Round d’observation?

Il semble que la journée de mobilisation du mardi 10 février ait été globalement un succès. La nomination d’une « médiatrice » la veille pour revoir le projet de décret  sans en changer la philosophie générale représente  un premier craquement dans le front du refus ministériel. C’est certes  une manœuvre dilatoire des plus classiques en pareil cas, qui cherche à diviser le camp adverse, mais peut-être aussi simplement le constat que, juridiquement, la version du 30 janvier du décret ne tient pas la route. (Qui écrit d’ailleurs concrètement ce genre de textes: comme me l’avait fait remarquer un jour une vieille habituée d’un ministère peu prestigieux, des juristes contractuels qui n’ont pas pu trouver un autre débouché à leurs maigres talents dans un monde du droit qui offre tant de beaux avenirs rémunérateurs aux personnes un peu douées… J’aurais  presque tendance à la croire. Voilà bien une recherche de terrain  à effectuer : qui rédige  vraiment les décrets d’application des lois dans notre pays? On remarquera en passant que les recherches de terrain dans l’obscure machinerie des services centraux des ministères sont plutôt rares… sauf à s’attacher à un groupe d’élite particulier. )

Dans ce match que se livrent désormais une partie du monde universitaire et de la recherche et les autorités politiques en place, nous sommes, me semble-t-il, entré dans le round d’observation.

Chacun en effet  y va de ses déclarations péremptoires qui indiquent que, de part et d’autre, on ne cèdera pas, et donc que le dénouement n’est pas proche. Madame la Ministre s’est fait applaudir par la majorité à l’Assemblée nationale, et Monsieur le Ministre s’est fendu cet après-midi sur une radio périphérique d’une déclaration vengeresse où il prétend se passer tout bonnement des universités pour préparer les concours de l’enseignement…  Cette dernière déclaration, dont j’attends en fait le démenti tant elle me parait hors de propos, montre à mon sens que ce qui « mord » vraiment dans le conflit, ce n’est pas la grève en soi ou les manifestations de toute nature, mais la paralysie possible de toutes les micro-initiatives universitaires nécessaires au bon fonctionnement de la machine. La non-remontée des maquettes de la « mastérisation » pour les filières liées au concours de l’enseignement s’avère donc une arme efficace, comme l’est la paralysie de toutes les activités qui reposent sur la « bonne volonté » (de fait souvent non rémunérées ou mal rémunérées) des enseignants-chercheurs et des chercheurs.  Le Ministre comme « recruteur » (sic) veut se passer des universités rétives pour la préparation des concours de l’enseignement, why not? Chiche! Il y aura  du coup pas mal de possibilité de temps de recherche en plus dans certaines disciplines dites « à concours ». Cela reposera bien des collègues de ne pas faire le cours pour le nouveau sujet du CAPES ou de l’agrégation. Ils feront de la recherche, enfin. Merci Xavier ! CQFD. (En science politique, nous ne sommes pas concernés, dommage…) Lors du débat à l’Assemblée nationale, notre Ministre , elle, a improvisé (du moins j’espère que c’était une inspiration du moment, fort pardonnable au demeurant) une phrase se voulant définitive à la face de l’opposition  sur l’amour qui ne va sans preuves d’amour, et, dès lors, sur les « preuves d’amour » qu’elle (ou ce qu’elle représente) aurait amplement donné au « monde universitaire »… Je suppose qu’il s’agit d’un écho lointain au « vous n’avez pas le monopole du coeur » de VGE, mais je ne saurais trop dire à quel point cela m’a paru déplacé dans une telle enceinte. Se rendait-elle compte du ridicule qu’il y a à utiliser un tel registre dans une discussion parlementaire, certes animée, mais se voulant rationnelle? Elle aurait dit : « Nous considérons le monde universitaire comme stratégique pour l’avenir économique de notre pays, et nous ferons  sans faillir tout ce que nous pensons de notre devoir de faire, en y mettant tous les moyens nécessaire, pour rendre les universités productrices de ces savoirs vitaux pour  la compétitivité de nos entreprises, qui sont  désormais la seule source d’enrichissement national,  et ce, même si quelques universitaires, isolés dans leurs tours d’ivoire, ignorant des contraintes que la France subit, confits de conservatisme et de corporatisme, ne veulent pas comprendre les choix difficiles mais indispensables que nous faisons au nom de la nation toute entière, qui seule nous jugera aux résultats », et bien, j’aurais préféré ce discours franc et direct (un peu ringard dans la formulation certes) qui me semble être le fond (dicible) de la politique ministérielle, mais « l’amour », que venait-il faire là dans cette galère?

