Et ça pétitionne, ça conteste, ça proteste…

Comme Yves Surel sur son blog, je suis tout aussi fasciné par la diversité de la protestation en cours dans le monde académique. Il est vrai qu’enseignant à Paris II,   pour rappeler des souvenirs à la « rue d’Assas »,  il se trouve lui-même aux premières loges… L’Académie des sciences elle-même s’est émue poliment du discours de N. Sarkozy du 22 janvier. Je me demande si quelqu’un ou même une organisation quelconque (les ex-Renseignements généraux?) peut encore faire le point sur l’ensemble des motions, pétitions et autres votes de défiance des diverses instances nationales ou locales concernées. C’est l’avalanche si j’ose dire, il suffit de lire les mails sur la liste ANMCSP,  et sans doute parce que, élitiste en diable,  je suis sensible aux symboles, je dois dire que savoir que Marcel Gauchet, ce libéral fondateur d’une revue pour le moins peu suspecte de prêcher  une révolution quelle qu’elle soit,  approuve le mouvement et cela de manière, disons, caustique, me réjouit. J’attends une déclaration dans le même sens de Pierre Rosanvallon et de sa « République des Idées »… Pour l’instant, le camp ministériel me semble manquer de grandes pointures, scientifiques et médiatiques à la fois, pour l’appuyer, il ne lui manque plus  pour parachever le désastre que le soutien constructif de Claude Allègre dont j’attends avec gourmandise des déclarations, bien vues comme toujours.

La diversité peut s’estimer à partir du site national qui essaye d’agréger l’ensemble des informations disponibles, Université en luttes. J’ajoute que la diversité se voit aussi au niveau local. On trouvera sur le site lyonnais  Rebellyon, version locale d’Indymedia, toute une série de sites plus ou moins informés sur le mouvement en cours. On y trouve les incontournables (SLR, SLU), mais aussi des plus petites entreprises de mobilisation : on dirait parfois que deux ou trois personnes se sont mises à faire un site ou un blog, et lui ont donné un titre  d’autant plus radical que le nombre de personnes concernées est apparemment moindre, mais cela témoigne au moins de la diversité de la mobilisation, et aussi des revendications.  Aujourd’hui faire un tract à distribuer dans la rue est devenu bien plus compliqué que faire son blog de mobilisation pour toute la sphère du Net, ce qui permet à chacun de s’exprimer…. (mais pas d’être lu bien sûr). Et, encore, l’inventaire lyonnais oublie l’aile « droite » de la mobilisation, cf. le site plutôt réactif de l’Autonome’Sup, qui n’est sans doute pas le moins virulent contre les réformes proposées, ou celui, plus compassé, de Qualité de la Science française. Il est intéressant d’ailleurs que ces sites  « modérés » laissent entendre dans leurs communiqués qu’il faudrait quand même faire attention à ce que tout cela ne parte pas dans de dommageables exagérations, dans « une extension tous azimuts des revendications »(dixerunt les membres de QSF dans leur communiqué en date du 7 février 2009). Je suis d’accord, et encore nous sommes au cœur de l’hiver… Ouf…

