Un poisson d’avril: la moralisation du capitalisme.

Déjà le 1er avril 2009. Le taux directeur de la BCE baisse plus vite que les prétentions « réformatrices » de nos Ministres de la Recherche et de l’Education, c’est dire le spleen qui m’étreint.

Il est difficile d’échapper ces jours-ci au grand show médiatique international sur la nécessaire refondation du capitalisme, sur sa moralisation à venir. En France, pour parer à l’indignation de la population (du moins à en croire les médias), le gouvernement vient de prendre d’urgence un décret destiné, non pas à faire payer les responsables comme le proposait bien imprudemment N. Sarkozy dans son discours de Toulon de l’automne dernier, mais à les empêcher de se payer un peu plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici sur la bête (blessée par leur faute) quand l’Etat brancardier la prend à notre charge.

Tout le monde semble tomber des nues. Ah bon, semble-t-on dire dans les médias, certains responsables de grandes entreprises et certains salariés du secteur financier sont payés chaque mois que Dieu fait des dizaines de fois, voire des centaines de fois plus qu’un salarié à plein temps au salaire minimum. Les mêmes ont souvent de surcroit des avantages financiers et matériels qui les écartent de 99% des autres agents économiques du pays. Certains seraient même prêts à dissimuler une part de leur butin dans des paradis fiscaux. Ah bon il y a des paradis fiscaux? Où ça? Au Bhoutan? Ah bon tout le capitalisme industriel et financier français et mondial y trouve ses relais? Non, ce n’est pas Dieu possible? Le monde actuel – celui de 2009, pas celui de 1899 – serait donc en proie à des gens qui aimeraient l’argent, n’aimeraient pas payer leurs impôts et n’aspireraient pas à vivre comme le commun des mortels que nous sommes. Que K. Marx, R. Hilferding, T. Veblen et quelques autres  nous pardonnent d’avoir douté si longtemps! Quelles découvertes surtout quand elles viennent faire la une de médias qu’on a vu moins intéressés par ces sujets que par le prix de l’immobilier, le salaire des (petits, petits, petits) cadres, le classement des lycées et des hôpitaux. Il y aurait quelque chose qui ressemblerait à des (vrais) privilégiés au dessus de nous tous! Non, je croyais que cela n’existait plus depuis la Nuit du 4 Août 1789! Pas possible, comme du temps des Bourbons ou des Romanov! Et la liste est publique? Mise à jour chaque année par Fortune pour les meilleurs d’entre eux…

Il faudrait tout de même que ces écarts de rémunération trouvent quelque justification. Officiellement, c’est la récompense d’une efficience hors du commun, ce sont « les meilleurs »  (l’aristocratie dirait Aristote, donc les plus vertueux), et, si on les taxe trop, ils partiront à l’étranger.  Efficience hors du commun? Les meilleurs?  Passe encore en temps normal, quand la souffrance sociale  et les dégâts écologiques de toute cette excellence ne comptent pour rien, mais quand l’Etat brancardier court de salle en salle pour sauver ce qu’on peut sauver…. Quand ces justifications par l’efficacité (il y en a d’autres : la responsabilité, l’émulation, la créativité, etc.) font défaut complètement comme lors de cette crise économique, où actionnaires, salariés et  contribuables seraient en droit de demander qu’on châtie les responsables de leurs déconvenues, on fait semblant de s’offusquer. On peste, on condamne : j’ai été frappé d’entendre il y quelques jours à peu prés le même discours chez la représentante patronale autorisée et chez le tribun du peuple en devenir. O. Besancenot,  F. Parisot, même combat, à bas les patrons voyous! Sarkozy avec nous!

On peut dire plus froidement qu’on assiste à ce qu’on appelle en terme politiste à une mise en agenda du problème des écarts de rémunération et plus généralement de l’accroissement des inégalités suite aux logiques des marchés globalisés et libéralisés, de celui des paradis fiscaux, et de bien d’autres thèmes connexes qui auraient fait rêver les activistes qui ont fondé ATTAC il y a une dizaine d’années. On aura déjà constaté que le mot de capitalisme est redevenu un mot acceptable pour décrire le contexte dans lequel il nous est donné de vivre. Il y a encore cinq ans, le mot même de capitalisme sentait bon son Dix-neuvième siècle et son Karl Marx, aujourd’hui le capitalisme existe, c’est déjà ça, d’ici que l’on reparle de grand capital, des 200 familles, et autres (supposées) vieillleries il n’y a que quelques pas à faire encore. Certains pourraient même se laisser aller à relire une encyclique de Jean-Paul II de 1991. Pourvu qu’on n’aille pas jusqu’à rééditer Viviane Forrester…

