Petites digressions sur une prestation télévisée.

N. Sarkozy a fait jeudi soir  par le fait une démonstration qui méritera selon moi de rester dans les annales de la vie démocratique en ce début de siècle. Il a en effet confirmé qu’ à ce jour (2009), un discours politique dans une démocratie représentative , où la plupart des citoyens sont peu au fait des affaires publiques, consiste à dire ce que l’on croit que les citoyens veulent, ou peuvent, entendre en jouant sur leur ignorance la plus crasse des faits et des institutions. Le rapport avec toute réalité objective en est alors presque exclu.

Premier exemple, qui concerne probablement la plupart des lecteurs de ce blog: l’évaluation des universitaires et autres scientifiques. N. Sarkozy a littéralement fait comme si, à l’heure actuelle, l’idée d’évaluation était étrangère au monde académique, et comme si, du coup, nous la refusions. Du coup, il dit ne pas vouloir transiger sur le principe de l’évaluation (ce que personne  dans le dit monde académique ne va refuser bien sûr!), qui serait donc une nouveauté pour nous…, mais être prêt à discuter de ses modalités (et comme le diable est dans les détails….); on pourrait ironiser en supposant qu’il s’informe en lisant les papiers de C. Rollot dans le Monde, et qu’il est donc mal informé, voire désinformé;  on pourra aussi s’offusquer, en prenant son propre exemple, de l’absurdité de faire comme s’il n’y avait pas d’évaluation à l’heure actuelle ( pour un exemple venant d’un collègue politiste de Paris I, voir le papier de F. Matonti). Le Net s’est rempli en quelques jours de ce genre de réactions, plus ou moins outragées, de collègues, plutôt énervés, de divers horizons démentant cette prétendue absence d’évaluation.  Cependant, au delà du plaidoyer pro domo, la conclusion qu’un politiste devrait en tirer est que, dans ce cas précis, N. Sarkozy profite du cloisonnement entre les mondes sociaux, et ce à nos dépends, ce qui nous rappelle utilement la nature du régime politique que nous connaissons au delà de toute illusion « participative » : N. Sarkozy peut y affirmer ce qu’il veut sur notre monde social jusqu’à l’absurde de dire qu’il n’y aurait pas actuellement d’évaluation. Et, de fait, cela marche auprès d’une large frange du public : il n’est que d’aller voir les réactions aux articles des sites de presse sur le sujet de l’actuel mouvement des enseignants-chercheurs, on trouvera toujours des personnes pour affirmer  de manière plus ou moins virulente que nous ne sommes (en gros) qu’un ramassis de fainéants vivant au crochet des braves gens et qui, en plus, ne trouvent rien d’utile (les sociologues semblant souvent les plus visés et représenter le comble de l’inutilité académique…). Je crois ces réactions plutôt spontanées que manipulées, car elles correspondent bien à l’anti-intellectualisme dont se flatte une partie de la population (y compris au sein du groupe des gens instruits  en principe, comme notre cher Christophe Barbier, dont un lecteur me rappelait tantôt  la géniale prestation télévisée en procureur improvisé).

Second exemple : la tirade présidentielle sur le caractère inacceptable pour des firmes françaises de faire fabriquer en République tchèque ou en Slovaquie des voitures vendues en France…  Jean Quatremer rappelle l’évidence : l’Union européenne possède des règles strictes qui interdisent ce genre de protectionnisme d’un marché national. A dire vrai, l’idée exprimée jeudi soir s’était déjà entendue plus discrètement dans la prétention gouvernementale selon laquelle les entreprises du secteur automobile, aidées par l’État français, devraient  s’abstenir de toute fermeture de site (d’usine) sur le sol français. Quatremer, qu’on a connu plus sarkozyste, évoque l’idée de double discours (un européen et un nationaliste à relents populistes qui rappelle le « plombier polonais » de 2005), mais il oublie de préciser les conditions de possibilité de ce genre de tirade : l’immense majorité des auditeurs  du Président jeudi soir ne savent pas que l’Union européenne est un grand marché intérieur avec des règles juridiques qui interdisent fermement ce genre de comportements protectionnistes en son sein.  N. Sarkozy peut donc tenir ce genre de propos – conçu peut-être comme flattant l’instinct « mélinien » des Français – totalement contradictoires avec l’esprit des institutions européennes depuis la CECA, parce l’immense majorité des auditeurs ne les connaissent  pas, ou pour être plus charitable, ne savent pas que ces règles de non-protectionnisme  au sein de l’Union sont intangibles. (Quant à elles, les autorités tchèques piquées par une telle mise en cause des règles du marché unique  n’ont pas manqué de réagir, mais elles doivent bien savoir elles-mêmes qu’il s’agit de « propos de télévision » à ne pas trop prendre en compte.)

