De la « Rolex » ou… hommage à Thomas Hobbes.

D’après Libération, Jacques Séguéla se serait laissé aller à dire dans un show télévisé auquel il participait : « Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a raté sa vie ». Le journal rapporte quelques réactions de blogueurs.  Cette phrase, si elle n’est pas apocryphe, est  magnifique. Sublime. Parfaite dans l’expression de la satisfaction de l’homme réduit à la simple distinction ostentatoire. Du pur T. Veblen, du P. Bourdieu à la puissance 10. De la pure insignifiance du point de toute morale possible. (Sans compter l’infini mépris pour tous les miséreux que cela traduit, bienvenu de la part de l’ancien conseiller publicitaire de F. Mitterand.)

Pour ma part, j’ai aussitôt pensé au rôle que jouent les montres Rolex dans le magnifique roman italien, intitulé Romanzo Criminale, de Giancarldo de Cataldo (paru en 2002 en Italie). Dans ce livre, dont je ne peux que conseiller avec chaleur la lecture, est racontée l’histoire d’une bande de délinquants romains de leur ascension à leur chute; or, à un moment donné de la narration, l’enquêteur, qui essaye de les mettre hors d’état de nuire, se rend compte, que les montres Rolex représentent comme le signe de la malédiction qui relie tous les protagonistes de l’histoire. Rolex finit en effet dans le roman par symboliser la richesse tant recherchée par les délinquants qui aura raison de leur vie entre autres choses.

Cette passion pour les montres suisses hors de prix et plus généralement pour tous les ingrédients de la consommation ostentatoire (voitures de luxe, villas, fourrures, vins fins, etc.) peut aussi être mise en rapport avec la philosophie de Thomas Hobbes. Ce dernier explique dans le Léviathan que les hommes ne savent en réalité pas ce qu’ils désirent en ce monde comme biens, et, de fait, se mettent à désirer ce que les autres désirent déjà, d’où les conflits incessants entre êtres humains pour ces biens toujours les mêmes. La possession d’une montre de grand prix est un de ces biens parfaitement superfétatoires qu’ils ne désirent donc que parce que d’autres le désirent. On remarquera que, contrairement à presque tout autre bien qui nécessite un minimum d’éducation préalable pour en jouir (un cigare ou un voiture de sport par exemple), une montre Rolex ne demande que d’avoir un poignet et de savoir lire l’heure… Il peut donc satisfaire tout espèce possible d’homme arrivé (maffieux romain, publicitaire français, oligarque russe, etc.). La saillie de Séguéla parait du coup profondèment  juste : seuls les biens que la société nous indique comme signes de richesse nous  disent que nous sommes « arrivés. » Cela rejoint une considération plus triste que font beaucoup de  romanciers contemporains : les nouveaux riches (ou ceux qui ont « réussi leur vie » à la mode de Séguéla) veulent tous la même chose, et c’est  de ce  fait banal à en mourir. Montres de luxe, vêtements de prix, belles villas, yachts, et, pour les plus arrivés, les mêmes oeuvres d’art achetées le plus cher possible. Le manque d’originalité est frappant – comme l’était sans doute celui des aristocrates que fréquentait T. Hobbes dans l’Angleterre ou la France de son temps. Nos amis de l’horlogerie suisse  vivent bien de cette banalité qui leur assure un marché stable et rémunérateur, et ils s’en félicitent sans doute. Les philosophies critiques type « Ecole de Francfort » insistent beaucoup sur l’homologation, la normalisation des désirs  des masses « aliénées », je crois qu’il faudrait aussi réfléchir sur l’aliénation, la banalité, la vacuité des désirs, de ceux qui, comme ce cher Séguéla, profitent de cette aliénation des masses. Comme je l’explique à mes étudiants, ce que veut dire « jouir du pouvoir » veut le plus souvent simplement dire profiter de ces biens d’une banalité de télenovelas.

Gisèle Freund, la photographe et historienne de la photographie, raconte dans ses mémoires, qu’elle a été invitée par Eva Peron elle-même lors d’un reportage en Argentine au début des années 1950 à photographier le contenu extravagant de ses armoires. Eva, la parvenue par excellence, croyait se grandir ainsi, cela fit évidemment scandale, comme le firent quelques années plus tard les chaussures d’Imelda Marcos. Comme plus prés de nous une bague de prix disparue de la main d’une ministre de la République. On devrait au contraire se féliciter de ces révélations sur la banalité des goûts de luxe des élites de l’argent et du pouvoir (sauf exceptions bien sûr : comme Marcello dell’Utri, un proche de S. Berlusconi, collectionnant les livres anciens). C’est là un aspect trop négligé par la science politique qui croirait sans doute s’abaisser en remarquant ces réalités disons jurassiennes.

