Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

Je n’écris pas souvent sur les affaires italiennes dans ce blog. La raison en est une certaine désespérance face à l’évolution de ce pays. De fait, je suis en sympathie avec le sentiment dominant des citoyens italiens, dont tous les sondages à ma disposition montrent qu’ils n’ont guère d’espoir sur leur propre pays.

Plus spécifiquement, si je regarde l’état de l’opposition de gauche à la coalition de Silvio Berlusconi, j’ai l’impression qu’on ne pourrait guère faire pire. C’est sans doute moins que l’année zéro. Résumons :

à l’extrême gauche, la défaite cinglante des élections politiques de 2008 n’en finit pas de produire des effets de dissolution : le dernier en date n’est autre que la nième scission de Rifondazione comunista; prenant prétexte du changement de direction à la tête du journal du parti, Liberazione, la minorité autour du Président de la Région des Pouilles, N. Vendola, a annoncé sa sécession, avec la création d’un autre parti, le RSU, au nom de l' »unité de la gauche »(sic). On ne peut guère rêver pire : on a donc à ce stade au moins quatre petits tronçons de l’ancienne gauche du PCI et de l’extrême gauche des années 1970 : la majorité de Rifondazione qui garde le titre; la minorité (ex-majorité avant 2008) qui crée le RSU; le PCdI issu d’une scission des années 1990; et enfin un morceau de l’ex-majorité du PCI-PDS-DS, qui se nomme « Sinistra democratica », sans compter toute une série de groupusculaires « particules » plus ou moins ultra-orthodoxes (lénino-guévaristes, ou stalino-albanais et autres bolcheviks).

La situation apparait d’autant plus désespérée qu’un accord semble être trouvé entre les deux grands partis, le « Peuple de la Liberté » (PDL) et le « Parti démocrate »(PD), pour réformer le mode de scrutin aux Européennes en introduisant un seuil minimal de 4% des voix au niveau national pour être représenté au Parlement européen. Jusqu’ici, ce mode de scrutin, qui datait de 1979, favorisait la représentation parlementaire des petits partis, on pouvait ainsi avoir un député européen avec moins de 1% des voix. Souvent ce seul élu était aussi pour les petites entreprises partisanes le leader de ce dernier, ou l’un de ses plus importants dirigeants (mais il était peu présent dans les affaires du Parlement européen…). Les différents tronçons de l’extrême-gauche auraient ainsi pu régler leur querelle dans les urnes européennes, « se compter » et avoir des élus tout de même. Là, s’ils vont séparés à la bataille – ce qui à la date d’aujourd’hui est probable-, ils n’auront pas d’élus, sauf miracle électoral improbable pour l’un d’entre eux, ou un petit cartel rassemblant quelques tronçons de ces gens éclatés façon puzzle.

Ce raisonnement s’étend aux Verts et à ce qui reste des héritiers du Parti socialiste italien. Avec une barre à 4%, sans s’insérer dans la liste-cartel du PD, ces petits partis n’auront pas d’élus au Parlement européen. Le grand parti vert européen souhaité par Daniel Cohn-Bendit ne peut sans doute espérer des élus en Italie que s’il va à Canossa auprès du PD. Quant aux socialistes de l’ex-PSI, il leur faut souhaiter la clémence du PD, c’est-à-dire de ces « assassins » du PSI, à savoir l’ex-majorité du PCI… à moins qu’ils essayent une réunification « socialiste » au sens de 1914 avec des ex-communistes.

