E. Todd, « Après la démocratie ».

toddEncore un livre ni fait ni à faire! Je me décide pourtant à parler ici du livre d’Emmanuel Todd, Après la démocratie (Paris : Gallimard, 2008), parce que deux de mes étudiants de Master  2 ont choisi d’exercer leurs talents critiques sur cet ouvrage à titre d’exercice de fin de semestre. Ils ont tous deux fait cela avec le plus grand sérieux, et je les en félicite ; quant à moi, je me contenterais de prendre cet ouvrage pour ce qu’il est, à savoir un magnifique salmigondis destiné à permettre à son auteur de le vendre facilement et de jouer de surcroît à l’intellectuel médiatique à cette occasion.

Le livre propose en effet plusieurs lignes d’analyses entremêlées qui peuvent donner l’illusion du savoir.

La première ligne est celle familière à E. Todd, à savoir l’utilisation des structures familiales (profondes) comme motif d’explication des phénomènes économiques et  sociaux que le vulgaire et le savant d’ailleurs ne penseraient pas à associer (autrement dit, un réductionnisme de belle facture). Cette façon de tout expliquer se diffracte aussi bien au niveau régional au sein de la France qu’au niveau international, entre continents  ou entre nations. Tout ou peu s’en faut s’illumine ainsi, et tout, bien sûr, se trouve être plein d’exceptions (pour un exemple de cette vision toddiste, consultez le chapitre 4, « Les Français et l’égalité : l’apport de l’antthoropologie », p. 95-117, où E. Todd parle aussi en passant de Chine, Russie, Allemagne fédérale, et autres Fédérations des États martiens et vénusiens). C’est assez délirant en dépit du vernis de savoir qui flatte le lecteur qui croira découvrir les dessous de notre temps. Je ne peux que conseiller à E. Todd de relire un manuel d’initiation à la comparaison, tout en sachant fort bien qu’à ce stade, rien ne peut plus être fait pour le remettre sur le droit chemin.  Ce livre constitue un bel exemple de délire  à la manière du XIXème siècle anté-Durkheimien et anté-J.S. Mill. Le lecteur non spécialiste (y compris tous les journalistes qui n’y ont vu que du feu) s’y laissera facilement prendre, et ce d’autant plus que l’explication par l’anthropologie parait originale, même si elle me fait immédiatement penser à du Le Play, mâtiné de Huntington version « Choc des civilisations ». Que le lecteur soit rassuré toutefois, E. Todd, bien qu’il annonce (scoop!) que « la France des cathos et des cocos » n’est plus, croit  diagnostiquer que le fond anthropologique des Français (de souche ou non d’ailleurs) reste « égalitaire », et qu’il reste donc quelque espoir de lutter ici contre les tendances oligarchiques à l’œuvre dans le monde occidental (contrairement aux Anglo-saxons perdus dès l’origine pour la cause égalitaire…). (Spéciale dédicace aussi aux spécialistes des études de genre : allez lire les pages 216-220… cela vous détendra sans doute, où notre héros de l’analyse tout azimuts conclut : « Sur un plan interprétatif général nous devons donc nous demander si l’émancipation des femmes n’a pas contribué de manière subtile et cachée à la dérive oligarchique des sociétés développées. » (sic), p.220, à comparer à titre de réflexion transversale aux fameux propos de Montesquieu associant monarchie, honneur et rôle des femmes et pour faire bonne mesure à la réalité des pays scandinaves. )

La seconde ligne d’explication est de transformer l’évènement que constitue l’élection de N. Sarkozy à la Présidence de la République en mai 2007 en aboutissement d’un processus de longue durée et en symbole d’un nouvel état de la France. En gros, E. Todd paraphrase sans s’en rendre compte l’analyse par Piero Gobetti du « fascisme comme autobiographie de la nation ». B. Mussolini était inévitable au vu de l’histoire de l’Italie avant 1919, comme l’est N. Sarkozy aujourd’hui. L’élection de mai 2007 apparait dès lors moins  le résultat d’une stratégie habile que l’incarnation de la dissolution des bonnes vieilles oppositions françaises entre la France qui croyait au ciel et celle qui n’y croyait pas…  A la suite de cette dissolution des vieilles oppositions, N. Sarkozy  incarne ainsi les maux qui travaillent la société française toute entière : « incohérence de la pensée », « médiocrité intellectuelle », « agressivité », « amour de l’argent », « instabilité affective et familiale » (p.17-18) sont à la fois les caractéristiques de l’homme  et les illustrations les plus visibles de tendances lourdes de la société française qu’E. Todd prétend illustrer tout au long de l’ouvrage. (Toute comparaison entre les thèmes de E. Todd et ceux d’un quelconque écrivaillon maurassien est interdite, l’auteur s’appuie sur des données économiques et sociologiques de notre temps.)