Cette crise de l’université française me semble bienvenue pour ramener tout le monde académique, au moins tout ce qui s’y trouve de minimalement critique vis-à-vis des valeurs mercantiles les plus à courte vue, à une perception plus juste de sa place dans la société. Il se trouve que j’ai dirigé une thèse (celle de Geneviève Genicot, soutenue à l’automne 2007), qui étudie incidemment toutes les racines idéologiques diffuses dans le monde développé de ce qui se passe actuellement en France. La LRU et tout ce qui s’en suit ne sont pas tombés du ciel, ils font partie d’un processus historique de moyen terme, qui change la nature même des fins assignées par les élites des États à leurs enseignements supérieurs respectifs.  Tout le monde réagit donc à minuit passé depuis longtemps : notre cadavre est déjà parti au fil de l’eau. Je suis donc ravi de la cure de rattrapage accéléré que subit l’ensemble de la profession. Nous avons  au moins la chance  de connaitre cette crise au moment même où le modèle néo-libéral n’est pas au mieux de sa forme – mais, comme cela vient de loin, il ne suffira pas d’obtenir cette fois-ci des solutions moins radicalement désagréables, ou de bloquer les projets en cours. Il faut bien considérer qu’il ne peut y avoir une telle contradiction entre les buts qu’assignent les élites d’État à la  société (le « Enrichissez-vous! » bien connu) et les valeurs (d’une partie) du  monde académique. La Ministre actuelle ne cesse de se référer au fait selon lequel avec les réformes en cours, nous gagnerons mieux notre vie. On pourra lui rétorquer que c’est (au moins partiellement) faux, mais, surtout, on remarquera qu’elle nie ainsi le « carburant »  émotionnel de beaucoup d’enseignants-chercheurs. Que faire de « clercs » dans une société totalement désenchantée et vouée au culte du Veau d’Or (de Damien Hirst)? De fait, quelque soit l’issue du combat engagé, une grande partie des universitaires  va comprendre (ou se rappeller) qu’il leur faut s’occuper plus du monde qui les entoure avant qu’il ne s’occupe d’eux. C’est plutôt une très bonne nouvelle, qui annonce un renouveau de la recherche en sciences sociales.

De manière plus anecdotique, cette crise aura permis de se débarrasser de deux vaches sacrées du progressisme d’après guerre : l’Express et le Monde. J’avais déjà remarqué dans le numéro 3000 de l’Express, paru il y a quelques semaines, à quel point ce magazine avait rompu  avec son ancrage historique dans la « critique progressiste » de la société bourgeoise. Il suffit de comparer les unes des années 1950 et 1960, reproduites dans ce spécial (d’enterrement avant liquidation!), avec les unes actuelles pour voir la normalisation et l’abaissement en cours. VSD, qui fit rire pour son côté ras-des-paquerettes, lors de son lancement a donc fait école, et est devenu la norme des news magazine.  Autre victime collatérale de la crise : le Monde où les papiers de Catherine Rollot ont attiré l’attention de bien des collègues par leur indigence et leurs inexactitudes. Dans un mail sur la liste ANCMSP, un(e) collègue dont je ne me rappelle plus le nom (pardon d’avance si il/elle se reconnaît ici) faisait remarquer que, quand il/elle parlait du Monde comme d’un journal de gauche ou de centre-gauche, il/elle  obtenait des yeux écarquillés de la part de ses étudiants, le(la) renvoyant ainsi à une génération passée. En plus de son positionnement dans l’espace politique, il va falloir s’habituer en plus  à l’absence de sérieux de ce « canard ». Si seulement ils faisaient faillite… , cela vaut mieux que cette petite mort quotidienne.

Il est d’ailleurs amusant de voir que le même Marcel Gauchet, décidément remonté ces temps-ci, ne leur envoie pas dire dans leurs propres colonnes. On lira ainsi dans le Monde du 7 février un interview de ce dernier, où il condamne la stratégie suicidaire d’une presse  quotidienne qui consiste à vendre 1,30 euros ce qu’on peut lire gratuitement par ailleurs. Il énonce cette noble idée selon laquelle « à l’arrivée (après la crise actuelle), le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas », au nom de l’importance même du papier (la matière) comme lieu (matériel) de la réflexion.  On peut partager ou non le pessimisme optimiste de M. Gauchet qui espère à terme la renaissance d’une presse papier de qualité, mais surtout on peut s’amuser : avec cette crise, le Monde n’en prend pas le chemin de cette « expertise du journaliste »(qui)« est toujours plus nécessaire pour guider le citoyen dans le dédale de l’information ». Il est vrai que cet interview  en lui-même constitue un grand moment d’humour (involontaire?) dans la mesure où la personne qui l’a réalisé n’est autre que l’extraordinaire Josyane Savigneau!(Aurait-t-elle décidé de se venger de la direction actuelle en obtenant la publication de tels propos?) (On trouvera aussi sur le blog de J. Quatremer l’opinion de M. Gauchet citée élogieusement, et donnant lieu à une discussion non dénuée d’intérêt entre internautes…)

Une bonne nouvelle tout de même pour le gouvernement : Météo-France annonce un temps exécrable sur la France demain. Le « Fils du Ciel » a quelques protections tout de même.