au centre-gauche, le Parti démocratique, dirigé par Walter Veltroni, ne cesse de perdre du terrain dans les sondages. Il regroupe encore un peu plus d’un quart des intentions de vote en ce début d’année, mais il est désormais le parti auxquels les enquêtés font le moins confiance… Son candidat vient de perdre les élections régionales anticipées dans les Abruzzes. Cette situation s’explique par une absence de ligne politique bien claire, par les rancœurs publiquement exprimés entre dirigeants, et aussi par une incapacité de se débarrasser des « branches pourries ». Aussi bien la Maire de Naples (ex-DC) que le président de Région de la Campanie (ex-PCI) restent à leur poste, alors que la rumeur publique les désigne comme au mieux comme inefficaces dans la lutte contre la corruption dans leur ville et leur région. La « Question morale », qui avait fait le fond de sauce du PCI depuis les années 1970 et celui de la gauche de l’ex- DC dans les années 1990 contre S. Berlusconi, est en train de se retourner contre ceux qui ont utilisé cet argument de la moralisation de la vie politique et de l’administration. Les élections anticipées dans les Abruzzes avaient d’ailleurs été déclenchées par la démission du Président de la Région sous le coup d’une enquête de la magistrature. Il faut noter que le démissionnaire était un ex-socialiste des années 1980. Le PD semble donc à ce stade payer son caractère de parti de gouvernement, surtout au niveau local, depuis les années 1990. La « marque » PD, qui pourtant du passé souhaitait faire table rase et n’a pas trois ans, me semble déjà salie par toutes ces affaires.

A cette incertitude de la ligne politique et à l’incapacité de « nettoyer les écuries d’Augias », s’ajoute la concurrence du parti d’une personne, « Italie des valeurs », d’Antonio Di Pietro; ce dernier prétend représenter le « parti des honnêtes gens » contre S. Berlusconi et tous les corrompus du pays. Il avait eu le privilège d’être le seul parti dont la liste était associé à celle du PD aux élections de 2008, il avait connu une affirmation électorale inattendue à cette occasion en  attirant (déjà) un électorat mécontent du centre-gauche classique.  Depuis cette date, « Italie des valeurs » ne cesse de se distinguer du PD en voulant incarner (le terme est évident) une opposition fanatiquement anti-Berlusconi contre un PD cherchant à construire un bipartisme  (relativement) apaisé. A cette stratégie de distinction, s’ajoute sans doute aussi un élément d’énervement de la part de Di Pietro ; en effet, son propre fils est lui-même inquiété depuis peu par la justice pour des faits de corruption. A. Di Pietro ne cesse du coup d’augmenter la dose de ces critiques à 360 degrés. L’espoir pour le PD réside désormais dans l’auto-délégitimation par histrionisme du personnage, qui tend de plus en plus à ressembler à une sorte de Marco Pannella, le leader des radicaux dans les années 1970-90.

Vu de cette fin janvier 2009, les élections européennes se présentent donc plutôt mal pour toute l’opposition de gauche et de centre-gauche. En même temps, comme dirait Jean-Pierre Dupuy sur le changement climatique, le sens aigu de la catastrophe à venir conduira peut-être à des réactions plus rationnelles.

Du point de vue européen, en l’absence d’éléments nouveaux, la représentation italienne au Parlement italien n’enverrait donc personne ni pour les Verts ni pour la Parti de la gauche européenne. En revanche, un contingent important devrait aller au groupe ALDE, soit du côté ELDR, soit du côté PDE. Il semble en effet que le Parti démocrate n’a toujours pas réglé le problème de son adhésion ou non au Parti socialiste européen. Il se pourrait qu’on renouvelle la situation actuelle : élus pour le même parti en Italie, les députés PD s’inscriraient, soit comme ex-DS au groupe du PSE, soit comme ex-DL (Marguerite) au groupe ALDE tendance PDE, etc. pour les éventuels autres invités de la liste unique…  Cette situation est bien sûr délectable, mais témoigne plus sérieusement de l’hésitation fondamendale sur la ligne du PD : est-ce quand même un parti social-démocrate certes  trés « Neue Mitte » ou « Third Way »? ou est-ce la version italienne d’une nouvelle famille politique, les « Démocrates »? Cela importe sans doute peu aux électeurs italiens, mais cela rendra encore plus difforme la représentation politique italienne au Parlement italien, qui va plus ressembler du coup à celle d’un Pays Balte (avec uniquement des partis de centre ou de droite) qu’à celui d’un grand pays démocratique de l’Ouest européen (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne).

