Europe : de l’urgence d’attendre…la prochaine crise.

Le dernier sommet européen « informel » du 1er mars a donné lieu à des réactions pour le moins contrastées : hier matin sur France-Inter, Bernard Guetta a eu un sévère coup de blues qui ne lui est guère habituel en la matière. Il souligna avec sa verve habituelle que les décisions de ce sommet n’étaient pas à la hauteur des enjeux. Il est vrai que cette réunion  donne un peu l’impression d’avoir choisi pour l’Union européenne : le chacun pour soi, et le « marché unique » et l’Euro (pour ceux qui en sont membres) pour tous! Et advienne que pourra! Le rejet du protectionnisme affirmé par le sommet européen revient à répéter une évidence, et la poursuite de la politique d’aide au coup par coup aux organismes financiers ou aux États en difficulté ne peut pas faire rêver, même si elle est bienvenue pour éviter le pire. J’ai été surpris de voir que Jean-Dominique Giuliani, de la Fondation Robert Schuman, était sur une ligne similaire et se fendait dès le 1er mars d’un éditorial ad hoc, qui regrette les égoïsmes nationaux qui l’ont emporté sur l’audace (virtuellement franco-allemande selon lui), en visant d’ailleurs les eurosceptiques au pouvoir dans le pays qui préside ce semestre l’Union. Le compte-rendu de ce sommet sur Euractiv n’est guère plus enthousiaste: il est vrai que le communiqué de presse officiel lui-même de ce Conseil européen informel du 1er mars peut se résumer en:  a) continuons ce que nous avons déjà entrepris depuis l’automne 2008 pour coordonner nos efforts anti-crise ; b) respectons toutes les régles en vigueur et utilisons tous les instruments déjà à notre disposition; c) traitons les éventuelles difficultés ultérieures au cas par cas avec l’aide des différents organismes financiers internationaux (FMI, BERD, BEI) . Il n’y a rien là de nouveau, c’est aussi raisonnable qu’anodin, et il est intéressant de voir que, selon la même source, les dirigeants européens commenceraient à s’en prendre à la presse, qui exagérerait le côté desespéré de la situation de certains pays de l’ancien bloc soviétique. D’après Euractiv, on dirait d’ailleurs que chaque dirigeant européen ait surtout eu à coeur en marge de ce sommet de souligner que son pays n’allait pas si mal que cela – seuls les dirigeants hongrois semblent avoir voulu officialiser la catastrophe en cours. Dans cette ambiance médiatique plutôt négative autour de ce sommet, on peut lire pour positiver  l’analyse de Jean Quatremer, qui lui souligne tous les  côtés positifs de ce sommet . Il y voit en effet  une illustration de la solidarité européenne.

Il faut croire que le Monde fait partie de cette presse qui complote désormais contre l’Union européenne, à en juger par le dossier sur l’Euro publié dans l’édition parue lundi à Paris, daté du mardi 2 mars, sous la plume d’Alain de Tricornot. Ce dernier, largement inspiré par des économistes ou des experts travaillant pour la finance privée,  fait d’ailleurs un petit article intitulé « Quitter la monnaie unique : un scénario à éviter ». Une chose semble donc bien percer dans la presse : une partie du monde de la finance, économistes compris, ne semble pas au courant, ou fait semblant de ne pas savoir, que l’entrée dans l’Euro pour un pays est irrévocable et qu’il n’existe pas d’issue de secours.  La Grèce et l’Irlande, évoqués tour à tour, sont dedans, et ce pour toujours (sauf révolution communiste ou coup d’Etat fasciste en Grèce, et révolution nationale en Irlande…) .  Il me semble d’ailleurs que, pour les pays de la zone Euro, une confusion est sciemment entretenue entre les difficultés à lever des capitaux pour certains Etats et cette trés  fantasmatique sortie de l’Euro. Personne ne va sortir de l’Euro, et personne ne va y entrer d’ailleurs en catastrophe (comme l’a rappelé Jean-Claude Juncker), et ce quoi qu’il arrive!

La situation que nous vivons m’apparait de fait terriblement récurrente : la Communauté européenne, puis l’Union européenne, affrontent toujours les crises économiques de la même façon. Sur le plan intellectuel, au moment de la crise, de nombreuses propositions de coordination sont déjà disponibles, souvent d’ailleurs dans des rapports officiels produits par l’institution européenne elle-même; mais, lorsque les gouvernements nationaux sont au pied du mur de l’action face à la crise économique (en 1973-1979, en 1990-1993, etc.) , on n’utilise pas ces propositions nouvelles, mais suelement celles issues de la crise précédente, qui, elles, ont été institutionnalisées entretemps. Dans le fond, l’Euro, dont l’idée remonte au moins à la fin des années 1960, est largement une conséquence des désordres monétaires qui ont présidé aux relations entre pays de l’Ouest européen dans les années 1970 pendant la première phase de la longue débâcle  économique dont nous vivons un nouvel épisode. Le refus du protectionnisme commercial qui préside à la fondation du « Marché commun » est lui-même partiellement une conséquence des errements protectionnistes des années 1930. Le processus d’apprentissage européen me parait pour ma part horriblement long. Ce fameux « gouvernement économique européen », qui plane dans les limbes de la pensée des experts depuis au moins 25 ans, qui se trouve largement dans le texte même des  Traités déjà en vigueur, et qui est évoqué par beaucoup de néo-keynésiens (anciens ou convertis dans l’urgence), semble bien enterré par ce sommet du 1er mars 2009 au profit du maintien des acquis du passé;  je suppose donc que c’est seulement à la prochaine crise (celle d’après la crise de cette décennie) que l’Union se décidera à le mettre en œuvre pour lutter contre les conséquences de cette nouvelle crise, parce qu’on aura constaté les « coûts de l’absence de vraie coordination » (ex ante) lors de la crise que nous affrontons. Comme le dit J.D. Giuliani, « La vraie coordination, c’est avant l’annonce des plans anti-crise, pas après! ». (Faut-il donc qu’il ait été énervé pour écrire une telle évidence… )

Pour le présent, mon pari est que, d’une part, les « acquis » de l’Union européenne vont être préservés, ce que J. D. Giuliani appelle « politique de la rustine » – il n’y aura pas de sortie d’un pays de la zone Euro, le marché unique  dans tous ses aspects va continuer à exister – , et que, d’autre part, certains pays membres et leurs populations  vont passer un trés mauvais moment. Les régles européennes l’emporteront dans tous les cas sur quelque protestation populaire que ce soit : il y aura certes des accommodements, mais les pays devront chacun gérer leurs populations mécontentes sans échappatoire possible. Il y aura bien sûr des différences : les fonctionnaires lettons doivent déjà accepter une baisse nette de leurs salaires comme dans tout bonne mesure du « consensus de Washington » imposé par le FMI , les fonctionnaires français devront accepter la « rigueur » lorsque sera venu le moment de solder les dépenses « anti-crise » d’aujourd’hui.

Donc ceux qui prédisent que l’Union européenne doit « agir ou mourir » se trompent lourdement. L’Union ne périra pas, ce sont simplement les populations concernées qui vont souffrir.

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