Le latourisme est-il un humanisme?

Dans le Monde daté de ce jour, 26 février 2009 (pages Débats/Décryptages), Bruno Latour publie un article sur l’autonomie universitaire, intitulé « Autonomie, que de crimes on commet en ton nom! » (p. 19).

Passons sur le titre, dont j’ai voulu proposer un plagiat de biais, par le titre de ce post, qui dit déjà assez ce que j’en pense.

Le sens politique de l’article dans la situation concrète dans laquelle l’Université se trouve aujourd’hui ne peut être qu’un soutien (certes affiché comme critique) à la politique gouvernementale actuelle, et correspond à première vue mutatis mutandis à la rengaine tout à fait classique de la droite la plus libérale sur le « conservatisme » indécrottable de ceux qui refusent toute réforme qu’elle pourra proposer. L’autonomie selon B. Latour permettrait enfin de gérer entre universitaires au niveau local ses propres affaires (comme si ce n’était pas déjà largement le cas…), et que le meilleur gagne enfin! Vae victis, comme disaient les anciens Romains, et longue vie à Herbert Spencer, notre seul et unique  prophète! Selon B. Latour, « On peut trouver tous les défauts à la réforme actuelle, mais elle a l’avantage de donner enfin goût aux universités de se passer de leur ‘tutelle’ (nb. l’Etat, le ministère) et de commencer à régler leurs affaires par elles-mêmes en récupérant des capacités de recherche que l’on avait dû créer en dehors d’elles à cause de leur lourdeur et de leur passivité. (nb. Latour suggère un rapatriement  de toutes les capacités de recherche de la France au sein des Universités, CNRS et centres de recherche des Ministères compris). Il y a des risques de dérive? De localisme? De mandarinat? De pouvoir présidentiel? Oui, bien sûr, mais cela vaut toujours mieux que la dépendance (nb. à l’État) . Les mauvaises universités disparaitront enfin, libérant des ressources (nb. de l’État) pour les autres : ce n’est pas à la gauche de défendre les privilèges de la noblesse d’État. » On notera que B. Latour se situe là sur un plan utilitariste qui privilégie les gains attendus pour les « savoirs les plus avancés » en lien avec « les services rendus à l’ensemble du collectif » (nb. pas à la « société » – notion non latourienne -, mais au « collectif », qui correspond sans doute  dans le texte au « vaste ensemble de pratiques dont ils (nb. les universitaires) reçoivent en échange leur subsistance et qu’ils nourrissent à leur tour » ) par rapport aux éventuels désagréments des universitaires directement concernés par les effets de la réforme.  Puisque implicitement notre héros se réclame de la gauche, c’est sans doute de la très vieille gauche stalinienne (version Staline en personne) dont il se réclame, de celle qui néglige sciemment les coûts de la transition vers le socialisme au nom des vertus de l’après, de ce moment fort radieux au demeurant où universitaires et « pratiques » s’uniront dans un tout réflexif du plus bel effet.  Toutefois, l’on écartera cette hypothèse d’un prurit stalinien  où  les koulaks  (les nobles !) doivent périr pour le bien supérieur du socialisme pour privilégier l’hypothèse d’un simple alignement sur l’idée en vogue de la « réforme » (pragmatique comme il se doit et qui ne va jamais assez loin dans tous les cas). Cependant, comme dirait un auteur ancien sans doute à ne surtout pas mettre aux programmes des concours de la fonction publique, encore un effort Monsieur Latour pour être vraiment réformiste!