Troisième exemple : le conflit social dans les Antilles françaises. Lorsque le Président est intervenu jeudi soir, le conflit avait commencé depuis plus de dix jours; faute de questions des journalistes (parait-il), le Président de la République française n’en a rien dit du tout. Là encore, le mécanisme est similaire : combien d’habitants de métropole, en dehors de ceux ayant de la famille dans les Antilles françaises, disposent de la moindre connaissance éclairée sur le sort de cette partie ultra-marine de la « République une et indivisible »? Il est vrai que nos compatriotes de métropole (dont je suis) n’ont pas été aidés à se faire quelque idée que ce soit de la situation dans les Antilles  par des médias métropolitains plutôt peu diserts sur le conflit. (Il est vrai qu’une grave  épidémie à la Réunion avait mis des semaines à être remarqué dans les médias de la métropole.) N. Sarkozy n’a fait qu’appliquer à son profit la loi dite du « mort-kilomètre », qui veut que mille morts au loin valent moins en terme d' »information » qu’un mort à côté de chez nous. Comme le conflit antillais n’a pas fait de victime (heureusement) (mais qu’il pourrait peut-être amener à poser des questions dérangeantes sur la grande distribution en métropole même), il vaut mieux ne rien en dire, surtout qu’on se préoccupe déjà beaucoup de « diversité » n’est-ce pas?

Je ne peux multiplier les exemples, mais je suppose que chaque propos présidentiel portant sur une part précise de cet ensemble bigarré que représente la société  et les institutions françaises pourrait être lu à l’aune du jeu qu’il  permet d’opérer sur l’opacité (voulue ou simplement de fait) entre les divers mondes sociaux qui le constitue.  Diviser pour mieux régner, comme dit le vieil adage. Sans doute, mais aussi profiter de l’immense faiblesse de la connaissance des affaires publiques de la part des auditeurs (peu aidés il est vrai par des médias audiovisuels  à très faible contenu civique qui sont, rappelons-le, encore aujourd’hui leur source majeure d’information). Un tel dispositif de langage comme celui qu’a déployé N. Sarkozy ne peut en fait fonctionner que face à une faiblesse insigne des auditeurs en terme de savoirs civiquement pertinents. On se moquera ensuite des citoyens américains en 2003…

On me dira : tu ne fais que rappeler la part populiste, bien connue au demeurant, du « sarkozysme ». Certes, mais cette intervention m’a plutôt fait voir  en creux la faible compétence civique (simplement estimée en termes de connaissances sur le monde) de l’immense majorité des  auditeurs pour tout ce qui ne les concernait pas directement.  Rien de nouveau, mais un utile rappel.

Ps 1. Sur le cas des automobiles à ne produire qu’en France, le site Euobserver fait remarquer que ce genre de propos est d’autant plus malvenu que le Parlement de ce pays doit encore ratifier le Traité de Lisbonne et que cela envenime plutôt les choses. On lira aussi la réaction en anglais de la Présidence tchèque de l’Union européenne. C’est fermement dit.

Ps 2. Je n’avais pas mentionné la conclusion péremptoire de N. Sarkozy sur l’échec de la politique de baisse de la T.V. A. au Royaume-Uni dans la mesure où, me semble-t-il, personne ne sait rien à ce stade des effets de cette  décision de politique économique. Comme pour toute mesure de ce type, il faut bien plus du temps  que quelques mois à peine pour en estimer les effets (quel qu’ils soient), et notre Président a donc le droit de faire un pari sur l’avenir de l’économie britannique. (Je ne dirais non plus sur l’étrange retournement du Président sur la valeur des solutions anglo-saxonnes en matière d’économie.) En tout cas, les autorités britanniques apprécient à sa juste valeur les propos, cf. cet article de The Independent ou du Financial Times, surtout qu’ils ont été repris par l’opposition conservatrice, toute heureuse de l’aubaine. Les deux articles précisent cependant que N. Sarkozy parlait à la télévision à une « domestic audience » – sous-entendant ainsi qu’il s’agissait donc de « propos de télévision » (sur le modèle des « propos de comptoir) à ne pas trop prendre au sérieux. Selon l’article du FT, les membres de l’Elysée auraient été informés par les  responsables britanniques des réalités économiques comparées des deux pays et se seraient montrés surpris…  de la faible différence. En gros, puisque le président français nous utilise sans nous demander notre avis pour faire sa publicité auprés du bon peuple de France, nous nous permettons via le FT de faire courir le bruit de l’incompétence de ses propres services, et l’on en restera là.

Se confirmerait-il donc qu’en Europe, on peut tout dire chez soi, pourvu que les voisins ne soient pas  trop au courant?

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