La troisième ligne d’explication est une critique des élites qui ont vendu leur âme (en échange d’un accès privilégié au « Veau d’or » pour eux-même et leurs enfants, futurs rentiers) au libre-échangisme économique. Celui-ci conduit pourtant les sociétés occidentales au déclin économique inexorable ( cf. p. 231 : « Seule la catastrophe économique est certaine, mais nous ne connaissons ni sa forme exacte ni son rythme« ) et l’approfondissement des écarts entre les citoyens, entre le 1% de gagnants et tous les autres. Lorsqu’E. Todd a été invité sur France-Inter dans le « 7-9 », il a d’ailleurs été confronté à un économiste (libre-échangiste comme il se doit) et n’a insisté que sur cet aspect de son livre en accusant plus ou moins ce dernier d’incompétence absolue. Le discours devient alors à la fois plus clair que dans ce qui précède, mais parfaitement contradictoire (ou presque) : face au libre-échange, E. Todd propose d’en venir à un « protectionnisme européen », dans le même temps où il n’est pas tendre pour l’Union européenne et sa « gouvernance » (presque assimilée à une forme moderne de dictature). On voit mal comment les élites politiques, administratives, économiques, actuelles, des pays européens changeraient dans toute l’Europe leur façon de concevoir l’économie de façon à aboutir à la solution qu’il préconise. Sur France-Inter, notre auteur s’époumonait à prétendre que les Allemands étaient déjà prêts d’y venir (ce qu’on retrouve dans le livre comme exposé d’une stratégie pour rallier les Allemands à la ligne protectionniste), ce qui m’a paru un exemple parfait de wishful thinking, et pourquoi pas les Hollandais et les Danois tant que nous y sommes! Le (faux) comparatiste qu’incarne E. Todd n’est donc même pas capable de réfléchir cinq minutes sur la réalité des choix économiques de moyenne période des divers États européens, et il ne connait apparemment rien au policy-making de l’Union à 27 membres, en en étant resté à l’axe franco-allemand des années 1970 (et encore en version simplifiée).

Ces trois lignes d’analyse, dont on ne rend pas ici assez les impertinences de détail (chaque page mériterait des lignes et des lignes de critique), s’entrelacent dans tout l’ouvrage pour aboutir à un spectacle au total désolant du point de vue intellectuel. L’interrogation, légitime, sur le devenir de la démocratie entendu comme régime politique, se perd de fait dans une futurologie qui embrasse tout et rien à la fois. En même temps, il faut comprendre le succès de l’ouvrage, en dehors  du poids de la maison d’édition (Gallimard) et de la présence d’une promotion bien faite par l’auteur, excellent débatteur ne se laissant démonter par rien. Le titre semble d’abord fort bien choisi : il  saisit une inquiétude à l’œuvre dans la société française, mais aussi dans d’autres sociétés européennes.

Si l’on se laisse aller à croire que le succès de l’ouvrage correspond tout de même un peu à son fond (et non à une pure bulle médiatico-éditoriale), il faut bien constater que ce dernier est fondé, d’une part, sur la dénonciation des élites apatrides, libérales, arrogantes, métaphysiquement creuses (avec le renouveau du thème bien connu du bourgeois sans « Culture » typique de la Révolution conservatrice) et de tous les partis de gouvernement (l’UMP et le PS sont équitablement traités dans la détestation), d’autre part, sur le refus de jouer toutefois avec le feu jusqu’au bout. En effet, il n’aura pas échappé que l’analyse d’E. Todd flirte avec des thèmes typiques  et récurrents de l’extrême droite, voire du fascisme tout court (la trahison des élites – nécessaires toutefois en démocratie (p. 223)- donc à « faire circuler » comme disait W. Pareto, le déclin spirituel de la nation, la crainte du chaos -alias  de « la lutte des classes »-, l’agression économique des puissances émergentes, la nullité culturelle montante, et même le rôle pernicieux des Anglo-saxons et de l’égalité entre hommes et femmes), mais qu’il se garde bien dans son analyse prospective d’en appeler à une France d’extrême-droite ou même d’en prophétiser l’avènement : pour lui, en effet, une solution « ethnique », qui refondrait dans l’unité des égaux les Français de toute classe contre les « autres », n’est pas envisageable, car notre fond anthropologique égalitaire s’y oppose , car, les « autres » ,nous nous marrions avec, et ils nous ressemblent  de fait trop, car le racisme est condamné par le Code pénal…  (sic, p. 236), car l’étranger (pauvre de la France contemporaine) n’est pas un bouc émissaire crédible de nos maux, contrairement aux Juifs riches et intégrés de l’Allemagne de jadis (sic, bravo pour l’analyse politologique)… . Comme la solution « ethnique » ne peut donc qu’échouer,  face au chaos montant (« la révolte des masses »),  on pourrait suspendre le suffrage universel (je suppose parce que le peuple s’énerverait à fin de tant d’avanies…), comme sont accusés d’en rêver les « technos » socialistes à la Lamy, Strauss-Kahn et compagnie. Il ne reste donc de l’espoir « démocratique » que dans la solution européenne d’une Europe protectrice…