B. Latour défend en effet une version de l’autonomie, qui couperait les liens de dépendance entre l’Université (englobant désormais toute la recherche) et l’État. Il affirme : « D’ailleurs, est-on certain d’avoir encore vraiment besoin d’un ministère qui consacre des sommes considérables à surveiller en détail des institutions qui pourraient, si on les laissait enfin libres, très bien se débrouiller – à condition qu’on leur fournisse les moyens financiers? » (sic) A ce stade de ma lecture, je me suis dit que, décidément, la science politique ne servait à rien. Le tiret n’est pas qu’une réserve, il souligne l’absurdité du propos. Dans notre monde, tout organisme qui en finance un autre veut avoir un droit de regard sur le fonctionnement de celui qu’il finance. (Chez les économistes aussi, on en a tiré la théorie principal-agent.)   J’ai participé il y a quelques années à l’élaboration du « contrat » passé entre la Région Rhône-Alpes et mon institution de rattachement; j’ai pu mesurer que nous étions effectivement  tout à fait « libres » de proposer toute action qui rentrait dans les a priori définis par la politique régionale. Notre héros parle d’un « ministère allégé, chargé de l’évaluation et de la stratégie »… en ne remarquant pas que, s’il se charge de l’évaluation (et donc s’il définit les critères de ce qu’il faut évaluer et donc faire) et de la stratégie (c’est à dire des grandes lignes d’action à suivre), et qu’il apporte le financement, on en est revenu en pratique au point de départ.  L’autonomie ainsi conçue  est celle qu’on attribue dans une chaine de magasins au gestionnaire d’un magasin! On observera d’ailleurs que cette proposition est d’une banalité  qui devrait nous faire rire  – c’est là le fonctionnement banal de toute réforme de type « New Public Management » depuis au moins un quart de siècle. (Mais attention, B. Latour n’aime pas les néo-libéraux, il est de gauche, vous a-t-on dit!)

Si l’on évite cette chausse-trappe qui devrait arrêter là la discussion, à quoi nous mènerait le latourisme? Dans la première partie du texte, ce dernier en appelle à une « hétéronomie » de l’Université, qui correspond bien à la théorie latourienne d’une science toute entière encastrée dans le social (je ne sais trop comment le dire pour ne pas trahir sa pensée : dans les « pratiques »).

Admettons, mais nous retrouvons tout le drame d’une définition de nos propres pratiques de recherche et d’enseignement par la « demande sociale »,  par un lien direct avec d’autres pratiques.  Y a-t-il aujourd’hui en France  en 2009 une demande sociale pour le latin et le grec comme disciplines universitaires ? Certes, mais de manière pour le moins résiduelle pour quelques trop rares familles, et aussi quelques théologiens ou simples croyants. Pour les langues – en train de devenir rares – de certains de nos voisins européens (allemand, italien)? Pour les mathématiques les plus fondamentales? (Sans compter la haine de tout savoir désintéressé qui s’exprime dans les réactions aux articles de presse). De fait, B. Latour rejette l’idée que certains domaines de savoir ne soient pas rattachés à une demande sociale, à des « pratiques ». Le financement majoritaire par l’État, qui se fait ici le garant du long terme, des savoirs minoritaires, du sens d’une certaine façon, représente justement la reconnaissance qu’il existe des domaines  du savoir qui ne correspondent à aucune pratique bien identifiable à court terme dont ils consisteraient la réflexivité, qu’ils seraient destinés à enrichir. Pour prendre un exemple qui confine à l’absurde, à quelles pratiques dont elles assureraient la réflexivité correspondent l’archéologie ou l’histoire du Moyen-Age? Il ne s’agit pas là tant de « pratiques » que de « sens ». L’auteur néglige aussi ce que nous rappellent parfois les étudiants, à savoir qu’il ne s’agit parfois pas tant dans ce qu’ils nous demandent d’enseigner de pratiques au sens banal du terme que de compréhension du monde. Il existe en effet chez certains d’entre eux une demande de comprendre tout simplement, qui n’est réductible à rien d’autre.