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4 réponses à “De la « Rolex » ou… hommage à Thomas Hobbes.

  1. Cela va probablement vous étonner (sic), mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec votre vision du propos de Jacques Séguéla, le messie du socialisme de la génération Mitterrand.
    Je ne me fais pas le défenseur de ceux qui en portent une, mais je trouve quelque peu réducteur de dire que, parce que l’on en a une, on est un nouveau riche…Acheter une montre de ce prix peut être un plaisir, le plaisir d’avoir quelque chose de beau, de valeur. Notre société parfois oublie le beau pour promouvoir le « terriblement banal »…Nous vivons dans une société où tous les gens veulent faire comme leur voisin, et c’est terriblement banal et triste. Bien sur, se démarquer a un coût, mais pas toujours…Faire comme tout le monde tout le temps, est un fléau des temps moderne. Mais admirer le beau, le luxe, l’exceptionnel est quelque chose d’important je crois…Cela change du marasme glauque dans lequel nous vivons…Regarder un défilé de Lanvin, c’est mettre le beau, le luxe dans une société pétrie de banalité….Bien sur, avoir une Rolex n’est pas une fin en soi, et beaucoup de gens peuvent avoir les moyens de l’avoir, sans pour autant sauter le pas, mais catégoriser des personnes en  » nouveaux riches » je trouve cela quelque peu….réducteur et simpliste. Evidemment, pour ne pas se faire remarquer on peut avoir une Swatch et rouler en Peugeot….c’est un choix de vie…Mais qu’est-ce qu’il est banal !

  2. @ Jean-Baptiste : nous sommes là dans une question de perspective. A l’échelle de la société française toute entière (de 0 à 110 ans, tous milieux confondus, du SDF d’en bas de chez moi à Liliane Bettencourt), il est vrai que le luxe, ou le « beau », sort bien évidemment de la « banalité » : cela ne concerne que disons entre 5 et 1% des gens sans doute (en excluant la contrefaçon). De même, il est certain que des masses de gens se meublent chez Ikea et Conforama, et peu chez les antiquaires ou chez les créateurs de mobilier contemporain, ce qui effectivement est plus « classe » (et plus durable en plus). Ce que je conteste radicalement, c’est qu’au sein des très nombreuses choses ou activités que l’argent peut acheter, finalement les riches eux-mêmes soient, disons, « grégaires » et fixent leur attention sur les mêmes choses que les autres riches, choses qui ne demandent pas plus d’effort pour les consommer que n’en demande en fait la consommation des gens sans argent. L’ouvrier veut son pavillon, le « nouveau riche » sa villa dans le Lubéron pour caricaturer les choses. La diversité se perd ainsi aussi au niveau des plus favorisés (ce qui n’est pas nouveau) : j’aimerais mieux apprendre que ces personnes favorisés par le destin se consacrent à tel ou tel hobby subtil et partagé par cinq personnes sur la planète que de savoir qu’ils se précipitent dans la première boutique Rolex disponible à Genève, Monaco ou Davos. Cet achat d’une montre que tout le monde connait symbolise pour moi le degré zéro de l’attention nécessaire à l’acheteur pour jouir du produit. (C’est déjà plus compliqué si l’on s’achète une collection de timbres de la R.S.S. du Tadjikistan ou si l’on décide de créer un musée d’instruments de musique ancienne.)

  3. Je pense également qu’entre acheter une Rolex et avoir un double garage quand on « fait construire » est du même niveau de conformisme et de banalité. Comme vous le soulignez cependant, la conformité des riches est encore plus triste dans la mesure où ils auraient les moyens de sortir de la banalité. Il est vrai que, si j’avais les moyens de m’acheter une Rolex, je pourrais sans doute faire une liste de 10000 manières plus intelligentes de « claquer 5 briques ».
    Plus largement, la déclaration de Séguela ne me fait balancer entre le mépris et la pitié, tant elle traduit une vision matérialiste et bas de plafond de la réussite. Cela me rend d’autant plus triste qu’il semble que cette vision soit bien partagée, y compris par des individus qui se sont revendiqués d’une idéologie du progrès social.

  4. @ Hyde : eh oui, le cas S. confirme sur un cas unique certes les pires thèses sur certains aspects du « mitterandisme ».

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