Brazil reloaded?

Une information anodine en apparence : un retraité du nord de la France, dont il est inutile que je cite ici le nom, a été mis en garde à vue sept heures dans un commissariat sur la foi d’une lettre de menace au Président de la République, signé prétendument par lui. L’affaire a été rendue publique apparemment, à en croire la Voix du Nord, parce que cet homme s’est ouvert de sa mésaventure au Maire (communiste) de sa commune. Il s’avère que la lettre est un faux, ou, du moins, que quelqu’un (mal intentionné) a envoyé une lettre de menace à l’Élysée en la signant faussement du nom de cette personne, et en indiquant en plus son adresse.

Le retraité en est quitte pour le désagrément d’avoir été traité comme un suspect pendant sept heures, et, selon les sites de presse que j’ai consultés, les policiers ont été plus ou moins policés à son égard. En lisant cette nouvelle, je n’ai pu m’empêcher cependant de penser au film de Terry Gilian, Brazil. Dans ce film, terriblement prémonitoire, les personnages connaissent des mésaventures, pour ne pas dire plus, à cause d’une paranoïa anti-terroriste (plus ou moins fondée), mais, surtout, à cause d’erreurs dues au pur hasard de la machine répressive. De la même façon, dans Brazil, les forces de l’ordre ont un peu tendance à utiliser le marteau-pilon pour casser des noix. (Formule dont je ne suis pas content, mais bon comment rendre l’image des arrestations dans Brazil… ceux qui ont vu le film et se rappelleront des scènes en question riront jaune.)

En sommes-nous là? Oui et non.

Clairement non, en ce que cette affaire a été rendue publique. La personne en question a été mise hors de cause. Le droit a, semble-t-il, été respecté, et surtout de nombreux médias ont diffusé l’information, sous une forme il est vrai, plus ou moins critique.  Certains y ont vu une simple « mésaventure », d’autres un signe d’une politique répressive hors contrôle ou des dérives du Château. Au moins, ceux qui veulent (encore) être au courant de ce genre de faits peuvent l’être, même s’ils lisent la Voix du Nord.

Un oui tout de même, en ce sens qu’on ne peut qu’être inquiet par la façon d’agir des forces de l’ordre dans cette affaire. Qu’il faille protéger les plus hautes autorités de l’État contre toutes les personnes plus ou moins énervées ou dérangées qui envoient des menaces de mort contre ces dernières ne pose sans doute pas question. On notera tout de même qu’en la matière, depuis l’assassinat de Sadi Carnot, à Lyon il y a plus d’un siècle, le taux d’assassinat des Présidents de la République française dans l’exercice de leur fonction est plutôt bas.  D’un point de vue historique, il semble en effet qu’on sache protéger en France les  plus hautes autorités de l’État. Du coup, quelques vérifications préalables s’imposent avant d’aller chez les gens ainsi au petit matin. A-t-on jamais vu de plus dans l’histoire un terroriste indiquer son nom et son adresse sur une lettre avant de commettre l’acte terroriste qu’il promet dans cette dernière? Donner à ce genre de personne la qualification de « terroriste » me parait du coup aventuré.  Du coup, il ne pouvait rationnellement être question, comme dit le vocabulaire en question, que d’un « déséquilibré » à traiter comme tel. N’y a-t-il pas alors eu de ce fait une enquête préalable pour savoir si cette personne était connue comme tenant des propos étranges? comme collectionnant par exemple des armes de guerre ou achetant des produits chimiques? comme menaçant ses voisins de mort ou empoisonnant les animaux domestiques du voisinage? On dirait que non d’après les informations de la presse, comme s’il y avait eu urgence absolue à agir contre une menace imminente. On ose espérer que l’anti-terrorisme en France ne fonctionne pas en  général sur ce modèle, en suivant les indications de lettres avec nom et adresse des « terroristes » écrits par ces derniers eux-mêmes.

Je n’ai pu m’empêcher de plus de faire le rapprochement entre cette affaire et le limogeage de deux responsables de la sécurité publique lors d’une visite de Nicolas Sarkozy à Saint-Lô.  Officiellement, ils l’ont été pour ne pas avoir assuré correctement l’ordre public lors de cette visite présidentielle. Là encore, il est bon de le savoir, et c’est cela le plus important, le plus rassurant. (En plus, ce double limogeage permet de remettre l’accent sur l’ampleur des manifestations ce jour-là à Saint-Lô. ) En revanche, que cela traduise un refus présidentiel de laisser se produire des situations où il est publiquement contesté par une fraction (réduite) du peuple semble devoir être pris en compte. Il ne s’agit pas seulement d’ordre public, au sens où le Président ou sa suite auraient risqué d’être agressés physiquement ce jour-là, mais de symbolisme politique. Qu’un dirigeant soit publiquement hué par une foule, aussi réduite soit-elle en proportion de la population en général, est de fait un moment grave pour sa popularité, ou même son autorité – sauf s’il réussit à présenter ces opposants-là comme une minorité extrémiste et insignifiante, opération sans doute difficile ce jour-là à Saint-Lô. Pensons à l’impact de la « Journée des Tomates » sur la popularité et la politique algérienne de Guy Mollet. Même si les sondages disponibles indiquent bien dans le même temps de l’insatisfaction populaire sur la politique générale de ce Président, ce ne sont au fond que des chiffres abstraits, pas des images avec la force que cela représente dans notre société. (Et encore l’opposition de la « rue » n’a pas encore trouvé son « symbole de mépris » comme récemment la « chaussure » pour G. W. Bush ou comme les « petites pièces de monnaie » pour Bettino Craxi en 1992-93). Il faut ajouter qu’en plus, au début de son mandat, N. Sarkozy a plutôt mal réagi à des contestations à son égard lorsqu’il s’est trouvé au contact de ceux qui le contestent, et qu’il est donc en droit de ne pas vouloir se trouver de nouveau dans une telle situation. Il est logique alors de limoger les deux hauts responsables de l’ordre public ce jour-là; par contre, c’est là indiquer une faille béante à ses adversaires de la « rue », qui ne vont avoir  du coup de cesse d’essayer de produire ces mêmes  images que le Président récuse. On peut donc raisonnablement prévoir que toutes les sorties présidentielles en France vont avoir désormais entre autre cet enjeu – au moins jusqu’aux élections européennes qui seront une occasion d’objectiver (ou non) l’état de (mé)contentement des électeurs français.

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