Plus avant encore, si l’on veut être vraiment réformiste, comme déclare le souhaiter B. Latour, il faut une autonomie des Universités où l’État et les collectivités locales ne financent plus rien des coûts de production et de diffusion du savoir. Qu’il laisse faire cela aux « pratiques », au « collectif », qui rentreraient ainsi en relation directe avec le savoir, et inversement.  Fort bien, mais l’on se trouverait là devant le problème indépassable dans l’état actuel de la société française qui fait que certaines « pratiques » ou certains segments du « collectif » disposent d’argent et pas d’autres – soit à travers des sponsors, soit à travers les gains escomptés par les étudiants dans leur future profession. Tous les secteurs de l’enseignement et de la recherche menant à des professions a priori rémunératrices trouveraient  sans doute des financements privés sans trop de  difficultés. L’État  en tant qu’employeur (n’est-ce pas Xavier D.?) sauverait sans doute les secteurs qui le concernent directement. Mais on se retrouverait rapidement devant une autonomie qui se résumerait à faire ce que les « pratiques » les mieux dotées en capital voudraient que nous fassions. Jusqu’à présent, je ne sache pas que les groupes les moins dotés en revenus ou en patrimoine soient capables de financer durablement quelque recherche que ce soit qui les concerne. Presque toute la recherche en sciences sociales « à visée sociale » est financée en France directement ou indirectement par l’État. Dans le monde enchanté de B. Latour, s’il était cohérent avec lui-même dans son refus de l’étatisme étouffant (nb. je l’ajoute, cet étatisme étouffant, mais cela me semble bien aller dans le tableau, l’étatisme est toujours étouffant!), ces recherches n’existeraient plus, ou alors certains possesseurs de ressources économiques se découvriraient tout à coup des vertus inédites. J’imagine la firme Peugeot finançant les recherches de Michel Pialoux et Stéphane Beaud sur la condition ouvrière, ou la place financière de Londres ou de Paris se mettre à sponsoriser Michel Aglietta sur la régulation de la finance…

D’autres segments de l’article de B. Latour mériteraient sans doute une critique approfondie (comme le joyeux délire qu’on y trouvera sur l’évaluation par les pairs qui se ferait mieux uniquement au niveau local).  Restons-en là. Je vous invite plutôt à aller lire l’analyse de Grégoire Chamayou, sur le site de Contretemps, sur les stratégies et tactiques à employer pour survivre aux nouveaux modes d’évaluation. C’est à la fois une satire et une mine d’information.  Je suggère que tout jeune doctorant apprenne le texte par coeur dans le cadre de chaque Ecole Doctorale. Au moins aura-t-il été prévenu de ce monde  délirant dans lequel il va devoir faire carrière -vivre n’est pas le mot. Ames sensibles et déprimées, évitez toutefois ce texte, je ne voudrais pas être incriminé pour avoir poussé au suicide des âmes bien nées en faisant mention de cet écrit.

A la fin du texte, l’auteur souligne que, pour survivre, il faut être cité, et qu’une bonne façon d’être cité, c’est d’agir comme un « troll », terme issu du jargon des forums de discussion sur Internet, comme quelqu’un qui en fait sait fort bien qu’il déparle, mais qui est ainsi sûr d’avoir de l’écho à ses propos, de parasiter la discussion. Je me suis dit que cette tactique, que je baptiste le trollisme, s’adaptait aussi fort bien au cas actuel de Bruno Latour. Dans le fond, qu’a-t-il à dire en l’occurrence d’autre que sa volonté de faire parler de sa position (absurde parce qu’incohérente comme je crois l’avoir montré)? Avec un tel soutien,  le gouvernement ne doit-il pas  encore plus se méfier encore plus de l’énervement des universitaires? On attend certes toujours le papier définitif de Claude Allègre dans le même genre de chiffon rouge. En même temps, le troll Latour gagne à tous les coups, puisque j’ai eu la faiblesse de m’énerver et de lui répondre. (Y a-t-il un terme qui désigne les gens qui répondent aux trolls? Idiot, dites-vous…)

Ps. A en juger par les réactions sur la liste de l’ANCMSP, je n’ai pas été le seul à apprécier à sa juste valeur la tribune de B. Latour, avec cependant deux tendances opposées, ceux qui suggèrent de traiter par le mépris le troll Latour, et ceux qui considèrent (comme moi) qu’il faut répondre à ce discours. Parmi les réactions publicisées en dehors de la liste elle-même,  j’ai vu une réponse destinée au Monde par Claude Calame et celle de P. Corcuff sur Médiapart. On notera que P. Corcuff  et Claude Calame regrettent (de manière feinte ou réelle je ne sais) le « grand sociologue » ou le « chercheur avisé » B. Latour, ce qui n’est pas mon cas car je prête à B. Latour plus de continuité dans l’erreur qu’eux, mais qu’ils font le même constat selon lequel  le financement étatique de la recherche désintéressée est indispensable pour ne pas livrer tout le monde savant à la seule appréciation de qui possède l’argent. En gros, nous voilà (presque) tous redevenus hégéliens!

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16 réponses à “Le latourisme est-il un humanisme?