La pensée d’E. Todd apparait (surtout dans la fin de l’ouvrage où l’auteur fait des scénarios ) comme purs fantasmes – d’autant plus mal venus qu’à plusieurs reprises dans l’ouvrage, l’auteur rappelle une sorte de devoir de réserve et d’objectivité de l’historien, dont il se démarque complètement en pratique. Ces fantasmes plaisent sans doute à un large public, car ils représentent de fait une version « républicaine »-correcte de la pensée d’extrême-droite dont il admet, sur presque tous les points, en dehors de l’inégalité des races, la validité profonde pour décrire le réel.  Ah, les dangers de l’euromondialisme  des élites ploutocratiques amorales et apatrides, quel plaisir de les dénoncer ! mais sans passer par le vieux fond vichyssois qui vous colle une mauvaise image à la Jean-Marie Le Pen! Et en plus, on peut être pour l’Europe (nouvelle!) de la protection contre le « péril jaune » (comme disait ce bon Guillaume II) et ne pas passer pour un vieux grincheux « souverainiste »! Un génie ce Todd!

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15 réponses à “E. Todd, « Après la démocratie ».

  1. Je partage votre analyse générale sur cet ouvrage fatiguant de raccourcis et de caricatures, dont toutes les plus grosses énormités sont assénées du haut d’une scientificité plus que galvaudée (le bonhomme se présente comme historien, démographe, et sociologue).
    Ses développements sur Nicolas Sarkozy ou les anglo-saxons m’ont affligé, tandis que sa marotte des structures familiales est à nouveau servi (comme à chacun de ses livres) jusqu’à l’écœurement avec un réductionnisme des plus indigeste.

    Néanmoins, je suis en assez grand désaccord avec la fin de votre billet qui assimile la critique que fait Todd de la mondialisation à une pensée d’extrême droite « allégée » ou disons « présentable ». Todd dénonce, de façon maladroite et caricaturale (on ne se refait pas…) certes, mais néanmoins en partie salutaire, les effets du libre-échange et la façon dont celui-ci a été vendu par les gouvernements conservateurs libéraux et socio libéraux. De fait, je trouve dangereux de mettre une étiquette de « fasciste (light) » sur quelqu’un qui, au fond, se contente de dénoncer le credo du « There is no alternative » qui régit depuis plus de 20 ans la marche de la globalisation libérale (Adaptez-vous ou « déclinez »!). On a l’impression dans votre billet que toute idée d’élite mondialisatrice relève d’un abominable fantasme d’extrême droite. De même, la façon dont vous disqualifiez toute idée de barrière au libre-échange (dont la logique est principalement celle du dumping) en l’assimilant à une protection stupidement souverainiste contre le « péril jaune », me paraît malvenue.

  2. Monsieur Bouillaud,

    je ne suis absolument pas d’accord avec votre propos et notamment  » la seconde ligne ». D’un point de vue purement formel, l’utilisation d’un exemple fasciste ( Mussolini en l’occurrence) pour expliquer le propos de Todd sur l’élection de N.Sarkozy est très très très limite. L’élection du Président Sarkozy c’est relativement un rupture avec l’ordre ancien, cette bien pensance si répandue ( notamment dans l’Education Nationale), une rupture avec 1) les vieux démons de la droite, 2) avec la sphère de maccarthysme de gauche qui prévalait alors contre lui (et qui prévaut toujours d’ailleurs).
    Affirmer qu’Emmanuel Todd considère avec délice les propos d’extrême droite est pour le moins surprenant quand on connait son passé ? On ne peut pas dire qu’il soit de droite tout de même, il n’a rien avoir avec un Bruckner par exemple. Et de là à dire qu’il est vichyssois, non là vraiment c’est outrecuidant !

