« Faute lourde » du Monde?

L’éditorial du Monde du samedi 14 février 2009 est titré en toute bonhommie :  « Faute lourde ». Il parle de la réforme universitaire, et accable (ô divine surprise!) le président de la République  pour avoir énervé par ses déclarations jusqu’à l’élite du monde académique. Il conclut même : « On ne construit pas une réforme – nécessaire (ah, c’est quand même le Monde partisan de la modernisation bien tempérée…) – sans un minimum de respect pour ses interlocuteurs (phrase que des esprits chagrins pourront décliner à d’autres situations).  En l’ignorant, le chef de l’État a commis une faute lourde ».D’aprés les réactions des lecteurs sur le site, quelque soit leur avis sur la question, je n’ai pas été le seul à être étonné.

A ce stade, je me trouve devant une question d’interprétation. J’ai constaté en effet (et je ne crois pas être le seul et de loin…) que le traitement par ce même journal des différentes réformes en cours  dans le monde de l’éducation et de la recherche n’est pas des plus neutres, pour ne pas dire qu’on y constatera facilement une orientation pro-réforme (d’ailleurs « la réforme est nécessaire » selon ce même éditorial), et voilà que ce journal traite le Président de la République de manière pour le moins cavalière. Une « faute lourde » vaut facilement licenciement dans les entreprises par les temps qui courent. Est-ce à dire que la France devrait « licencier » son Président? Je ne veux pas croire que ce journal tienne ainsi – sans même s’en rendre compte sans doute – des propos séditieux. Oserais-je (solitaire….) le dénoncer « à la républicaine » à qui de droit?

Pourquoi ce semblant de revirement (qui ne correspond pas en revanche au contenu des articles de ce même numéro)? A ce stade, toutes les suppositions sont possibles. Serait-ce que la direction du journal tient à la réforme engagée et qu’elle trouve vraiment que la méthode utilisée par le Président (à différencier de fait de celle acceptable de sa Ministre) est si mauvaise que la réforme bienvenue peut en être remise en cause (ce qui est le contenu patent de l’article, et qui ferait de ce journal le porte-parole d’intérêts nationaux – ou de  classe si l’on veut… – supérieurs à ceux si bien incarnés par le Président lui-même)? Ou serait-ce que la direction s’est (enfin…) rendue compte que ce qui reste du lectorat (papier) de ce journal en déficit chronique est aussi, pour partie, composé d’universitaires et de chercheurs, et que certains parmi eux font mine de se désabonner pour exprimer leur réprobation? (Craignent-ils donc au service commercial du Monde une répétition de l’effet référendum européen sur leurs chiffres de vente?)  Ou encore, est-ce l’effet possible de réseaux sociaux ou de relations informelles avec le monde universitaire parisien dans ses composantes les plus élitaires, qui auraient « sonné les cloches » à la direction du Monde ?

On hésite donc entre un  jeu trouble où le Monde jouerait la Ministre contre le Président, la simple préoccupation commerciale, ou les effets de réseaux – le tout à intégrer chaque fois dans les rapports de travail au sein de l’entreprise de presse en déficit chronique.  Cet éditorial constitue  en effet un désaveu des journalistes chargés de suivre l’affaire jusque là. Il peut d’ailleurs n’avoir pas de suite de ce point de vue. Cela fait certes beaucoup d’explications pour un fait somme toute minime, mais je ne doute pas que, dans quelque temps, les acteurs de cette crise n’y aillent de leur témoignage tant la girouette sembla s’affoler en cette fin de semaine.

Est-il aussi besoin d’épiloguer sur la valse hésitation de ce week-end entre le Monde du lendemain de cet éditorial qui annonçait en une  la reculade de la Présidence elle-même sur le dossier du statut des enseignants-chercheurs et les déclarations en sens contraire de la Ministre ce dimanche sur Radio J qui démentaient cette interprétation hâtive? Gênant tout de même pour un journal qui se prétend « sérieux »? (Là pour le coup, c’est la Présidence qui pourrait l’accuser de « faute lourde », et résilier tous les abonnements publics).

Advertisements

7 réponses à “« Faute lourde » du Monde?

  1. L’expression « une réforme nécessaire » est lourde d’ambiguïté. De quelle « réforme nécessaire » parle-t-on ? Celle choisie par le gouvernement ou celle dont les chercheurs voudraient ?

  2. Nos pauvres journalistes pleureront encore de la chute des ventes de leur canard, fustigeant l’ignominie que représente le journalisme citoyen et le média-@ctivisme…………………..

  3. Je penche pour une des possibilité : le Monde à été assailli de courriers de lecteurs, tendant à remettre en question l’intervention du chef de l’État – qui n’est pas une des moins virulentes, il faut le dire : quand on va traiter la Recherche de médiocre – comme dans cette vidéo, qui décrypte quelques passages du discours :

    Le Monde, pour revenir sur le sujet sans omettre les réactions des lecteurs, à voulu leur montrer qu’il les avait entendus, sans pour autant les défendre ouvertement. Après, il s’agit de rester le plus neutre possible…

  4. Ce n’est pas la première fois que Le Monde navigue à vue dans les eaux glauques de l’ambigüité….

  5. Je suppose que les réformes « nécessaires » soutenues par le journal (non précisées dans l’éditorial) sont plus proches des positions de l’actuel gouvernement que de celles exprimées par les chercheurs, regroupés dans Sauvons la Recherche en 2004 par exemple. Il me semble que, depuis les années 1970, dans le vocabulaire politique français, les « réformes nécessaires » sont toujours plutôt conçues comme une adaptation « libérale » à la « réalité » inexorable des temps. C’est presque un idée reçue au sens de Flaubert.

    Pour le reste, je crois bien en effet que cet éditorial doit s’interpréter comme une tactique visant à préserver une once de neutralité dans ce conflit, tout en ne dérogeant pas à la ligne « réformiste ». C’est un peu dire en résumé : « la Réforme oui, le Mépris non ». (Il est vrai que la vidéo de N. Sarkozy version 22 janvier peut être mal prise par beaucoup de gens.) C’est de fait très contemporain comme attitude morale : l’éditorial se situe dans cette vision selon laquelle on peut, disons, diminuer la satisfaction d’un groupe de personnes (au sens de J. Bentham, augmenter leur douleur et diminuer leur plaisir dont elles sont seules juges) au nom d’un Bien supérieur supposé (en l’occurrence l’avenir économique de la France), pourvu qu’on les traite avec « respect ». C’est « la réforme à visage humain » en somme.

    Il est vrai que le Monde a déjà su être ambigu (ou centriste!), mais nous sommes là face un exemple flagrant de virage sur l’aile.

  6. A propos de « faute lourde » n’est-ce pas le Monde qui suggérait il y a environ un an qu’un maitre de conférence travaillait en tout et pour tout 192h par an… ?

  7. @ Croco : Je n’ai pas souvenir d’une telle allégation du journal à l’époque. Il est certain que cette définition complètement fausse des heures de travail des enseignants-chercheurs est fort répandue dans tous les milieux.

    Avez-vous dans le numéro daté de ce jour jeudi 19 février le suite du virage sur l’aile qu’annonçait l’éditorial que je commentais? C’est fascinant: un supplément spécial fait presque entièrement de points de vue critiques des réformes en cours (sauf les deux articles de fin du dossier quand même)… et même un texte (presque bien) informé de C. Rollot en page deux. Ont-ils peur à ce point pour leurs ventes?…

    Sur ce, je vais manifester de nouveau sous le beau soleil d’hiver…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s