  1. De mon humble point de vue, Latour, en décrivant cette réforme comme pouvant « donner enfin goût aux universités de se passer de leur ‘tutelle’ « , n’a pas compris que, sous l’autonomie, se cachait une véritable mise sous tutelle. Pour agir en troll, je vais autociter des anecdotes :
    http://coulmont.com/blog/2009/02/12/autonomie/

  2. @ Baptiste : désolé vous n’êtes pas un troll, vos anecdotes sont intéressantes! J’en avais entendu parler, et cela me désole. (Je crois d’ailleurs que ce n’est là que le début vu la nouvelle manière d’organiser les recrutements.)

    Pour ce qui est de l’autonomie issue de la réforme actuelle, B. Latour ne veut pas voir en effet qu’il s’agit d’une façon de renforcer dans les faits les contraintes sur les acteurs que nous sommes avec un « vrai chef » pour nous guider, mais il se situe là en plein dans un discours de style managérial sur l’autonomie des exécutants (sous peine d’incitations/sanctions renforcées) pour améliorer, soit disant, les performances de l’ensemble. C’est un peu l’autonomie à la Pavlov de l’âne face à la carotte et au bâton.

  3. LE MONDE indique un Bruno Latour « professeur à Sciences Po »… Mais pourquoi tant de modestie ? Notre donneur de leçons est directeur adjoint de Sciences Po, chargé de la politique scientifique (en clair : directeur scientifique de Sciences Po). Il défend donc logiquement le modèle d’autonomie managériale de Sciences Po qui peut se résumer ainsi : « tous les pouvoirs au directeur » (euh… le vrai, Richard Descoings).
    On oublie presque aussi à le lire que B. Latour connaît particulièrement bien l’université, puisqu’il n’a enseigné que dans des grandes écoles.
    Moralité : ubi panis ibi patria… En français : ne pas mordre la main qui vous nourrit.

  4. Moi aussi, l’étrange pudeur de B. Latour sur son rôle actuel à Science Po m’a surpris. Je remarque aussi que sa discipline d’enseignement n’est pas même précisée. Sans doute faut-il comprendre que « Latour » est à lui-même sa propre autorité. On ne le présente plus, il est verbe pur.

  5. Je viens de lire avec intérêt l’analyse de Grégoire Chamayou … qui ne m’a pas laissé indifférent, c’est le moins que je puisse dire !

    « Facteur h », « lutte des places » (si Marx nous lisait…!) … tout cela est en effet terrifiant, et inquiétant du même coup …
    Il semblerait en tout cas que la vague néo-libérale des années Reagan-Thatcher, avec sa philosophie managériale et rationalisatrice trouve encore des adeptes …
    En lisant cet article de Chamayou, au moins deux références historiques me sont venues à l’esprit: la première est celle de la « course aux armements » lors de la Guerre froide, qui dans le cas qui nous intéresse pourrait s’illustrer par une « course aux publications ».
    Or, s’il semble a priori que l’on en prenne le chemin avec de telles réformes, il faudrait alors sérieusement envisager tôt ou tard des accords, des « SALT académiques » ? (qui seraient des « Strategic Publications Limitation Talks »), pour ensuite passer à des « START académico-universitaires » (« Strategic Publications Reduction Treaty »). On a vu en effet à quelle issue stupide et contre-productive a conduit cette course aux armements entre les « Deux Grands » (sans parler des conséquences post-Guerre froide …).

    La deuxième référence historique à laquelle j’ai songé est plus d’actualité: c’est celle du monde des « traders » preneurs de risques (on a vu où cela a économiquement mené récemment …), des coups de poker, du bluff et des (sur)enchères … plus dure sera la chute !
    Cela illustrerait le monde du Casino, le « faites vos jeux » équivaudrait à « faites vos publications », dans ce vaste « Casino Universitaire »… (mais il y aura là toujours des gagnants et des perdants, « business as usual »…).