    Finalement votre commentaire à propos du livre est terriblement « pensée unique ». C’est dommage !
    Votre point du vue sur la vision de l’axe franco-allemand, en revanche j’y adhère ! Mais que voulez vous, on ne peut pas tout savoir, tout le temps…

  3. « un réductionnisme de belle facture »
    « […] Réductionnisme : Pour rendre compte des données connues, tout savant doit fournir l’explication la plus simple possible, la plus économique et (généralement) la plus élégante possible. Mais le réductionnisme devient un défaut si l’on accorde une importance excessive au principe que l’explication la plus simple est la seule possible. Il arrive qu’on doive envisager les données dans une Gestalt plus grande ». (Gregory Bateson, p. 235, « La Nature et la Pensée », Seuil, Paris, 1984).
    Le réductionnisme c’est le facteur explicatif unique, or vous montrez que Todd apporte une grille de lecture plus complexe (narcissisme, élite de masse…etc.).

    Votre critique du livre semble fondée sur le rapport de place (cf. La parole intermédiaire de F. Falhault), mais sur le fond, qu’opposez-vous à son argumentation, notamment du protectionnisme contre le libre-échange ?

    Salutations

  4. @ Braudot : il est vrai que E. Todd utilise d’autres grilles d’analyse que sa seule anthropologie, il cite abondamment d’autres auteurs (par exemple l’analyse de C. Lash ou la thèse de C. Landais sur la montée des inégalités salariales en France), mais, lorsqu’il doit décider du scénario d’avenir le plus probable à son avis, il fait toujours recours à sa propre pierre philosophale, à savoir les structures familiales. Ce sont ainsi elles qui expliquent qu’au final la passion de l’égalité (pour parler comme Tocqueville) ne s’éteindra jamais en France (contrairement par exemple à la situation anglo-saxonne, chinoise ou russe). C’est en cela qu’il est réductionniste. Quand il ne sait pas (car personne ne peut savoir), il décide en fonction de son bon sens à lui : « la famille, la famille, la famille, vous dis-je! ».

    @ Braudot toujours : sur le « rapport de place » qui guiderait ma critique, c’est sans doute vrai du point de vue objectif; en même temps, du point de vue subjectif, je ressens plutôt une double motivation, pédagogique : tester si ce livre peut être donné à lire aux étudiants pour leur montrer comment on fait de la science sociale (réponse : non, sauf si je veux leur montrer des défauts à titre d’exercice); politique : voir si l’auteur m’éclaire sur la situation française actuelle et propose de surcroit une ligne politique cohérente (réponse non, là encore, et en plus si ligne il y a, elle me parait très proche de celle de l’extrême-droite – ce que d’ailleurs je ne pensais pas avant d’avoir retravaillé le livre pour écrire mon post!).

    @ Braudot et SL sur le protectionnisme :

    D’une part, si je me mets dans la position de quelqu’un qui croit effectivement que le libre-échange actuel est discutable, profite à des élites mondialisées en priorité, et constitue la source de beaucoup de maux économiques et sociaux, je me permets de douter (pour ne pas dire plus) que la manière de présenter le débat par E. Todd soit de quelque aide que ce soit pour servir cette cause. Il a certes accès aux médias, à la parole médiatisée, et il a le mérite d’ouvrir le débat sur ce point (comme lors de son passage sur France-Inter); il désacralise en quelque sorte le dogme libre-échangiste, mais il sera assez facile à ses adversaires de démontrer qu’il raconte (selon eux) n’importe quoi. Il risque rapidement de tomber dans l' »effet Viviane Forrester »: vous vous rappelez peut-être de cette écrivaine qui, dans les années 1990, dans une situation de crise économique assez semblable, fait paraitre un ouvrage intitulé L’Horreur économique. Grand succès médiatique et de librairie, mais ensuite moqueries cruelles de la part des spécialistes de l’économie (libéraux), qui ont eu beau jeu de présenter le livre comme une nullité vide de toute science, dégradant ainsi la cause défendue à pas grand chose. C’est là un simple problème d’autorité socialement construite : comme disait Marx, à la fin de sa carrière, il faut construire quelque chose comme une Science et pas seulement des jérémiades ou des utopies pour appuyer la libération humaine.
    Par ailleurs, du strict point de vue de la science politique (telle que je peux la connaitre), la proposition de E. Todd d’un « protectionnisme européen » n’est pas crédible dans l’Union européenne telle qu’elle est construite actuellement (voir par exemple les travaux de N. Jabcko à ce sujet). Bien sûr, on peut imaginer un grand moment révolutionnaire à la manière de 1848 qui enflammerait les peuples européens pour cette idée, mais bon… raisonnablement, il ne se passera rien de tel. De plus, si protectionnisme il doit y avoir, il sera bien plus national qu’européen, puisque l’état d’esprit des peuples, que les politiciens nationaux peuvent ici guider ou suivre, s’y prête (cf. la manière dont chaque pays défends son industrie automobile, ou plus exactement ses usines sur son territoire national, à l’exception notable des Suédois prêts à laisser mourir Saab).