Ce genre de déclarations (rodomontades, n’est-ce pas le terme?) tient surtout à la situation particulière des deux Ministres en cause. Aucun des deux ne veut finir comme le pauvre Alain Devaquet en 1986, qui, d’étoile montante de la droite parlementaire, est passé rapidement au statut de retraité de la politique active. Ces deux-là ont brulé leurs vaisseaux; ils doivent « vaincre ou périr ». C’est leur « Stalingrad » (on choisira selon son humeur le côté qu’ils incarnent). Ils peuvent d’autant moins perdre qu’il est hors de question que le gouvernement Fillon perde des pièces maintenant. L’expérience  des vingt dernières années a amplement montré qu’à perdre des ministres en route, on perd aussi nettement les élections qui suivent. Les élections européennes ne s’annoncent pas très bien  pour la majorité: la seule bonne nouvelle pour l’UMP est de fait l’incapacité du PS à faire taire ses divisions internes;  l’UMP dans ce match qui s’annonce entre l’aveugle et le paralytique   peut du coup encore espérer rester au moins le premier parti de France; pour le reste, toutes les analyses (voire celle récente  et précise de Raul Magni-Berton au niveau individuel des électeurs, publiée l’année dernière dans la RFSP) et l’intuition pratique des politiques eux-mêmes indiquent que les élections européennes constituent des élections défavorables aux partis de gouvernement, et encore plus quand ceux-ci sont relativement loin de l’élection qui les a portés (triomphalement si possible) au pouvoir. Quand, en plus, la situation économique est soit disant la pire depuis…. un siècle (enfin là je crois que tout le monde exagère allègrement), le résultat du parti de gouvernement ne devrait pas être des meilleurs. Comme en général, il faut purger les défaites par un fusible, il est fort probable qu’il y aura un nouveau gouvernement après les Européennes. Cet ajustement de mi-mandat n’est pas possible maintenant, et il faut donc éviter de se trainer jusqu’en juin en perdant des pièces. (Déjà que Rachida D. a été invitée à utiliser souvent le Thalys et le TGV-Est à compter de juillet…)

De l’autre côté, on sent que le conflit est devenu « symbolique » , et ce au delà même de toutes les tracasseries de toute nature qu’annoncent cette politique pour la plupart des collègues (qu’ils soient d’ailleurs les dirigeants ou les exécutants);  cela fait sortir au grand jour la « misère de position » d’une partie du monde de la recherche, comme dirait le défunt Pierre Bourdieu. Nous sommes du coup en pleine « University Pride » à en juger par toutes les activités prévues de ci de là dans la France entière. J’invite  à lire le texte de Pierre  Jourde , qui, avec son style enlevé et pour le moins au comble de l’exaspération, illustre bien le ressenti de beaucoup. Chacun mettra facilement des noms et des visages sur « le cas » qu’il évoque, même si,  en science politique, le passage par l’agrégation et le secondaire évoqué par Pierre Jourde, typique des disciplines littéraires, n’est pas la règle  loin de là. De fait, les propos présidentiels du 22 janvier ne cessent de répandre leurs effets d’exaspération, y compris dans le texte d’hier soir de la très prudente CPU qui semble bien demander du « respect » (nous voilà donc comme de la « racaille » à quémander du « respect »?…). Les attaques de journalistes et d’éditorialistes, qui se multiplient contre le monde universitaire (dont l’une d’elle a provoqué  justement Pierre Jourde à rédiger son texte), rappelleront sans doute aux plus anciens des lecteurs le fameux article de 1986 par le très bon Louis Pauwels avec sa délicieuse expression de « sida mental », appliquée aux étudiants mobilisés de l’époque (souvent d’ailleurs  je suppose, une part des actuels enseignants-chercheurs ). Il est vrai que L. Pauwels, membre du Club de l’Horloge, était la pointe de diamant du Figaro Magazine à l’époque, un authentique méchant si j’ose dire. Il y avait en effet chez lui une idéologie tout à fait claire (que je ne partage bien sûr pas); les contempteurs actuels des universitaires « qui sont tous des médiocres et des fainéants » (pour faire court) me semblent simplement portés par l’air du temps; ils font du théâtre comme Christophe Barbier; ils occuperaient tout aussi bien des positions inverses si la situation s’y prêtait.

Bref, nous en sommes à la « bataille de miséreux »:  d’un côté, des professionnels de la politique aux belles espérances qui ont peur de voir leur brillante carrière s’arrêter là (sans oublier un président qui est censé ne jamais reculer – mais qui sait faire tomber les têtes des responsables à l’occasion), et, de l’autre, une bonne part d’une profession qui se sent insultée, ou plutôt qui fait mine de découvrir la piètre estime dans laquelle une bonne part de la société la tient. L’article du Figaro de ce jour parait fort opportun pour renforcer cette mauvaise image, en prétendant qu’un universitaire sur quatre ne publie jamais rien, même si le dernier paragraphe rend le propos moins abrupt. Faut-il alors même répondre, expliquer, rétorquer? A ce stade,  je crois que c’est devenu un peu inutile.

Advertisements

2 réponses à “Round d’observation?

  1. Je suis assez d’accord pour observer que “les recherches de terrain dans l’obscure machinerie des services centraux des ministères sont plutôt rares”.

    C’est encore plus choquant en comparaison au Royaume-Uni, où la public administration est un courant d’étude à part entière et où des travaux empiriques très précis existent (ceux d’Edward Page montrent bien, par exemple, le rôle de petites mains bureaucratiques assuré par les fonctionnaires low-rank).

    Peut-être le courant d’étude français équivalent est-il resté trop engoncé dans les schémas mentaux posés par Rouban/Suleiman, et qui ne répondent en substance qu’à une seule question : la mesure de la politisation de la HFP.

  2. @ phnk : oui pour la prééminence de certains schémas mentaux, mais je crois surtout qu’il existe en France une difficulté particulière pour enquêter sur ces sites là. Vous remarquerez qu’on dispose de beaucoup de recherches travaillant par interviews en politiques (comme l’a fait remarquer un article récent de la RFSP) (ou études des archives éventuellement), mais peu par observation participante. Ma propre expérience (à la marge du Ministère de la Santé il y a une dizaine d’années ) m’a appris qu’on peut ainsi voir et entendre des choses que peu de recherches faites par d’autres moyens peuvent objectiver (pour prendre un exemple simple : les difficultés de rédaction de certains agents en principe compétents). Demander à parler aux acteurs est autrement moins « objectivant » – donc stressant pour la personne soumise à l’enquête – que simplement demander à les suivre pas à pas dans leur vie quotidienne de « bureaucrates » .

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s