    Quoiqu’il en soit, cette analyse de Grégoire Chamayou reste en effet très intéressante. Le monde de la recherche semble en tout cas promis à un avenir préoccupant …
    Moi qui hésitais comme futur métier entre enseignement et recherche … mes jeux sont faits … et je n’ose dire « Banco » …

  6. Deléage Jean-Paul

    C’est avec beaucoup de retard que je lis votre réponse à B. L. Je partage l’essentiel de votre ligne argumentaire; je regrette que la continuité profonde entre la pensée du sociologue relativiste (dont je n’avais jamais noté la « grandeur ») et celle du Directeur scientifique de Science Po qui s’exprime dans Le Monde n’a pas retenu l’attention de ses commentateurs.
    Jean-Paul Deléage
    Directeur de la revue Ecologie & Politique

  7. Cette continuité est malheureusement patente : il suffit de relire sa définition de la science que je rappelais il me semble dans un post précédent portant sur son article dans la Revue française de science politique pour reconnaître son attitude. La science pour lui n’est dans le fond qu’un arrivisme qui a réussi, et de fait B. L. a réussi! (du moins selon les critères socialement dominants)

  8. Un autre papier terrifiant est paru dans le dernier numéro de Nature Cela nous concerne moins, en notre qualité de politistes français, mais cela devrait nous interpeller à titre de social scientists.

    Le papier est signé par un sociologue des sciences britannique proche des positions de Latour. Il y est écrit texto (je n’ose pas “noir sur blanc”) que l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki “avait raison” de considérer, en 2000, que l’on ne pouvait pas prouver l’effet des antirétroviraux (ARV) sur la contamination VIH de mère à enfant. Son papier plaide pour une vision plus humaine des sciences (donc moins scientiste, plus critique et plus responsable à la fois, ce qu’il appelle la “Troisième Voie” de l’étude des sciences).

    Le papier est truffé d’erreurs semblables. Mon labo a fait circuler en interne, c’est la première fois que je me suis permis d’envoyer un email à tout le labo, pour rappeler que l’effet des ARV était déjà prouvé depuis six ans en 2000, et que ce sociologue en venait à cautionner, pour des motifs douteux de responsabilisation de la science, un discours politique qui avait conduit au massacre de plus de 350 000 personnes en Afrique du Sud (c’est une estimation basse du surplus de mortalité causé par le freinage de la distribution des ARV par le gouvernement de Thabo Mbeki).

  9. Pour confirmation, j’ai moi-même travaillé au Conseil national du Sida en 1999-2000; toute la communauté de politique publique concernée par le VIH, que je côtoyais alors, voyait les choix de Mbeki comme aberrants. Sur la transmission mère-enfant, l’usage des antirétroviraux était vue d’ailleurs comme la mesure du meilleur rapport coût/ efficacité disponible à l’époque pour enrayer l’épidémie dans les pays pauvres. Il y avait alors un vif débat sur l’accès aux antirétroviraux dans ces pays, et sur ce point, tout le monde, firmes pharmaceutiques comprises d’ailleurs si réticentes (pour ne pas dire plus) sur tout le reste, était d’accord : le papier que vous évoquez constitue donc une belle illustration des dégâts du relativisme latourien.

    Mais, à vrai dire, je suis moins effrayé par le contenu du papier que par son lieu de publication…

  10. Vous trouvez ça intelligent de traiter Bruno Latour de Stalinien et de troll ? Un peu d’humilité, Bruno Latour est un grand esprit ; plutôt que de condamner bêtement ce qu’il dit, vous feriez mieux de vous remettre un peu en cause. Si critique vous faites, tâchez d’être modéré, d’émettre des doutes. Il n’est jamais bon de s’accrocher à ses certitudes.

  11. @ maxime0010 : ma critique ne devait pas être modérée, a) parce que le propos de B. Latour se voulait lui-même radical (vu son titre même et son contenu tout autant), b) parce que n’importe quel « grand esprit » doit être critiqué durement à un moment ou un autre, sinon cela s’appelle le respect de l’argument d’autorité, le suivisme, ce qui reviendrait à dire : « si B. L. qui l’a dit , alors c’est vrai ». De son point de vue, B. L. devrait même s’enorgueillir: « autant d’ennemis, autant d’honneur », comme on dit en italien quand on est fier de sa position comme il ne peut pas manquer de l’être.

    Quant à ma non remise en cause, je ne peux que l’admettre pleinement, sur ce point, je me radicaliserais plutôt avec les années, autrement dit je suis désolé pour votre énervement que je vais renforcer sans doute, mais, à lire B. Latour, je n’ai qu’une envie (rationnelle) : démonter tout ce fatras (son dernier livre sur la sociologie générale m’est illisible ou presque). En même temps, je sais l’inutilité de ma résistance, puisque certains (comme vous) sont persuadés du contraire. Il est vrai que je représente clairement une forme de conservatisme en matière de sciences sociales!