    D’autre part, sur les vertus et les vices du libre-échange et du protectionnisme, je considère pour ma part qu’il existe effectivement des gagnants et des perdants dans ce jeu (au niveau individuel, au niveau de groupes sociaux, au niveau de régions, au niveau des Etats) : le jeu profite à ce stade d’évidence plus au financier luxembourgeois qu’au sidérurgiste lorrain. Je ne suis pas du tout sur la ligne des libéraux selon laquelle ce jeu profite au total et en fin de compte à tout le monde, et merci Docteur Pangloss! E. Todd souligne, me semble-t-il, à sa manière ce point. Je ne le nie pas, et c’est sans doute ce qui m’a fait lire le livre. Cependant, il tend à ramener le crime (ou le profit du crime) au seul 1% de super-privilégiés; c’est là une approche très réductrice : la gamme des gagnants est bien plus large. (Tous les citoyens luxembourgeois y gagnent, comme les Lorrains qui vont travailler dans les banques du Luxembourg!) En outre, E. Todd ne voit pas (ou ne veut pas voir) que, finalement, toute la population des Etats développés se trouve prise dans les rets du libre-échange: pensons à tous les produits électroniques de l’industrie du loisir et de la communication, qu’en serait-il dans une Europe où les usines d’Asie du Sud-Est ne nous fournirait plus notre ordinateur, notre télévision à écran plat, notre téléphone portable, etc., à très bas prix ? Si on veut penser réellement un après la mondialisation actuelle, il faut penser aussi à la réorganisation des désirs des individus dans une telle société dé-mondialisée, où nécessairement certains biens matériels seront moins accessibles, plus chers, puisque produits par des gens mieux payés. Nous vivons dans une société, où certes le jeune sans qualification n’a plus sa place évidente dans le monde du travail, mais où ce même jeune peut sans doute avoir un téléphone portable avec des tas de fichiers MP3 dessus qu’il aura piraté via son ordinateur ou celui d’un ami. Même remarque pour la mode et tous les produits textiles. Nous sommes tous pris dans cette contradiction, et, de cela, E. Todd ne dit rien.

  5. Dans le cadre d’un petit enseignement de vie politique française où je voulais conseiller un ou deux livres “grand public”, j’avais lu les derniers essais de Philippe d’Iribarne, Ezra Suleiman, Jean Peyrelevade et Emmanuel Todd. Celui d’Iribarne est sans grande saveur, celui de Suleiman est divertissant sans plus (alors que Les ressorts cachés de la réussite française, 1995, était magistral), celui de Peyrelevade est patronising—et celui d’E. Todd est probablement le plus inquiétant. à tous points de vue.

    Personnellement, j’ai trouvé les passages sur Nicolas Sarkozy plutôt marrants : l’auteur cache à peine un dégoût viscéral pour le personnage, par conséquent sa critique ressemble presque à celle d’Alain Badiou, publiée il y a quelques mois. (Je n’ai pas beaucoup plus d’estime pour Nicolas Sarkozy, mais j’évite de le faire publier chez Gallimard en revendiquant une affiliation universitaire.)

    Les passages les plus affligeants sont, effectivement, ceux sur le monde anglo-saxon. Je réside en Écosse, et encore, dans la poche aristocratique de la capitale ; le socialisme britannique chez moi, c’est trois partis, et c’est pas de la figuration : le Socialist Party a l’étoile rouge sur son drapeau, ses posters et ses bulletins de vote. Alors quand je lis que ces salopards d’Anglo-Saxons ne comprennent rien à la lutte pour l’égalité (alors que Robert Owen et les levellers ne sont pas vraiment Bretons), je me marre.

