We, the Leaders of the Group of Twenty.

keep-calm-and-carry-on-redLe sommet du G20, qui s’est déroulé à Londres en ce tout début d’avril  a donné lieu dans la presse française à une petite brise d’euphorie printanière, Libération a même titré  vendredi 3 avril en se voulant amusant, « Un sommet pas vain » laissant entendre que cette réunion avait accouché de quelques décisions susceptibles d’améliorer le sort du monde. Cet enthousiasme était toutefois démenti par la lecture dans le même journal des commentaires  par des spécialistes de chaque sujet des décisions prises, qui allaient plutôt dans le sens inverse. Le Monde, qui titra le même jour (daté du 4), « Le G20 pose les nouvelles règles du capitalisme mondial », était un peu sur la même ligne. C’est génial en général, mais douteux en particulier, illustrant encore une fois la maxime durkheimienne selon laquelle « le tout n’est pas la somme des parties ».  Insatisfait par la traduction du « plan historique » publié par le Monde (p. 8), j’ai eu la curiosité d’aller lire directement le communiqué final du G20, qui sonne mieux dans son idiome original. Il commence par un point 1 disant : « We, the Leaders of the Group of Twenty, met in London on 2 April 2009 » (non reproduit dans la traduction du Monde). Nous sommes bien loin du « We, the People… ». Passons, rappelons toutefois que ce G20 avait d’abord été institué dans la foulée des crises financières qu’avaient connu les pays asiatiques à la fin des années 1990. A en juger par ce qui s’est passé depuis, on ne peut pas dire que son effet sur la stabilité économique et financière du monde a été évident.

Je laisserais aux économistes le soin de déterminer si les mesures annoncées sont pertinentes pour atteindre les buts que le G20 se fixe. Je réagirais seulement ici en politiste, attentif aux rapports de force entre acteurs.

Première remarque, si l’on suppose que l’ordre dans lequel les choses sont dites possède quelque importance au moins rhétorique, on remarquera que l’aspect « relance coordonnée » l’emporte nettement sur l’aspect  « régulation financière ».  Après l’exorde (point 4 à 5) qui affirme à quel point la situation est grave au niveau de la planète, à quel point il faut agir de concert pour le bien des « hard-working families » partout dans le monde et comment il faut agir, on passe toute de suite aux mesures de relance (point 6 à 12), d’ailleurs déjà présentes en conclusion de l’exorde  avec des chiffres destinés d’évidence à épater les commentateurs (point 5). Ici aucun superlatif n’est assez fort, et on promet rien de moins que « the largest fiscal and monetary stimulus and the most comprehensive support programme for the financial sector in modern times » (point 9). Ces premiers points font indéniablement penser à l’affirmation (au moins en intentions) d’un keynésianisme à l’échelle mondiale. Cela sent bon la rhétorique nord-américaine. « Yes We Can », n’est-il pas?

La suite est consacré à la régulation du secteur financier (point 13 à 16), à la refonte du rôle des organisations économiques internationales (point 17 à 21), à la lutte contre tout protectionnisme commercial ou financier (point 22 à 24), et enfin à assurer tout de même un peu de justice (sociale) dans ce bas monde et un minimum de soutenabilité écologique à tout cela (  « Ensuring a fair and sustainable recovery for all »,  point 25 à 28). Le moins que l’on puisse dire, c’est que le « Green New Deal » attendra, les contraintes écologiques de soutenabilité sont juste évoqués in fine (point 27 et 28). Le point 26 constitue à mon sens une illustration de l’esprit général des dirigeants ici réunis face aux problèmes du vulgaire :

« We recognise the human dimension to the crisis. We commit to support those affected by the crisis by creating employment opportunities and through income support measures. We will build a fair and family-friendly labour market for both women and men. We therefore welcome the reports of the London Jobs Conference and the Rome Social Summit and the key principles they proposed. We will support employment by stimulating growth, investing in education and training, and through active labour market policies, focusing on the most vulnerable. We call upon the ILO, working with other relevant organisations, to assess the actions taken and those required for the future. »

Si on n’avait pas l’habitude de cet usage du terme « humain » pour désigner en pratique la partie de l’humanité qui ne vit que d’un travail peu rémunéré et peu assuré de durer toujours,  et qui a le mauvais goût de former de plus une famille et d’avoir des enfants, on s’étonnerait. Le paragraphe renvoie d’ailleurs à l’idée de relance qui créera des emplois pour ces « humains », ainsi qu’à des politiques actives du marché du travail, mêlant ainsi approche nord-américaine et approche nordique du problème du sous-emploi de la force de travail. On serait toutefois tenté de demander : mais alors qui sont les « non-humains »  auxquels le reste de ces déclarations sont destinées?

L’ordre des propos est donc déjà significatif : n’oublions tout de même pas les humains et la nature, cela pourrait faire jaser quelques bonnes âmes, semble avoir été la pensée des rédacteurs du texte lorsqu’ils l’ont finalisé.