  12. Je ne dis pas que vous avez tord ! Je condamne juste la radicalité de votre article. Je ne crois pas que Bruno Latour soit favorable à un système où les matières qui ne présentent pas de rentabilité apparente soient soumises aux dures lois du marché. C’est, à mon sens, ce qu’il exprime par son souhait de voir apparaître un “ministère allégé, chargé de l’évaluation et de la stratégie”. Cela ne revient aucunement à la situation actuelle. De l’acteur qu’il est actuellement, l’Etat deviendrait un arbitre chargé du contrôle, de l’encadrement, pour éviter les dérives telles le sacrifice de certaines matières.
    Et puis vous ne pouvez pas nier que le système français manque de cohérence et d’efficacité concernant la recherche.
    D’ailleurs beaucoup d’enseignants-chercheurs ne condamnent pas l’autonomie en tant que principe et seraient même assez proches de Bruno Latour. La situation de blocage actuelle résulte surtout de l’inintelligence du gouvernement qui croit pouvoir tout réformer en même temps, sans la moindre concertation.
    Mais je concède que l’article de Bruno Latour est un peu radical lui même et qu’il peut donc susciter des réactions du même type.

  13. @maxime0010 : il est certain que j’ai poussé les propos de B. Latour jusqu’à des conséquences qu’ils ne souhaiterait sans doute pas lui-même, surtout dites comme je les présente, mais c’est bien là une responsabilité de celui qui énonce une proposition de politique publique, de voir où cela nous mène in fine. Cela me parait de bonne guerre dans une polémique.

    De même, l’argument, repris avec exactitude du texte de B. Latour, d’un ministère « stratège » qui serait finalement garant de l’intérêt général, y compris de la place des petites disciplines (non rentables), me parait lui aussi à écarter : la stratégie de l’État français en ces années 2000 (jusqu’à preuve du contraire) est pour autant que je le sache de mettre la science, la recherche, l’enseignement supérieur, au service de la compétitivité de l’économie (nationale), de créer par ce biais le « futur Apple » ou le « futur Nokia » français, et de qualifier aussi la future main d’œuvre dans cette optique. Du coup, tout ce qui n’est pas rentable (en terme de compétition mondiale pour les marchés à haute valeur ajoutée, soit en terme d’innovation technologique, soit en terme de formation de la main d’œuvre ) doit disparaitre ou être réduit à ses usages ancillaires (il faudra bien quand même quelqu’un pour apprendre le français à l’école primaire, au collège et au lycée, aux futurs chercheurs en nanotechnologies – pour donner un exemple grenoblois – qui nous sauveront en principe du marasme économique, donc il faudra quand même des filières pour former les enseignants de français). Puisque je vois ainsi les ambitions actuelles de l’État qui n’a plus rien à faire en réalité de la Science, de la Culture, des Humanités et autres thématiques d’un âge révolu (celui des années 1880-1960), vous pourriez m’accuser d’incohérence puisque je défends un financement public de l’Université. Simplement, je compte sur l’effet d’hystérésis des structures d’enseignement et de recherche déjà présentes, à savoir qu’il faut profiter aussi longtemps que possible du fait que, jadis, l’État a eu d’autres ambitions en finançant l’Université (la science désintéressée, la recherche des racines de notre temps en finançant l’archéologie, les langues anciennes et l’histoire, une réflexivité sur le présent, etc.). L’État pourra bien sûr continuer à réduire les crédits pour tout ce qui ne lui parait plus intéressant, mais devra laisser subsister encore longtemps ces « branches mortes », au moins à titre de reliquat, ces matières qui ne lui paraissent plus d’actualité. J’espère ensuite un retour à meilleure fortune, quand les dirigeants de l’État auront changé ou plus exactement quand ce qui est défini comme une bonne politique publique en matière universitaire au niveau mondial aura changé.