    Malgré le rapprochement (bien vu) entre l’argument de Todd sur la décomposition culturelle nationale et ce qu’en disait Maurras et le cercle du Félibrige, je ne sais pas si l’étiquetage de Todd à l’extrême-droite est correct : le ton du livre est clairement anti-élites, “sortez les sortants”, etc., mais l’argument sur le protectionnisme n’est pas vraiment assimilable au retour au Franc.

  6. Merci pour votre réponse argumentée.

    Certes E. Todd se disqualifie parfois avec des tournures à l’emporte pièce. Reconnaissons que généralement le chercheur médiatique agace car il vulgarise, simplifie… etc., mais cela dit, il apporte aussi un discours relativement accessible pour des non-politologues comme moi. D’ailleurs, les remarques de votre post posent en creux la question de la vulgarisation de la recherche, qui n’est pas des plus valorisées en France par rapport aux pays anglo-saxons.

    Certes les constats de E. Todd concernant le libre-échange ne sont pas nouveaux, néanmoins je trouve que sa « marotte » des fondements anthropologiques (la fin des idéologies, l’absence de repères structurants) corrélés à des spécificités démographiques (élite de masse) débouche sur un questionnement sociologique intéressant: quelles sont les représentations et les pratiques politiques de cette nouvelle classe des « éduqués supérieurs » ? Sont-ils si narcissiques qu’il le dit, quelle est leur conscience politique ? Comment votent-ils ? Si vous avez des références bibliographiques à ce sujet….

    Sur la question du protectionnisme, vous avez raison de dire qu’il ne suffit pas de dire « y a qu’à » dans un monde déjà trop globalisé pour pouvoir d’un coup retourner à une économie de marché nationale. Cela-dit, n’y a –t-il pas des poches de marché national à développer / relocaliser, notamment dans le cadre de la nouvelle opportunité industrielle fondée sur les énergies renouvelables (cf. Rifkin et Lester Brown qui parlent « relocalisation » grâce à la Green Economy) ?

    Salutations

  7. @ phnk : il sera donc intéressant d’étudier l’accueil de la traduction de ce livre outre-manche, si elle doit exister un jour.

    Pour le reste, vous remarquez fort bien qu’E. Todd se garde bien d’en appeler à un retour au Franc – ce serait d’un ringard tel que cela dévaloriserait par trop son discours et le ramènerait à un combat dépassé -, mais je me permets de vous rappeler aussi qu’il a existé dans l’histoire européenne du dernier siècle une version « continentale », « européenne », de la protection (au sens militaire et économique) contre la « ploutocratie anglo-saxonne » (articulée en l’occurrence à une vision « impériale » de la France); vous avez bien sûr reconnu le discours des années 1941-45 sur l' »Europe nouvelle ». Je ne dis pas qu’E. Todd s’inspire, directement ou indirectement, de ce genre de vision (datée), mais je trouve par contre qu’il circule (intellectuellement) sur une voie parallèle sans d’ailleurs s’en rendre compte pleinement, en toute bonne foi républicaine me semble-t-il. Protectionnisme, dénonciation d’élites ploutocratiques et vision caricaturale à souhait d’une prétendue culture (unifiée?) anglo-saxonne me paraissent constituer un mélange douteux qui ne peut pas me rappeler quelque chose que je préfèrerais oublier.

  8. Accord plein et entier avec cette lecture de Todd. A force de vouloir imiter – c’est grossier même tant c’est gros… – Christopher Lasch il n’arrive qu’à être une sorte d’Alain Minc de la pensée républicaine. Pauvre Lasch, pauvre républicanisme…

  9. E.Todd, penseur d’extrême droite? Vous y allez un peu fort quand même … N’y a-t-il pas quelque problème à répondre à la caricature (vous lui reprochez ses raccourcis) par un procédé identique? « Bonne foi républicaine » ou non, l’accusation est terrible, d’autant que la pensée d’extrême droite en France depuis Dreyfus est associée à l’antisémitisme et au nationalisme intégral d’un Maurras.
    Du coup votre démonstration perd de sa force.