De fait, le plus grand espoir pour l’opposition à S. Berlusconi repose dans le contexte et dans la personne même de ce dernier. La crise économique d’ici juin prochain peut s’aggraver assez pour que les électeurs de gauche et de centre-gauche se remobilisent pour exprimer leur désarroi. Plus sûrement, l’opposition peut compter sur les conséquences éventuellement délètères de la création à droite du « Peuple de la liberté ». Normalement ce parti devrait officiellement fusionner dans un congrès le 27 mars FI, AN et quelques autres petites forces. Cette fusion ne va pas pourtant sans frictions entre S. Berlusconi et G. Fini (avec la situation historiquement amusante, qui voit le « post-fasciste » défendre le caractère démocratique, collectif, de la décision dans le futur parti). La fusion se fera sans doute, mais il n’est pas sûr qu’une partie des électeurs, des militants et des dirigeants d’AN, avalent cette couleuvre-là. Cette situation de fusion « malgré-nous » devrait avantager les concurrents de centre (UDC) et de droite (« Ligue Nord », « Droite ») du PDL. Selon les sondages, la « Ligue Nord » réussit actuellement  l’exploit d’ être à la fois au gouvernement avec le PDL et au coeur des protestations des Italiens du nord contre la situation du pays. Je ne sais pas si ce jeu sur deux tableaux pourra durer jusqu’en juin (par exemple sur les problèmes liés à l’immigration), mais, du coup, le PD peut encore rêver d’être au moins le premier parti du pays en juin 2009, même si la gauche et le centre-gauche se révèlent trés minoritaires dans l’électorat.Belle consolation, non?

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6 réponses à “Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

  1. Dans l’état actuel des choses, et comme vous le soulignez, c’est bien le centre qui semble avoir la meilleure carte à jouer pour ces élections européennes.
    – Le seuil de 4% va finir le travail de sape commencé à l’élection 2008 qui semble devoir éloigner durablement l’extrême gauche non seulement du pouvoir national, mais aussi sans doute par écho du pouvoir local, ces partis comptant auparavant sur les modes de scrutin très proportionnels aux élections locales pour assurer leur représentation et leur pouvoir d’influence sur les grands partis. La scission supplémentaire et artificielle sur des sujets incompréhensibles pour l’électorat contribue à l’auto enterrement des héritiers du PCI italien.
    – Le PD est hégémonique à gauche, mais en situation de faiblesse structurelle face au PDL, comme en 2008. Les sondages indiquent que malgré la crise, le parti aura beaucoup de mal à tirer parti de l’effet de sanction habituel du gouvernement aux élections « de second ordre ». La fusion s’est faite au détriment de la clarification des questions de leadership d’une part, d’idéologie d’autre part. De plus, contrairement au PDL, le PD a été incapable d’élargir sa base géographique aux dernières élections nationales, et souffre de la suppression du scrutin majoritaire dans lequel il réussissait mieux que le centre droit.
    – Le PDL, au gouvernement, et en proie également à une querelle AN-FI sur la succession de Berlusconi, ne devrait pas réaliser des résultats mirobolants, pour des raisons de contexte principalement.
    Autrement dit, paradoxalement, et contrairement à la volonté des deux principaux partis, la réussite de l’entreprise de neutralisation des extrêmes aux dernières élections nationales (de façon durable, puisque suivi d’un changement du mode de scrutin aux européennes) va contribuer à mettre en forme un scénario auquel aucun des deux grands partis italien n’a intérêt : le renforcement significatif du centre. Le système partisan italien est toujours en pleine reconfiguration, avec une stabilisation à trouver dans la mesure ou contrairement aux années 1990, les « petits partis » ne semblent plus devoir jouer un rôle significatif dans la compétition politique italienne. On peut faire des suppositions hâtives et présumer que le PD a de mauvaises heures devant lui, surtout si Antonio Di Pietro choisit de le laisser en plan aux prochaines élections nationales…