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9 réponses à “Et ça pétitionne, ça conteste, ça proteste…

  1. Ah, je me demandais si vous alliez tiquer sur le fait que l’interview de Marcel Gauchet était conduite par la personne qui fit un si magistral accueil aux trouvailles de Pierre Jourde (Éric Naulleau/Pierre Jourde, Petit déjeuner chez Tyrannie/Le crétinisme alpin)…

    L’expertise a changé de support. Je lisais, dans Le Monde 2, un texte de Rémy Roure sur le procès Kravchenko, un article remarquable où la lucidité de l’auteur s’exprime à travers un raisonnement fanatiquement factuel, collé au procès, et une analyse conduite de manière rigoureusement logique. Impressionnant. Inégalé aujourd’hui (quoique le dernier texte de Courtois rehausse le fond de cale Rollot—ou alors est-ce un effet d’optique ?).

    Aujourd’hui, je retrouve la même qualité de texte chez l’historien Vincent Duclert, qui officie… sur Mediapart, et à La vie des idées (avec ce texte sur l’Université).

  2. Pingback: Boîte noire – Les petites choses utiles du mardi, vol. 95

  3. @phnk :
    Décidément vous avez tout lu! Je pensais moi aussi aux récits de Jourde et Naulleau sur leurs démêlés avec cette journaliste qu’ils sont censés persécuter.

    C’est vrai que l’expertise est en train de changer de support, ne serait-ce parce que le frein à la publication que consistait le nulla obstat des personnes chargés des pages Opinion, Débat, Horizons, Terza Pagina, etc. est en train d’être systématiquement détourné. Pour ma part, ce constat m’est difficile à accepter en pratique, en effet, je suis tellement habitué à rechercher dans des pages matérielles de journaux des opinions intéressantes que j’ai du mal à prendre pour acquis cette situation nouvelle. Une des raisons de l’existence de mon blog tient largement à cette obligation que je me fais de ne pas rester à la seule ère du papier journal.

    Le texte de V. Duclert est en effet bien vu. Il édulcore toutefois un aspect : au delà de son contenu, le ton même de N. Sarkozy dans son discours du 22 janvier, et plus encore son body language, son hexis, qui m’a personnellement surpris. On dirait qu’il se moque littéralement de son audience, y compris d’ailleurs de ses propres ministres et des chefs d’entreprise présents, tout au moins est-il désinvolte.

  4. C’est vrai, mais cette attitude n’est pas nouvelle : toutes les “sorties” du personnage sur La princesse de Clèves vont dans le même sens. Je ne sais pas si l’on peut raisonnablement en tirer des conséquences sur l’avancée de l’anti-intellectualisme dans la vie politique française. Reste que Nicolas Sarkozy n’est pas prêt de publier une anthologie de poésie ou de poser en lisant les Essais.

    On peut se livrer à l’expérience de pensée suivante : imaginer le même discours en campagne électorale, devant un auditoire populaire. Le résultat aurait été terrifiant. Lefebvre, Devedjian ou Estrosi auraient certainement rajouté quelque chose sur la “prise d’otages des fonds publics par les chercheurs”.

    (Je passe sous silence mes critiques personnelles vis-à-vis de Naulleau, qui sont hors-sujet, mais relire certains passages de Petit déjeuner… en le regardant chez Ruquier est assez cruel.)

  5. @ phnk : Sur l’anti-intellectualisme, vous avez raison de me rappeler à l’histoire. Mais je me rappelle aussi de VGE et Raymond Barre, et, du coup, je ne doute guère d’un changement de style assez net à droite de l’échiquier politique.