  10. @ js : je n’étais pas du tout a priori sur cette idée d’une parallélisme entre cet écrit d’E. Todd et une pensée d’extrême-droite lors de ma première lecture de l’ouvrage il y a quelques mois, mais cette idée m’est venue en relisant le texte et en essayant de trouver dans l’histoire des idées des gens qui tenaient des propos similaires. La violence de l’attaque vis-à-vis de la personne de N. Sarkozy pouvait déjà intriguer et renvoie à une forme ou une autre d’extrémisme (en même temps, félicitons-nous de la liberté d’expression qui règne en France!), mais la description des maux de la société française, résumée p. 17-18, ressemble pour le moins assez pour que je le remarque à ce qui fut – et demeure – l’un des discours possibles de l’extrême-droite. Le lien entre extrême-droite et antisémitisme est bien sûr avéré en France depuis l’Affaire Dreyfus, et E. Todd se garde bien de s’approcher, ne serait-ce qu’un instant dans ce livre, d’une telle association, ni d’ailleurs de toute autre forme répudiée par l’histoire de différence valorisée entre les hommes. Je dis bien qu’il y a parallélisme, et non identité. (Un pur libéral à la Hayek, qui voit de la « servitude » dès qu’il existe un État pour défendre les intérêts d’un groupe social en particulier, pourrait toutefois lui reprocher de valoriser le sort des Européens par rapport à celui des Chinois ou des Indiens, mais, au regard d’un tel libéral, tous les discours politiques largement rendus publics « font passer la Corrèze avant le Zambèze » pour reprendre l’expression de R. Cartier du début des années 1960, et en cela E. Todd n’est pas original du tout.)

    Pour le côté « caricatural » de mon propos, je ne crois pas l’être autant que cela; déjà en rendant compte de cet ouvrage, plutôt que de le traiter simplement par le silence (comme je ne parlerais pas ici du dernier opuscule d’Alain Minc ou d’une autre tête de gondole à la FNAC), je le prends relativement au sérieux. Le livre se veut lui-même fondé sur du savoir établi, il est doté d’ailleurs d’un appareil critique qui indique au lecteur qu’il s’agit ici de science. E. Todd ne cesse d’ailleurs de s’autodésigner comme historien, comme savant plus généralement. Il pose à l’oracle savant. C’est bien sûr vrai par ce qu’il a lu, par les nombreuses références qu’il cite (qui sont loin d’être toutes inintéressantes), mais son raisonnement général ne tient pas deux minutes à l’analyse. Son anthropologie comparée, et surtout les conclusions sur certains faits d’actualité qu’il en tire, possède autant de valeur scientifique pour moi que la phygiognomonie de Lavater avec son lien inné entre la forme de la tête d’une personne et son caractère. Je m’étonne du coup de l’accueil public que l’on lui fait, et je me crois en droit de l’attaquer vivement. Un démontage ligne à ligne du propos serait bien sûr plus sérieux de ma part, mais quel intérêt? Dans le fond, toutes les personnes intéressés à la question savent d’avance que d’E. Todd, il ne faut rien attendre; on doit donc le laisser causer dans son monde, celui de la polémique médiatique. Comme le rappelle J. Bouveresse quelque part à propos des « Nouveaux philosophes », ce n’est pas parce que dès le départ, dans les années 1970, des philosophes professionnels ont décrit en détail la mauvaise qualité du produit ainsi mis sur le marché des idées que cela a eu quelque effet que ce soit. Les chiens universitaires aboient, la caravane médiatique passe et passera. E. Todd continuera à publier d’autres ouvrages quelque soit le niveau de critique rationnelle à laquelle on le soumettra. Simplement, je veux simplement indiquer ici que je ne suis pas dupe, et sans doute d’autres avec moi.

  11. @ Jean-Baptiste (quelques commentaires plus haut): mon analogie ne visait pas du tout à assimiler en quoi que ce soit N. Sarkozy et le fascisme, mais à montrer que la méthode d’E. Todd était classique : pour lui l’élection de N. Sarkozy est tellement désagréable qu’il en fait l’aboutissement d’un processus séculaire qui devait mener à cette catastrophe-là, comme, pour d’autres, la Prise de la Bastille le 14 juillet 1789 résulte d’un complot maçonnique commencé au Moyen-Age ou peu s’en faut.

    Qu’E. Todd s’inscrive plutôt à gauche de l’échiquier politique ne ressort pas clairement de l’ouvrage dont il est ici question : les propos sur le PS y sont presque pires à tout prendre que ceux déjà à la limite de l’insulte envers le leader de l’UMP. Il n’est donc pas loin de l’idée d’« UMPS », qui vous me l’accorderez fait assez extrême droite tout de même.

