ne sais pas grand chose sur ce bas monde sinon qu’il est une vaste pétaudière où même la Science est une illusion, ma responsabilité disparaît : comment pourrais-je alors agir? Comment pourrais me sentir responsable parce que j’ai la possibilité, donc le devoir moral, d’agir pour le bien de l’humanité?  Avoir une connaissance « scientifique » du réel comporte dans le fond des obligations, qu’il est pratique d’éluder à travers une affirmation selon laquelle toute science n’est qu’illusion. En gros, la théorie de B. Latour décrirait bien la vision du monde d’un ancien Président sud-africain  à propos du SIDA – une vaste invention occidentale pour humilier les Africains – qui, justement, a refusé de se laisser enrôler par la science, mais elle risque aussi de conduire par symétrie entre visions du réel du Président et de ses opposants scientifiques  à négliger qu’il y a une et une seule réalité scientifique indubitable en Raison (l’existence de l’infection au rétrovirus V.I.H.). Idem pour le réchauffement climatique et l’Administration Bush. Ce qui veut dire aussi que l’homme peut savoir ce qui lui résiste dans le réel.

En même temps, cette position de B. Latour n’est elle-même qu’un rideau de fumée. En effet, qu’apprend-on dans les études à Science-po à Paris ou en province? Qu’il existe des relations nécessaires entre certains actes, états du réel et certains effets désirables ou indésirables ; trés basiquement, il existe par exemple certaines régles à respecter pour une communication politique réussie. Pour dire les choses plus largement, il est fascinant de voir une approche comme le « latourisme » se développer et gagner des postes de prééminence institutionnelle, alors même qu’en pratique, dans nos sociétés, sur notre planète, il y a ceux qui ont accès à des savoirs scientifiques et pas d’autres, et que cela détermine largement les rapports de force dans nos sociétés, dans le monde. Que l’Iran ait la bombe atomique ou non n’est pas un simple jeu de l’esprit pour la définition des rapports de force ici-bas. J’aurais envie de demander à ces braves « idiots utiles » s’ils pensent qu’Hiroshima et Nagazaki sont des constructions sociales, et si oui de quelle nature. En fait, nous assistons à une multiplication des puissances d’agir due à la science et à la technologie, y compris dans les sciences dites sociales, qui ne peuvent être rejetés dans le néant d’une construction, ou d’une découverte à la marge de nouveaux êtres qui changent la situation. Ces puissances d’agir sont à la fois porteuses de négativité (malheur) que de positivité (bonheur), et, en cela, je suis en désaccord profond avec Pierre Favre. La Raison existe bel et bien, elle est à la source proche ou lointaine d’objets ou de procédures qui sont source de force pour les uns et de faiblesse pour les autres, mais elle ne nous mène pas nécessairement vers le mieux. Je tiens donc plutôt une position à la  Karl Jaspers ou à la Hans Jonas qu’à la Auguste Comte. Cela implique que l’on se sente aussi obligé de réfléchir aux effets de la science politique (qui sait des choses sur le réel plus qu’un simple devin avec ses cartes de tarot) sur le bonheur collectif : pour ma part, j’ai parfois l’impression que notre discipline dans ses divers aspects est bien plus utile à ceux qui dominent qu’à ceux qui sont dominés dans notre société. Avec le « latourisme », ce genre de questions s’évanouit en même temps que la science, ce qui effectivement permet de dormir tranquille.

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