  2. @Hyde.
    Je vois que vous suivez bien la politique italienne. Les élections européennes de juin 2009 peuvent effectivement être l’occasion d’une repolarisation au centre, ou du moins en dehors du binôme PD/PDL. En même temps, comme des élections locales ont lieu au même moment, comment vont s’articuler les deux? Cela vaut pour tous les petits partis: sont-ils prêts à rompre localement avec le bloc de centre-droit ou de centre-gauche avec lequel ils s’étaient agrégés au fil du temps? Cela vaut pour tout le monde : UDC, tous les petits partis à gauche ou à droite du PD, « Ligue Nord ». C’est en fait un cas plutôt troublant d’articulation/désarticulation des alliances : je me suis même aperçu récemment que le tout petit « Partito dei pensionati » (Parti des retraités, qui existe depuis le début des années 1990), qui a un élu au Parlement européen, qui est membre du PPE, et qui est annoncé comme devant fusionner dans le grand PDL sur le site de ce dernier, refuse le changement de la loi électorale aux Européennes, témoignant ainsi qu’il veut continuer à exister au delà du PDL… Toutes ces petites entreprises politiques ne veulent pas être dépendantes du « duopole » qui s’organise.

  3. Leur stratégie de coalition aux élections locales, et l’attitude des grands partis à leur égard aux prochaines échéances sera particulièrement intéressant à suivre et difficile à prévoir. Je m’interroge surtout sur le PD, qui est à près de 10 points du PDL dans les sondages (normal, sans l’appoint de Di Pietro), un écart très conséquent. Difficile de savoir ce qu’il va advenir de la stratégie du cavalier seul dans les années à venir, surtout si le résultat aux élections locales et européennes est mauvais. On reviendra peut être à des velléités d’Union de « toute la gauche », mais on peut se demander s’il y aura grande chose à unir. En soutenant la réforme du mode de scrutin, le PD tranche de nouveau dans l’espoir de renforcer le duopole, mais il n’est pas exclu qu’il se mette le couteau sous la gorge en donnant victoire facile au PDL pour un bon petit moment.
    Plus largement, et pour discuter de temps à autres avec des Italiens perplexes quant à l’intérêt que peut avoir la vie politique italienne pour des étrangers, je peux comprendre la lassitude des sympathisants de gauche : entre voter pour un PD qui est substantiellement d’accord avec beaucoup (la plupart?) des orientations du gouvernement (sauf évidemment en matière rhétorique et sur certains sujets où les relents de bonne conscience catholique ou de gauche refont surface) et voter pour un des « groupuscules » de l’extrême gauche qui annonce une scission tous les trois mois, le dilemme n’est pas facile à trancher… On en viendrait presque à se dire que la gauche française ne va pas si mal (puis on entend une intervention d’un quelconque hiérarque du PS réagissant à la parution du dernier livre de Royal, et on change d’avis).
    Les déroulements politiques italiens me donnent parfois l’impression d’une « France en accentué » : droite entrepreneuriale se voulant « moderne » et « décomplexée », prédominance d’un parti incapable de faire émerger un leader et une orientation à gauche, centre en devenir.

  4. @ Hyde.
    Moi aussi, j’ai noté ce parallélisme. Mais il est plus large : en fait, toute la gauche social-démocrate est en plein désarroi dans l’ouest européen. Cela va sans doute bien se voir lors des prochaines élections européennes. Par contre, la gauche de gauche (comme dirait quelqu’un) se porte plus ou moins bien selon les pays.

  5. J’espère que vous n’avez pas raté la réaction d’Obama quand Berlusconi s’est exprimé devant le Congrès…

  6. @ phnk : J’avais raté ce détail, mais si je me rappelle bien, la prestation de Silvio Berlusconi avait été présentée en Italie (par la « presse communiste » of course) comme un peu décalée (pour ne pas dire plus).

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