Hadopi toujours et encore.

Ce matin, débat dans le « 7-9 » de France-Inter, entre Pascal Nègre, le PDG d’Universal soutenant la loi Hadopi en sa forme actuelle et Françoise Benhamou, une économiste préposée à la défense de l’idée de licence globale. Dans le feu de ce petit débat, voilà que, pour contrer l’idée honnie de licence globale, modulée de plus par niveau de téléchargement telle que proposée par F. Benhamou, le PDG d’Universal en est venu à prétendre que cela supposerait pour répartir les revenus entre artistes de savoir exactement ce que chaque internaute sous licence aurait écouté par « sondage », et donc  : « c’est-à-dire que vous allez fliquer Internet » (cet échange clôt la première partie du débat). Je n’en crois pas encore mes oreilles, j’ai vérifié cette phrase en allant réécouter le débat… Mais alors, comment croit-il que la Loi Hadopi puisse avoir quelque effet, d’abord « pédagogique », que ce soit – si elle en a – sur les pratiques de téléchargement illégal qu’elle entend combattre (et non éradiquer, n’est-ce pas?), sinon par un contrôle accru de toutes les opérations effectuées par tout un chacun sur Internet? Mystère, mystère, mystère! En tout cas, le PDG d’Universal ne tient pas tout de même à être comparé à un vulgaire dirigeant du PC chinois aux yeux des auditeurs de France-Inter, c’est déjà ça de pris! Il endosse même à fronts renversés l’argumentation de la plus grande liberté possible. « L’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu », vous me le copierez (à la plume sur un cahier) cent fois, c’est libre de droits.

Par ailleurs, je rappelle à notre ingénu propagandiste que, depuis la vulgarisation de la cassette audio il y a quelque temps déjà, des supports physiques sont taxés pour copie privée, si j’ose dire d’office, même si on ne copie rien dessus qui soit soumis à copyright (des enregistrements de sa propre voix, ou plus récemment pour d’autres supports taxés d’office, ses propres photos par exemple… et non des tombereaux piratés de mp3 dont à vrai dire on n’a rien à faire!), et là les organismes préposés à cet office savent répartir avec justice je veux le croire les revenus qui proviennent de cette copie privée (supposée d’office pour tout acheteur de tels supports). Cet argument invalide son argument selon lequel la licence globale ferait payer tous les abonnés à Internet y compris ceux qui ne téléchargent pas de musique – c’est déjà le cas avec la redevance pour copie privée pour de nombreux supports physiques. Je lui rappelle aussi qu’un sondage fait dans les régles de l’art donne une idée aussi juste des ordres de grandeur d’un phénomène social qu’un recensement exhaustif (qui lui serait assimilable effectivement à un « flicage » si on veut prendre ce terme en mauvaise part) , et je ne vois guère en quoi le téléchargement via une licence globable échapperait à une telle mesure possible des ordres de popularité entre artistes (il est vrai par contre qu’un sondage ne dira jamais qu’une chanson a été téléchargée une fois en tout et pour tout, sauf à tomber au hasard dessus, mais pour les  flux significatifs de téléchargement, cela doit logiquement fonctionner sans être obligé de surveiller l’activité de tous les détenteurs de la licence globale.) Je passe sur l’idée  de P. Nègre qui préfère priver d’Internet plutôt que soumettre à amende (d’un montant fixe) les tricheurs parce que cela permettrait en payant l’amende à chaque  fois qu’ils se font prendre aux riches de tricher plus que les pauvres – idée « sociale » s’il en est, voire même « partageuse », qui ne me semble guère d’actualité dans le reste de la législation française. Là encore, quelle bonne idée, Monsieur le Président d’Universal,  de vulgariser cette idée si généreuse qu’elle en est presque gauchiste!

Enfin, je me reprocherais de ne pas signaler ici pour mémoire qu’une super-majorité du Parlement européen a voté récemment un rapport d’initiative (certes non contraignant en quoi ce soit) qui indique bien que l’accès à Internet est en train de devenir dans les pays développés un droit fondamental  de l’individu. (On pourrait d’ailleurs dire, si on se sent d’humeur maussade, que ce droit lui-même annonce des formes nouvelles de gouvernementalité des conduites : un chômeur  ou tout autre administré invité à télécharger son formulaire Cerfa certifié sans accès domestique à Internet et imprimante relié à son ordinateur est-il encore un citoyen respectable?)

Cette loi Hadopi va rester dans les annales, et le PDG d’Universal en sera l’un des héros.

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2 réponses à “Hadopi toujours et encore.

  1. Monsieur,

    Je suis globalement d’accord avec votre article, c’est rare, donc autant le préciser d’emblée ! En revanche, poser la question de savoir si un chômeur qui ne peut envoyer sa fiche par internet n’est pas respectable est à mon sens injuste. Aujourd’hui la quasi totalité des Français sont équipés en multimédia ( et je ne parle pas des téléphones cellulaires !); quand on voit la dimension que prend internet, ses possibilités et ses facilités, un chômeur qui n’a pas d’ordinateur se met en retrait du système et doit donc en assumer les conséquences. On en lui demande pas d’avoir le dernier Mac et une connexion ADSL, il peut simplement se rendre dans un « cyber café », s’ouvrir une adresse sur Gmail et terminé ! Cout de l’opération 2 euros TTC. Rajoutez 0,5 centimes pour imprimer un document. Ce n’est même plus le prix d’un sandwich ! Fichtre ! Les lois ne sont pas faite pour des cas particuliers, je serai curieux de savoir combien de chômeurs n’ont ni ordinateur et ni internet ! L’Europe a fait le pari de la modernité, c’est toujours audacieux, cela fait souvent grincer des dents les grincheux, mais c’est ainsi…Au départ personne n’avait de voitures…aujourd’hui même les chômeurs en ont ! Ils s’y habitueront !

  2. @ Jean-Baptiste : ce que je voulais dire, c’est justement que l’accès à Internet est en train de devenir une obligation sociale (un « fonctionnement » comme dirait A. Sen obligatoire dans notre société comme se vêtir pour sortir dans la rue), on pourrait le regretter du point de vue philosophique selon lequel cette façon de se rapporter au monde peut aussi être vue comme une contrainte nouvelle à laquelle plus personne ne peut échapper. Votre réaction en est d’ailleurs une preuve, puisque vous me prouvez qu’aujourd’hui, il faut vraiment être un peu de mauvaise composition pour ne pas avoir accès à Internet quand on se trouve être chômeur.

    Vous avez sans doute raison pour ce qui concerne la plupart des gens sans emploi faisant partie de la grande masse des gens ordinaires, plus particulièrement s’ils sont jeunes (moins de 30 ans), mais vous oubliez cette minorité de chômeurs qui, par exemple, ne savent pas lire ou écrire, ou, celle, moins grave tout de même, qui n’ont jamais eu affaire à un écran d’ordinateur de leur vie. Ils existent ceux-là aussi, et justement des mesures comme le RSA visent à leur trouver un travail plus facilement. Si accéder à Internet devient le lieu « normal » du marché du travail, et de la vie sociale en général, ces gens en seront exclus. On parle d’ailleurs officiellement de « fracture numérique » à ce sujet (sur le modèle de la « fracture sociale » de J. Chirac en 1995), ou d' »alphabétisation numérique » à garantir à tous. En même temps, les personnes qui s’occupent de ces segments peu qualifiés du marché du travail sont bien conscients des contraintes qui pèsent sur ces publics.

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