  14. Deléage Jean-Paul

    Je me permets de réintervenir dans ce débat qui aboutit, selon moi à poser la question sous la forme provocatrice suivante: le latourisme est-il soluble dans le sarkozysme? Au risque d’offusquer les admirateurs de Latour, je réponds oui sans hésiter. Je souhaite vraiment avoir des réponses argumentées à cette question.
    Je refuse pour ma part de me laisser enfermer dans un clan « conservateur », nostalgique, qui s’opposerait à tout changement dans le champ de l’université et de la recherche. Je pense au contraire qu’il est nécessaire de s’élever au dessus des querelles latouriennes intéressées, quoi qu’en dise Latour lui-même, pour aborder la question essentielle des enfermements actuels des sciences, sociales et de la nature, dans des blocs disciplinaires sans fissures.
    La situation présente de notre monde n’implique-t-elle pas un élargissement des impératifs institutionnels qui, selon R. Merton, constituent l’ethos de la science moderne: universalisme, esprit communautaire, désintéressement et doute systématique? L’éthique professionnelle des chercheurs en sciences sociales ne peut se résumer à un code éliminant les jugements de valeur du domaine des assertions scientifiques pour la bonne et simple raison qu’au sein même des disciplines s’affrontent explicitement des théories qui divergent dès le départ sur la base de jugements de valeurs attribuées aux hypothèses scientifiques qui les fondent. Ces jugements divergent parce que les sociétés ne sont pas des ensembles unifiés, mais qu’elles sont traversées de contradictions profondes. Ce qui est aujourd’hui en jeu, c’est l’implication des chercheurs, par contrainte hautement spécialisés, dans les grands problèmes de nos sociétés. Ce qui nous autorise à remettre à leur juste place les petits maîtres qui, tels Latour, portent des jugements méprisants sur leurs collègues.
    Allons Latour, encore un effort! et tes maîtres t’accorderont un nouveau signe officiel de reconnaissance. Tu es arrivé au poste de directeur scientifique de Science Po. Quelle nouvelle marche de la servitude volontaire es-tu prêt à descendre pour en gravir une nouvelle dans la course aux honneurs ouverte par l’État sarkozyste?

  15. @ Deléage Jean-Paul : j’espère que B. Latour ne se sentira pas trop choqué par vos propos (que je n’ai pas censuré en supposant qu’ils font partie de la polémique légitime à l’égard d’une personne qui polémique elle-même). Il sait bien lui qu’il a agi en pleine liberté, il n’a pas de maître.

    Sur le fond de votre argument, je vous suivrais assez, mais, malheureusement, cela suppose exactement l’inverse de la structure d’évaluation qui se renforce (et non se met en place) ces derniers temps, tout cela va tendre à nous enfermer dans l’académisme disciplinaire (illusoirement) « neutre en valeur » que vous dénoncez si j’ai bien compris.

  16. Maxime scripsit : “Je ne crois pas que Bruno Latour soit favorable à un système où les matières qui ne présentent pas de rentabilité apparente soient soumises aux dures lois du marché.”

    Personnellement, je pense que si, dans la mesure où Bruno Latour aurait l’intelligence d’accompagner cette déclaration (si un jour il la faisait, et peut-être est-ce déjà le cas) d’une démonstration solide montrant en quoi les disciplines dites “non rentables” sont en fait très productives.

    Il y a quelques années, Alain Minc s’était plié à l’exercice avec brio, en montrant les capacités de synthèse et de raisonnement acquises au contact des lettres. Je tombe rarement d’accord avec Minc ou Latour, mais je pense qu’ils partagent cet argumentaire et je le partage avec eux.

    Au cours des dernières années, j’ai vu des amis devenir des “professionnels rentables”, et j’ai pu observer ce que cela signifie en pratique (non, je n’ai “pas suivi les acteurs”, mais pas loin). Quelques-uns sont vraiment rentables : le service rendu de mes copains médecins et enseignants est inestimable. Mais mes amis commerciaux qui vendent des biens de dernière nécessité à des gens qui n’en ont pas besoin, ça se discute…

    À cette aune, je dirais que la matière la moins rentable de France est le marketing. Je n’ai jamais vu cette matière produire quelque chose que le sens commun n’aurait pas dégagé naturellement ; au contraire, son objectif intrinsèque semble être de créer une rente non méritée en introduisant des distorsions dans l’information disponible aux agents, afin de sur-vendre des produits comparativement moins bons que les autres, sinon objectivement médiocres.

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