Collectif, « La politique en questions ».

politiqueenquestionsMon errance dans une librairie grenobloise  m’a fait découvrir un livre intitulé La politique en questions, publié aux Presses de l’Université de Montréal, par un collectif de professeurs de science politique de l’Université de Montréal. Ce livre paru à l’automne 2008 à Montréal vise à célébrer le cinquantenaire du Département de science politique de l’Université de Montréal.

Cet ouvrage collectif est destiné en principe à rendre compte au grand public des acquis de la science politique. Ne faisant pas partie de ce point de vue là du grand public, je ne saurais trop dire si l’exercice est vraiment réussi. En revanche, j’ai trouvé l’approche adoptée très séduisante : en effet, comme l’indique le titre de l’ouvrage, la science politique y est présentée telle qu’elle se pratique par ses praticiens, à travers des questions auxquels les auteurs tentent de répondre ou montrent comment on pourrait y répondre à terme. Par exemple, Richard Nadeau se demande : « L’économie inspire-t-elle le vote? » (p. 84-92), Jane Janson « Faut-il étudier les femmes en science politique? » (p.35-42), ou encore Laurence Bherer « La démocratie participative fonctionne-t-elle? » (p. 167-175).  On trouve ainsi 27 courts chapitres qui font le point sur une question pertinente, soit pour la discipline elle-même, soit pour ce qu’elle peut nous apprendre sur le monde contemporain, ceci avec plus ou moins de bonheur il est vrai. Ainsi le texte d’André Blais, « Mon vote peut-il faire la différence? », p. 53-58, constitue un modèle de clarté  (que j’enverrais volontiers en photocopie à J. Elster au Collège de France pour remise à niveau sur le sujet), celui de Zhiming Chen, « Y a-t-il un consensus de Pékin? », p. 252-259,  comporte lui non seulement d’étranges erreurs factuelles (p. 252 : une « Révolution orange » en Pologne en 2004? une « Révolution violette » (sic) en Irak en 2005?; p. 258, « une politique d »Un pays, deux systèmes’ à Hong Kong, Macao et Taïwan (je souligne, re-sic)?  ) , mais encore ne va pas au delà d’un article du Monde diplomatique sur le même thème. Le titre choisi correspond bien au contenu de chaque article, sauf dans un cas où l’on est pas loin de la tromperie sur la marchandise : Luc Duhamel fait mine de s’interroger : « Pourquoi des peuples sont-ils séduits par des leaders autoritaires? », p. 67-74, or le contenu de son texte porte exclusivement sur un peuple, celui de l’Eternelle Russie des tsars, opritchniks, popes et moujiks, via le cas de W. Poutine. Le pluriel du titre est de trop, et, en lisant ce texte, je me suis d’ailleurs dit que l’approche culturaliste n’était pas morte !(70 ans de régime soviétique semblent peu de choses face à un millénaire de Sainte Russie en proie aux Tatars du moment…)

On ne sera sans doute pas étonné de constater que nos collègues canadiens (comme tout un chacun!) voient le monde depuis leur balcon. Les problématique canadiennes ne sont en effet pas absentes de ce livre de présentation de la science politique au grand public cultivé, soit par les exemples données au fil des textes (le « scandale des commandites » qui revient à plusieurs reprises, dont je me doute bien qu’il doit correspondre quelque chose d’important là-bas), soit par des chapitres qui ne prennent vraiment sens que de l’autre côté de l’Atlantique (Gérard Boismenu, « Le Canada est-il une fédération territoriale ou multinationale? », p. 130-139, ou Charles Blattberg, « La Charte est-il utile ou nuisible? », p. 185-191 – il s’agit de la Charte canadienne des droits et libertés de 1982, et non pas bien sûr celle de l’Union européenne adoptée à Nice en 2000, ni moins encore celle accordé au peuple de France par le bon roi Louis XVIII). A mettre ainsi la science politique en questions, pertinentes pour un grand public cultivé (celui en l’occurrence du Canada francophone), on ne se rend compte rapidement que la science dont il est ici rendu compte (honnêtement je crois) se trouve fortement indexée à un contexte de sens, historiquement et géographiquement situé (pour utiliser le vocabulaire d’un Passeron). Cet idiotisme canadien (moins que québécois d’ailleurs) se traduit d’ailleurs par une vision du monde pour le moins intéressante, la Russie a droit à un article (déguisé comme on l’a dit sous un titre généraliste pour une raison qui m’échappe à dire vrai), la Chine aussi (raté comme je l’ai dit), et l’Amérique latine à deux interventions (Philippe Faucher, « Pourquoi l’Amérique latine est-elle si pauvre? », p. 156-164, et Graciela Ducatenzeiler, « Quelles sont les formes de la démocratie en Amérique latine? », p. 204-212) qui ne m’ont pas bouleversé, là encore en tant que lecteur (certes peu assidu) du Monde diplomatique.  Étrangement, dit le Persan en moi, l’Union européenne n’a pas ici droit de chapitre; diantre est-ce à dire qu’aucun enseignant du Département ne travaille sur ce point qui nous préoccupe tant ici?  Ils sont donc bien fols là-bas. Plus sérieursement, il m’a paru étonnant que la situation canadienne n’amène aucune de comparaison avec l’Union européenne (ni d’ailleurs avec d’autres cas de fédéralisme, y compris celui du voisin). Des références à d’autres pays que le Canada sont bien sûr présentes dans de très nombreux articles de l’ouvrage, qu’on ne saurait accuser de provincialisme (au double sens d’éloignement d’un centre supposé, nous bien sûr, ou de vision québécoise des choses), au contraire. On notera sans surprise excessive que la France, la Grande-Bretagne  et les États-Unis constituent comme les trois pôles référentiels principaux, à la fois à travers les exemples historiques et les terrains de recherche qu’ils représentent et à travers la littérature scientifique qui émane de ces trois pays.  En somme, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Canada font visiblement partie de l’espace de parfaite comparabilité des situations – celui où le concept stretching peut être évité par définition.