    (Sur le dit Naulleau, si c’est bien la même personne qui officie chez Ruquier, hélas, j’en conclus que la passion d’apparaitre rend bien fol; en même temps, l’un des reproches qu’il faisait à la journaliste citée plus haut était, entre autres, de ne jamais parler des livres qu’il publiait, de ne jamais leur permettre d’accéder aux sunlights en somme…)

  6. Ce qui m’étonne surtout c’est qu’après les livres de Michel Legris, Bernard Poulet, ou le « Péan/Cohen », sur Le Monde, d’éminents universitaires aient continué non seulement de le lire comme la Sainte Bible, mais encore d’y être abonnés !
    Il aura fallu que les articles abordent aux rivages qu’ils connaissent le mieux (leur profession) pour qu’une brutale lucidité leur fasse dire qu’il y avait dans Le Monde des approximations, des erreurs, des biais, voire, horreur !, de l’idéologie.
    Terrible croyance que la mobilisation contre le projet de décret aura fait tomber : non, Le Monde n’est pas un JO, mais un journal comme les autres…

  7. @ Emmanuel T. : c’est vrai qu’il y a longtemps qu’une saine méfiance devrait nous guider vis-à-vis de ce journal, vu les alertes que tu cites. Je n’avais d’ailleurs guère de doute sur les orientations idéologiques de ce journal, sur son traitement « bourgeois » de l’actualité sociale par exemple, mais le prendre en flagrant délit sur des petits faits, facilement vérifiables par ailleurs y compris sur un site gouvernemental, me fait passer un cran supplémentaire dans le désenchantement….( Le collègue germaniste avec lequel je partage mon bureau renchérira sans doute en me faisant encore une fois l’exégèse de la nullité de la presse française sur les affaires internationales… ) J’espère au moins que les cours de la bourse sont exacts…

    ( Dieu qu’il est difficile de se débarrasser de vieilles habitude acquises il y a quelques longues années, d’admettre que « Rome n’est plus dans Rome ».)

    Par ailleurs, cette situation me pose comme enseignant de science politique un problème nouveau pour s’assurer que les étudiants s’informent: s’il n’existe plus en français de presse de référence, de qualité (même très idéologisée), on ne peut plus leur en conseiller la lecture, il leur faut papillonner entre les supports pour se faire une idée, et l’on risque de ne plus pouvoir discuter sereinement de rien, ou alors il va falloir passer son temps à rectifier les erreurs et approximations qu’ils vont y trouver (mais sur quelles bases? ) . On risque de se retrouver dans la même situation énervante qu’avec Wikipédia, où ils ont un peu trop tendance à tout prendre pour argent comptant. On peut bien sûr leur apprendre la méfiance et l’esprit critique, mais cela représente un cout temporel supplémentaire pour l’acquisition de l’information.

  8. Tu as raison, il leur faudra sans doute papillonner, comme ils le font, et comme je le fais déjà depuis un certain temps. En étant moins attaché à la « factualité des faits » ou à leur exactitude absolue, qu’à un traitement médiatique dont l’intérêt résidera précisément dans son éclatement. Ça évitera aussi quelques revues de presse problématiques où, « pour faire bien », les étudiants ne faisaient pas une revue de presse, mais une revue du « Monde » ; reconduisant par là son magistère moral.
    Et pour la presse de référence, il y aura toujours moyen de se tourner vers la presse étrangère…

    En attendant, pour ceux que le désenchantement pousserait à prendre (individuellement) leur plus belle plume pour accabler C.Barbier ou C.Rollot, on relira à profit et avec une certaine nostalgie (si, si, c’est possible même avec des travaux de sciences humaines…), « La Dénonciation » de Boltanski et alii:
    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1984_num_51_1_2212

  9. @ Emmanuel T. : pour la presse étrangère, j’ai un peu un doute; pour beaucoup de nos étudiants, c’est là un trop grand effort… mais bon il reste la presse de Suisse romande.

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