Italie : « Le pouvoir use celui qui ne l’a pas »?

Le titre de ce post traduit une phrase fétiche de la politique des années 1980 : « Il potere logora quello che non ce l’ha », le pouvoir use celui qui ne l’a pas. Cet énoncé étrange par rapport à l’intuition ordinaire de l’usure du pouvoir à la fois en terme de consensus électoral et de capacité à penser et à agir était la philosophie, plutôt moqueuse et télévisuelle, de Giulio Andreotti, le célèbre homme politique italien de la « Première République » (1946-1992), revenu sur le devant de la scène (à son corps défendant) grâce au film qui lui est consacré il Divo et qu’il a déclaré ne pas aimer. Ce dernier, alors au sommet de son pouvoir et de son influence, constatait dans ces  déjà lointaines années 1980 que l’opposition, alors constituée essentiellement par le PCI, s’épuisait à force de ne pas avoir le pouvoir, et qu’au contraire, les forces au pouvoir depuis 1947 en Italie, y compris ses hommes, ne cessaient d’en être ragaillardis, y compris au sens physiologique du terme, comme lui-même au demeurant. Je me demande si cette phrase ne vaut pas de nouveau pour décrire la situation politique de l’Italie . S. Berlusconi a personnalisé cette campagne électorale locale en en faisant un test national et en s’engageant personnellement derrière (ou plutôt devant…) son candidat, et il semble vouloir rejouer  à sa manière le rôle des  « (toujours jeunes) vieillards inoxydables » que tenaient il y a longtemps G. Andreotti et quelques autres « jeunes hommes » de plus de soixante ans.

Lors des élections régionales anticipées en Sardaigne, le candidat du centre-gauche (qui rassemblait pourtant sur son nom tous les partis de l’ex-Union  du centre-gauche de 2001-2006) vient de se faire battre plutôt sèchement par le candidat de la droite berlusconienne (elle aussi dans un périmètre large avec les centristes de l’UDC comme soutiens). L’écart entre les deux camps (qui sont donc sur des périmètres semblables à ceux de 2001 ou de 2006) est de presque de dix points.  Le candidat du centre-gauche, le sortant forcé de faire appel aux urnes pour calmer des secteurs rétifs de sa majorité régionale,  était Renato Soru dont le Monde a d’ailleurs fait un propos flatteur il y a peu. Il s’agit du créateur d’une firme internet importante en Italie : Tiscali. En tant que chef d’entreprise, il apparaissait un peu du coup comme un « Berlusconi de gauche ». En tout cas, sa défaite pour le moins sans appel met fin aux spéculations sur son avenir comme possible leader du centre-gauche. Exit Soru…

Cette élection intermédiaire apparait surtout comme une confirmation régionale de ce que les sondages nationaux  montrent depuis au moins six mois, à savoir que le principal parti d’opposition, le Parti démocrate (PD), est en train de s’écrouler dans l’appréciation des électeurs italiens. Selon les premières données à disposition, le PD ne dépasserait même pas les 25% des voix… il aurait perdu en Sardaigne prés de 10 points en moins d’un an.