Nos collègues du Département de science politique de Montréal marient donc  ici approche anglo-saxonne et française de la science politique avec des dosages différents certes (comme on le voit dans les références citées à l’appui de chaque chapitre) et parfois surprenants. Le texte de Diane Ethier, « Peut-on imposer la démocratie? », p. 192-203,  qui essaye de déterminer si une intervention militaire étrangère peut établir durablement la démocratie libérale dans un pays fera ainsi un effet étrange au lecteur français tant il s’embarrasse de sigles bien inutiles pour le propos pour faire « à la manière » d’un texte anglo-saxon de politique comparée quantitative  sur le même sujet  et tant sa conclusion (provisoire) d’une faible importance du phénomène au total depuis 1945 parait bien vue du côté de Lyon (encore que j’aimerais bien que l’auteur m’explique comment on peut classer l’Italie et l’Autriche parmi les démocraties établies prioritairement par une intervention militaire occidentale : les facteurs endogènes me paraissent essentiels dans les deux cas, et, en plus, l’Union soviétique a eu sa zone d’occupation en Autriche jusqu’en 1955 et a donc validé par le Traité d’État la démocratie libérale « neutre » de ce pays… Les Hongrois et les Polonais aussi auraient voulu être en démocratie libérale à ce moment-là.)

Mutatis mutandis, la communauté de préoccupations entre les membres du Département de science politique de l’Université de Montréal et la communauté des politistes français est patente sur bien des points, et nous nous livrerions  entre collègues grenoblois pour prendre un exemple localisé au même délicat exercice, je suppose que nous aboutirions à un résultat assez semblable (même si je ne sais si nous aurions autant de cordes à notre arc).

En revanche, ce qui m’a frappé dans ces textes, c’est leur oubli relatif de la sociologie, ou disons, des groupes sociaux sous-jacents aux récits qu’ils nous font de la réalité, et plus encore leur cécité à tout rapport de domination, stable et bien établi. Chez eux, tout parait dans le fond à la portée du peuple pourvu qu’ils s’en donne les moyens.   Le portrait qui ressort au total de leur monde démocratique est, si j’ose dire pour forcer le trait, un portrait à l’eau de rose. Ils défendent finalement une vision à la Churchill ou à la Dahl de la démocratie, le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres : les textes sont d’ailleurs ordonnés en trois sous-parties dont trois ont des titres éloquents de ce point de vue : 2. « Comment sommes-nous représentés? » 3. « Comment sommes-nous gouvernés? » 4. « Pourquoi préférer la démocratie? ». Les auteurs ne font, semble-t-il, jamais l’hypothèse qu’il existe bien plus de domination des uns sur les autres qu’ils ne le prétendent, ni encore moins qu’il existerait des liens substantiels entre certains groupes sociaux dominants et la démocratie libérale.  Ou du moins sont-ils si prudents dans l’expression que rien n’en transparait. D’évidence, ils ne sont pas marxistes, ni même bourdivins ou férus d’économie politique. L’épisode G.W. Bush – cela se passait prés de chez eux pourtant – ne les a pas amenés à des réflexions amères, presque révisionnistes en la matière, comme celles qu’on trouve sous la plume de la « Task Force on American Democracy and Inequality », établie par l’APSA  il y a quelques années. Le Paul Krugman de The Conscience of a Liberal serait à classer parmi les esprits un peu trop échauffés dans ce cadre. Il est vrai que, sous leur regard, la démocratie canadienne semble plutôt bien se porter, même si, en creux, dans leurs réponses, on dirait que le grand public canadien, lui, n’en est pas si convaincu que cela. Cela correspond sans doute à la tendance générale de la science politique instituée dans les pays démocratiques  qui, partout, se veut loyale à la démocratie libérale et à ses éventuels approfondissements (genre démocratie participative, voir l’article déjà cité plus haut), mais je me demande si cela ne finit par poser pas problème de crédibilité disciplinaire dans un monde où les simples citoyens, eux, se sentent insatisfaits, troublés, voire même dégoutés – et après tout, si ces derniers le sont, peut-être ont-ils raison contre les spécialistes qui leur expliquent que cela ne pourrait guère aller mieux ou presque.