    Ps. Désolé pour le retard dans ma réaction, votre commentaire a été mis dans les spams où je viens de le repêcher.

  12. Cher Christophe,
    vous dites dans votre dernier commentaire à propos de Todd : « Il n’est donc pas loin de l’idée d’“UMPS”, qui vous me l’accorderez fait assez extrême droite tout de même. »
    Or il me semble qu’un certain François Bayrou s’est fait le héraut de la dénonciation de ce duopole (mais moins du néolibéralisme et du libre échange toutefois…), et que malgré ce que pensent les Tapie et autres Minc, il n’a franchement rien d’un Le Pen Light. L’accusation est aussi présente à l’extrême gauche avec l’idée que le PS gouverne peu ou prou comme l’UMP.
    Il n’y a rien de particulièrement « nazillard » dans le fait de dénoncer, comme le fait maladroitement Todd, la convergence de l’UMP et du PS sur le néolibéralisme et le libre-échange.

  13. @ SL : vous avez raison: en soi, la seule dénonciation de l' »UMPS » ne suffit pas, mais quand elle s’accompagne de tout ce qu’on trouve dans le texte de E. Todd d’éléments qui se rapprochent de ceux qu’on trouve par ailleurs à l’extrême droite (attaques ad hominem, déploration d’un ordre perdu, lien entre un ordre économique mondial et une culture particulière, etc.), je me sens en droit de noter le parallélisme troublant.

    S’il n’était que je n’aime guère ce terme, je pourrais dire qu’E. Todd fait partie d’un plus vaste tournant « populiste » au sein du discours politique français, dont F. Bayrou et O. Besancenot chacun dans son genre essayent de pimenter leurs propos. Dans ces deux cas, toutefois la géographie politique qu’ils proposent m’apparait plus saine que celle proposée par E. Todd.

    O. Besancenot dénonce tout le monde à sa droite (en partant du PCF et du nouveau Parti de la Gauche), mais en ne reniant pas son appartenance à un plus vaste camp du progrès social (où tout le monde est dans l’erreur stratégique ou la renonciation absolue, sauf lui et son parti); quant à François Bayrou, il dénonce à la fois les erreurs de l’UMP et du PS (et leurs chefs respectifs), tout en ayant dit en même temps qu’il y avait des gens (c’est-à-dire en clair des élites politiques) à droite et à gauche sains et propres à se rallier à son blanc panache! Il se peut cependant qu’il se soit radicalisé depuis.

    Pour lever toute ambigüité, je n’ai absolument rien contre un débat public sur les vertus et les vices du libre-échange, débat que je n’assimile pas du tout à une résurgence nationale-socialiste, mais je pense que la manière d’articuler les questions que nous propose E. Todd dans son livre constitue une impasse si l’on veut avancer sur ce point. Comment un « spécialiste » de la diversité des anthropologies familiales, tenant incidemment des propos de comptoir sur les élites politiques de la majorité (UMP) et de l’opposition (PS), peut-il faire autorité en ce domaine?

  14. C’est toujours amusant de lire un universitaire qui se paye la fiole des journalistes (presque un passage obligé) et qui termine son billet en caricature de sa propre critique : à la fin, il y a les fascistes et les autres !

    Todd a écrit un essai et pas une thèse, la démonstration a forcément des failles. Il reste tout de même une analyse des maux français très pertinente, et une voie plutôt originale (le protectionnisme) pour remédier aux dégâts de l’émergence de la Chine, de l’Inde ou du Brésil sur notre économie et notre modèle social, là ou toutes les recettes libérales (flexibilité, moins d’état, moins d’impôts, tout business, etc.) a déjà été testé… et a déjà échoué.

  15. @ Jib : certes E. Todd écrit un essai, une intervention dans l’espace public, mais il revendique un aspect « scientifique » à son travail, du coup je ne peux que remarquer qu’il « déparle » de ce point de vue.

    Par ailleurs, du point de vue stratégique, je doute qu’un tel avocat du protectionnisme puisse faire avancer la cause défendue. Il essaye de mettre sur agenda l’idée d’une discussion sur ce point – ce qui est sans aucun doute possible louable vu la situation actuelle où il faut tout rediscuter vu les résultats des politiques poursuivis jusqu’ici -, mais il n’a pas du tout les « capitaux scientifiques » (économiques en particulier) nécessaires à un tel combat a priori difficile.

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