Cet écroulement tient sans doute à de multiples motifs – dont certains proprement régionaux .  Rappelons-le, R. Soru était le sortant obligé de faire appel aux urnes. La perte du primat du centre-gauche sur la « question morale » joue sans doute son rôle, le caractère peu enthousiasmant d’un leader national comme Walter Veltroni aussi sans doute, mais j’ai l’impression qu’il s’agit avant tout d’un problème d’offre politique au sens de positionnement dans l’espace des choix possibles (au moins fictivement). Le PD n’offre en effet pas pour l’instant l’impression d’une alternative au « berlusconisme ». Cela s’explique largement par le parcours de ses composantes : d’une part, l’ex-majorité du PCI, qui est devenue le PDS puis les DS, s’est complètement ralliée dans les années 1990 au « consensus de Bruxelles »,   dans sa forme vaguement social-démocrate incarnée par la « Stratégie de Lisbonne » en 2000, sans faire jamais l’effort de réfléchir si ce package correspondait bien aux attentes (et aux possibilités) d’une majorité d’Italiens; de l’autre, l’ex-minorité de la DC, la « gauche DC », devenu le PPI, qui a fini par se fondre dans un parti « libéral-démocrate »(DL-Marguerite), est lui aussi sur une ligne semblable de respect pour le « consensus de Bruxelles », suivi avec constance depuis les années 1980.  Cela ne fait pas vraiment rêver, et la droite au pouvoir entre 2001 et 2006 a démontré qu’elle savait elle aussi se couler dans ce consensus européen. En 2008, la droite a tenu un discours qui faisait la démonstration de sa capacité à tenir compte, au moins en paroles, des angoisses des Italiens, et,  si j’ose dire,  cela continue chaque jour depuis le retour au pouvoir de celle-ci : la méthode, qui parait ici si sarkozienne de prise en compte de certains faits divers pour faire à chaque fois une loi, pour prendre des mesures draconiennes, et pour faire tomber dans la sciure toujours fraiche des têtes parmi les responsables, est reprise avec intensité en Italie, au jour le jour, à flux continu (avec l’avantage de l’entrée en vigueur immédiate des mesures grâce aux décrets-lois à valider par le Parlement après 60 jours – ici pas d’effets d’annonce! c’est plus direct et efficace!) , et d’évidence, cela plait : Roberto Maroni, ministre de l’Intérieur léghiste, est la personnalité la plus appréciée du gouvernement. Il ne cesse de décider et de légiférer contre diverses catégories de délinquants, pas seulement d’ailleurs des « délinquants étrangers », et cela semble bien plaire à la majorité de la population, faisant même oublier du coup qu’il est un dirigeant historique de la Ligue Nord, pas en reste lui non plus au fil des ans d’appréciations peu amènes pour le sud du pays et pour ses vices supposés.

Pour finir ce tableau peu réjouissant pour l’opposition, il faut indiquer que cette nouvelle déroute électorale du PD fait ressortir la difficulté de la fusion qu’il représente (pourtant entamée par une liste unitaire aux  élections européennes en 2004, il y a cinq ans donc…) : unir post-communistes et post-catholiques sociaux-libéraux dans la même formation  partisane est a priori une idée généreuse, mais est-elle complètement cohérente? Je ne connais pas en Europe de l’Ouest de parti important qui ait fusionné ainsi une source socialiste (donc laïque et de quelque façon post-marxiste) avec une source clairement sociale-religieuse (catholique ou protestante). Il existe des alliances, mais pas de parti unifié. (Le cas du PS d’Epinay pourrait être un exemple, mais le choix fut alors fait  d’avoir une façade « marxisante »: le PD a lui plusieurs façades!).

Les élections européennes seront d’ailleurs un révélateur du caractère étrange (ou novateur?) du PD : de fait, les élus de ce dernier au Parlement européen sont majoritairement rattachés depuis 2004, soit au groupe du PSE, soit au groupe de l’ALDE (qui fédère les élus ELDR et PDE). La situation est clairement issue du passé, mais que se passera-t-il après juin 2009? Réitérer cette division sur base individuelle cette fois-ci? Faire un groupe au Parlement européen qui serait celui du PSE et du PDE? (ce qui suppose que le MODEM français y entre ou se retrouve seul). Ou inversement, inscrire tous les élus à quelques exceptions prés au groupe ALDE, ce qui suppose de rompre avec le PSE et l’Internationale socialiste (qui ne serait alors presque plus présente en Italie…)? L’absence d’homothétie entre la structure partisane du Parlement européen et celle du PD est tellement flagrante que la tentation va grandir dans les prochains mois de saisir l’occasion pour opérer à l’occasion des Européennes une restructuration sur des bases plus classiques : une partie irait se regrouper sur des bases libérales-laïques-socialistes (avec éventuellement les Verts et des ex-communistes); une autre partie tenterait de refaire la DC avec les cousins de l’UDC, cherchant à profiter de la droitisation du PDL. Ce scénario d’éclatement me parait toutefois hautement improbable tant les acteurs principaux du PD ont investi dans ce rassemblement depuis des années. De fait, le pire qui se profile de plus en plus pour les élections européennes ne va pas manquer de susciter des tensions internes, ce qui risque d’accentuer encore les risques de défaite.

A ce stade, il ne reste plus à l’opposition qu’à espérer que trop de jouissance du pouvoir finira pas affaiblir les coronaires de qui de droit…

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