Un grand merci en tout cas aux collègues du Département de science politique de l’Université de Montréal de s’être livré à cet exercice difficile.

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4 réponses à “Collectif, « La politique en questions ».

  1. On peut se demander de quoi on parle lorsqu’on parle de « science politique », quand on sait quel rôle l’implication humaine joue dans ce domaine.

  2. @ unibet : la science politique ne peut négliger bien sûr le facteur « humain », au sens de l’incertitude inhérente aux particularités de chacun, surtout s’il occupe un poste important (le facteur « Nez de Cléopâtre » comme disent les historiens), mais elle tient pour acquis que des régularités existent bel et bien dans la vie politique. Pour prendre un exemple, que j’utilise aussi avec mes étudiants, il existe ainsi sur les deux derniers siècles un lien trés fort entre la durée précédente d’une démocratie représentative dans un pays donné et sa survie ultérieure : ainsi il est extrêmement improbable que la Suisse, quoiqu’il arrive par ailleurs, abandonne son régime démocratique, et inversement un pays d’Afrique centrale qui s’essaye à la démocratie depuis peu a de bonnes chances de redevenir sous peu une dictature. Il faut ensuite expliquer pourquoi on observe une telle prime aux « vieilles démocraties » dans leur capacité à perdurer dans la démocratie, mais cette explication ne fera pas appel à l’idiosyncrasie de personnes particulières. Ainsi aprés 1945, si la France revient à la démocratie, le Général De Gaulle n’en est pas la cause première, c’est simplement le retour à la « normale » du pays. Donc si la « science » correspond à la mise en évidence et à l’explication de régularités dans les phénomènes, il existe bien quelque chose comme une « science politique » – même si, évidemment, je ne peux pas prédire, ni moi, ni personne, ce qui se passera précisèment en 2012 lors de la prochaine élection présidentielle.

  3. Bonjour, j’ai bien aimé votre texte critiquant La politique en questions. Étant un étudiant en sciences politiques et économiques à l’Université de Montréal, j’ai dans l’obligation de lire ce livre, et il est vrai que plusieurs chapitre n’ont guerre de pertinence, d’approfondissement, ou bien ils ne semblent pas pouvoir s’appliquer à bien des pays. Par exemple, le texte de Luc Duhamel (« Pourquoi des peuples sont-ils séduits par des leaders autoritaires? ») ne fait références à rien d’autre que la Russie. J’ai présentement un cours donné par Luc Duhamel, et je crois personnellement (comme plusieurs de mes coéquipiers) qu’il ignore que l’ex-URSS n’existe plus… Bref, ayant un travail à faire sur ce livre, je trouve cela difficile d’apporter des points de vue différents de ce livre devant ceux qui l’ont écrit… surtout si je souhaite avoir une note
    satisfaisante.
    Au plaisir de vous relire.
    Olivier

  4. @ Olivier Benoit : merci pour votre appréciation.
    A dire vrai, si le même exercice avait été demandé dans mon propre institut, mes collègues et moi-même aurions obtenu un résultat assez similaire, avec les qualités et les difficultés que je notais. Il est certain qu’en tant qu’étudiant, vous êtes dans une situation difficile; à mon sens, c’est une situation qu’il vaut mieux éviter que de donner à lire à ses propres étudiants un travail où l’on se trouve soi-même comme auteur, il est difficile de ne pas mal prendre les éventuelles critiques; mais peut-être qu’en étant respectueux du travail des auteurs, vous pouvez faire passer vos appréciations, il ne faut pas non plus voir tous les enseignants comme incapables de subir un peu de critique bien vue.

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