De toute cette agitation, il ne ressortira pourtant pas grand chose. En effet, en dehors des « croyants » de longue date qui s’étaient organisés pour dénoncer ce capitalisme-là et pour lutter contre lui (ATTAC ou Trasparency International pour citer deux versions assez éloignées  idéologiquement de la critique organisée de ce « capitalisme de casino »), quelles autres forces sont réellement intéressées à la controverse? Tout un chacun, me direz-vous. On n’aime guère savoir que sa banque vous fait payer cher des agios pour un découvert tout en allant joyeusement perdre son capital à vouloir faire la maline sur le grand casino mondial où elle se fait plumer par plus maline qu’elle; on se sent un peu amer à envisager (en pur « ricardien ») la future hausse de sa feuille d’impôt (avec en plus son blocage salarial si l’on est fonctionnaire de catégorie A) pour payer la dette publique accumulée; on se sent énervé de cette aversion à la solidarité de ces enrichis quand on croise le SDF au bas de chez soi qui serait mieux dans un lieu de soin psychiatrique; on enrage sans doute d’être victime de la conjoncture  économique;  mais 99% de la population française ressentirait-elle même de la haine pour ces pratiques, selon des justifications diverses allant du libéralisme classique du petit patron propriétaire au communisme du « partageux » en passant par le catholicisme social ou l’éthique républicaine,  que rien ne se passerait encore. Philippe C. Schmitter l’explique bien dans un texte récemment paru  portant sur la méthodologie de la politique comparée: c’est là le danger d’une vision appuyée sur l’individualisme méthodologique de la réalité, ce n’est pas parce que tous les esclaves de Rome n’aiment guère leur esclavage  que celui-ci peut être aboli ou parce que des millions de Chinois aspirent en 2009 à une forme de démocratie libérale qu’ils peuvent espérer l’obtenir.

Plus concrètement, à Londres, il y a eu ces jours-ci quelques dizaines de milliers de manifestants; toute la population britannique, pourtant dûment indignée par le comportement des quelques joyeux « barons voleurs » britanniques (comme l’ex-dirigeant de la RBS) via ce que lui apprennent de  ces affaires les médias, n’est pas descendue dans la rue à cette occasion. Ce sont les habituels « activistes » qui sont descendus dans la rue. On a rapporté qu’un professeur d’université a même été sanctionné pour avoir tenu des propos bien sentis sur les banquiers. Gordon Brown a pu admettre avoir été quelque peu léger comme Ministre de l’Economie du Royaume en ne se lançant pas dans une entreprise de meilleure surveillance de tous ces marchés financiers dont la City de Londres constitue pourant l’un des centres pluri-séculaires , sans que cet aveu ne provoque un éclatement de sa majorité parlementaire,  un soulèvement populaire, ou tout au moins un éclat de rire général digne de Rabelais.

J’ai du mal à ne pas faire aussi l’analogie en ce jour avec la situation que j’ai vécu en 1992-93 en Italie. Sous le coup des enquêtes judiciaires, qui authentifiaient ce que toute la population savait depuis au moins les années 1970, la classe politique italienne et aussi entrepreneuriale (comme R. Gardini qui se suicidera) est délégitimée pour voir ainsi sa corruption étalée au grand jour. Mais, même à ce moment d’effervescence sociale, les choses se passent plus dans les médias, dans les prétoires que dans la rue. On appelle cela « Révolution », on parle de « Seconde République », d’ère nouvelle. On s’excite dans les revues et les livres sur une  Italie refondée par le régne de la loi égale pour tous. Il y aura quelques manifestations, mais qui ne mobiliseront jamais de grandes foules (même si elles ont été souvent montrées ensuite dans les documentaires sur cette époque pour leur charge « symbolique » dans le récit de la crise). Il y aura certes  un bouleversement électoral, mais tout rentrera bien vite dans l’ordre des choses. La « liberté » l’emportera. En effet, le mouvement anti-corruption comportait sans doute dans la ville de Milan à la veille des événements une centaine de personnes (j’avais d’ailleurs assisté à l’une de leurs réunions catacombesques…); en juin 1993, le leader du mouvement anti-corruption milanais, Nando della Chiesa, le fils du général Della Chiesa, sociologue universitaire, échoua largement dans sa tentative d’emporter la mairie de Milan – parce que S. Berlusconi, pas encore pourtant sous le coup des enquêtes judiciaires qui l’énerveront par la suite contre les juges « tous malades mentalement », fit donner toute son artillerie lourde médiatique au profit des fantassins de la Ligue du Nord. On connait la suite. Par ironie de l’histoire, Mario Chiesa, le premier policien arrêté par les juges en 1992, vient de se faire arrêter de nouveau en ces jours de fin mars 2009 par les carabiniers dans une affaire liée à l’éco-mafia.

La leçon que j’en tire est la suivante : une mise en agenda d’un problème aussi enraciné  dans l’ordre économique et social que la « criminalité en col blanc » ou ses formes « grises » (paradis fiscaux, rémunérations opaques) ne peut avoir d’effets durables que si des forces politique et / ou sociales – en pratique des masses de gens organisés – étaient déjà présentes auparavant sur ces sujets. Malgré tous les efforts de spécialistes des dérives de la finance et des  petites organisations spécialisées dans ce domaine (qui ont enfin accès aux médias ces jours-ci), la population en général en est encore à découvrir à cette occasion les délices de ce capitalisme-là.

Il ressemble d’ailleurs fort à celui décrit il y a des lustres par J. K. Galbraith dans le Nouvel Etat Industriel. Tous ces personnages dont les rémunérations, les Stocks-Options, les Parachutes Dorés, Retraites Chapeaux et autres Golden Hellos, nous scandalisent, quel est leur statut vis-à-vis du capital? Ce sont tous des « managers », ils sont ce que nous aurions pu choisir d’être si nous avions choisi d’autres voies et que nous y avions réussi,  ils ne sont pas  pour la plupart propriétaires des moyens de production, même s’ils aspirent clairement à l’être (via les stocks-options par exemple). En somme, cela ressemble à la fable bien connue de l’intendant dépouillant les châtelains de leurs biens au fil des siècles à force de les bien gérer.

Le spleen vous dis-je.

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