Deuxième remarque, le contenu en général est des plus clair : il s’agit de revenir  au plus vite à la normale de ce qu’on a appelé depuis  20 ans  la « mondialisation ».  Il s’agit clairement de continuer comme avant : on vise à retrouver au plus vite une forte croissance de l’économie mondiale appuyée sur une ouverture continuée des économies.  Si j’ai bien compris, le G20 se promet de revenir rapidement à 4% de croissance annuelle (point  6, qui affirme dans la foulée que cela va favoriser la transition vers une économie verte… c’est aussi la « Semaine du Dévoloppement Durable »). Le protectionnisme est donc vivement condamné, et l’on se promet de conclure le cycle de négociation commerciale dit de Doha au sein de l’OMC. On peut douter de la réalité des promesses faites et du suivi des mesures prises (mais le dernier point  du communiqué devrait nous rassurer, point 29), cela n’empêchera pas peut-être du protectionnisme de çi de là dans les faits, mais le G20 réaffirme la prééminence de la conception libérale du commerce mondial et aussi de celle tout aussi libérale de la circulation des capitaux, que rien ni personne ne doit entraver, même pas  un secteur financier que l’on reconnait être à la source de la crise en cours (point 13, c’est bien le moins).  Certains ont remarqué que les modifications promises des rapports de force entre Etats membres au sein du FMI et de sa manière de fonctionner annonçaient un « Déclin de l’Occident » (on lirait dans le point 20 un rééquilibrage au sein du FMI au profit de non-Occidentaux), c’est peut-être vrai, mais  le FMI, largement refinancé à ce que l’on croit comprendre , n’est pas là pour faire autre chose que rendre ce capitalisme-là – celui de la mondialisation en cours – soutenable par tous les Etats, y compris les plus pauvres. Ce n’est pas « No child left behind », mais « No State left outside », pourrait-on dire.

Ce texte marque donc bien le triomphe continué d’une vision du monde libérale, et une défaite totale des mouvements qui auraient voulu une « autre mondialisation » à influencer sur l’agenda public du G20.  Je me demande même si Naomi Klein ne pourra pas ajouter un autre chapitre à  son livre, La stratégie du choc, avec la réaction coordonnée à cette crise, qui, si elle suivait à la lettre les décisions annoncées, consisterait en un approfondissement de la mondialisation. On voit déjà sur le cas de la Lettonie ce que signifie par les temps qui courrent un aide financière du FMI – là encore, business as usual. (Cela ne me fera vraiment rire que lorsque les Etats-Unis seront soumis à ce genre de « thérapie »…) Si l’on se sent pleinement convaincu des vertus du libre-échange, on peut s’en féliciter, en comparant la situation avec celle des années 1930 (rappelé incidemment dans le communiqué par la formule : « the historic mistakes of protectionism of previous eras », point 22); dans le cas contraire, on pourra noter que le G20 a soigneusement éludé ce qui empêcherait à (moyen) terme la croissance matérielle infinie de l’économie de marché de perdurer sans heurts à l’échelle mondiale (que faire par exemple de la pénurie de matières premières qui ne manquera pas de réapparaitre en cas de retour à une forte croissance?) ou qu’il postule que la croissance retrouvée bénéficiera à tous (ce qui suppose que l’humanité est destinée toute entière à atteindre un standard de consommation « à l’occidentale »). Si dans dix ou quinze ans, nous devions nous trouver face à une crise écologique incontrôlable à cette date, ce G20 apparaitra comme l’illustration d’une occasion perdue de réorienter toute la machine économique dans une autre direction.

Troisième remarque : en matière de régulation financière, le communiqué n’appelle à aucun moment à une réflexion de fond sur la validité de cette finance mondialisée (pour ne pas parler des déséquilibres économiques qu’elle couvre), on se contente de proposer de limiter « son exubérance », de la réguler pour utiliser le terme consacré.  Je n’épiloguerais pas sur les diverses listes validées par l’OCDE des « paradis fiscaux » non coopératifs (quatre petits Etats isolés au loin, dont 3 ex-colonies espagnoles  et un Etat asiatique ayant mal parlé de la mondialisation lors de la crise financière de la fin des années 1990), un peu coopératifs  (surtout récemment pour les plus connus : Suisse et Luxembourg) ou blancs comme neige de Davos (les grands Etats représentés au G20 et leurs dépendances directes genre Jersey). On se voit offrir là une démonstration (facile) du poids des différents acteurs dans le système international. On remarquera en passant que l’Union européenne, représenté par le Président de sa Commission, a accepté de voir blamer  certains de ses membres (Autriche, Belgique et Luxembourg, qui viennent d’entrer au purgatoire), tout en épargnant certaines dépendances des Etats directement présents au G20 (pas toutes : Monaco est quand même en liste grise).

Conclusion : le capitalisme est, selon les dirigeants des plus puissants Etats de la planète, l’horizon indépassable de notre temps. Autant pour tous ces joyeux rêveurs qui en annonçaient depuis cet automne la fin prochaine. Il va falloir faire avec.

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