Non à une Charte de bonne conduite des politistes…

Dans la plus récente lettre électronique envoyée à ses adhérents, l’AFSP revient sur une idée qui traîne depuis quelques mois d’une Charte de bonne conduite des politistes lors de, si j’ai bien compris, leurs interventions dans l’espace public. Cette Charte serait éventuellement adoptée lors du Congrès du 60ième anniversaire de l’AFSP à Grenoble. Cette idée semble avoir émergé à la suite d’un conflit – porté devant la justice  par l’un d’entre eux – entre deux collègues. Elle tient aussi à la condamnation en première instance d’autres collègues pour avoir écrit dans un ouvrage, se voulant de référence, une description d’un groupe politique considérée comme fausse par ce dernier.

L’idée de « Charte déontologique », un peu sur le modèle de celle des journalistes,  me parait pourtant à écarter : en effet,  pourquoi vouloir brider la liberté d’expression de collègues? Je sais combien il est énervant de voir tel ou tel pontifier dans les médias sur des sujets dont, par ailleurs, on peut savoir qu’il n’est pas vraiment spécialiste ou qu’il tient une position très isolée par rapport à la majorité des spécialistes du sujet en question, ou encore dont on s’aperçoit facilement à l’écouter ou le lire que ses propos sont cousus de « fil blanc » idéologique. Mais allons-nous alors exclure ce collègue de l’association professionnelle de la science politique pour manquement aux « devoirs » de sa charge, le blâmer? Il faudrait faire en quelque sorte la police… Il me semble que, déjà, le parcours du combattant que constitue la sélection pour accéder à un poste de politiste à l’Université, au CNRS ou aux rares autres institutions qui emploient des politistes comme chercheurs ou enseignants-chercheurs est tel que la police (au sens de Michel Foucault) est déjà fort bien faite. Si après cela, des collègues veulent se mettre au service d’une cause, ou décident d’aller dîner en ville ou au château pour obtenir charges et prébendes, que m’importe? Je tiens pour ma part que les grands auteurs des sciences sociales, économiques, politiques, juridiques sont tous des personnes inspirées par des idées fortes qui ne sont pas au départ (ni à l’arrivée) objectives, académiques, neutres en valeur, bien au contraire! Il n’y a pas que Marx qui soit orienté en valeur, tous les grands auteurs dans nos domaines le sont! Les modestes épigones que nous sommes pour la plupart ont droit aprés tout à leurs propres errements. (Je reconnais volontiers qu’il s’agit de ma part d’un plaidoyer pro domo, en tant qu’épigone!)

Je suppose aussi que cette idée de limiter les interventions dans les médias des politistes, dont se moquait déjà Jacques Ellul sous le nom de politologues dans les années 1960 pour leur capacité à tout commenter sans rien comprendre de profond et de vrai, tient aussi à l’idée de renforcer le poids social de ce qui peut alors être dit par les politistes. Si nous nous comportons en scientifiques, ce que nous dirons aura (à terme) autant d’impact que ce que disent les (vrais) scientifiques, semble être le raisonnement sous-jacent, nous ne serons plus cet ectoplasme disciplinaire gonglé à bloc comme le grenouille de la fable, représenté en plus dans les médias à forte audience par les pires (soit-disant) d’entre nous. S’il s’agit de cela,  mais je peux me tromper, c’est une belle illusion! Je lisais récemment dans Libération le portrait d’un spécialiste des ressources marines, un certain Daniel Pauly (Libération, mardi 14 avril, page 32, Portrait). Le journaliste Michel Henry rapporte le propos suivant de ce scientifique,  éminent nous dit-on, à propos des choix politiques en matière de pêche au niveau mondial : « C’est comme si les politiques avaient le choix entre des médecins et des sorciers, et choisissaient les sorciers. » Cela serait trop beau en effet si nos politiques se comportaient en zélateurs honnêtes des scientifiques. Ce n’est pas à nous, politistes, que l’on doit apprendre qu’une « Science », même dûment estampillé par les pairs et tout ce tralala dont nous n’entendons que trop parler ces temps-ci,  n’a au final que peu d’importance par rapport aux forces économiques et sociales à l’oeuvre dans toute situation. La Raison n’est pas maître de la maison commune des hommes!

Pour ce qui est donc plus humblement des interventions des politistes dans l’espace public, il ne faut pas se leurrer: les interventions que les médias demandent à certains d’entre nous ne servent en général qu’à confirmer les préjugés sur le sujet des acteurs des médias eux-mêmes.  J’en ai fait trés modestement l’expérience, et des collègues m’ont raconté leurs mésaventures en la matière. La banalité des propos des collègues intervenant dans les médias – en rupture souvent avec leur propre subtilité par ailleurs – tient beaucoup à cette demande de confirmation « scientifique », d’autorité, des médias eux-mêmes. De toute façon, si même l’ensemble des membres de l’AFSP se tenait à une attitude de réserve « scientifique » sur tous les domaines les concernant, il se trouverait toujours des substituts trop contents d’avoir alors leur heure de gloire. Ce qu’on pourrait appeler le « syndrome Nicole Bacharan », vous vous rappelez peut-être de cette américaniste, rendue célèbre pour un temps grâce à sa présence au bon endroit au bon moment le 11 septembre 2001, qui m’est devenue insupportable à force de l’entendre dire avec autorité  dans les médias ce que tout journaliste un peu formé aurait pu dire tout aussi bien en moins de mots.

Et puis, de toute façon, si l’on entend affirmer quelque chose dans l’espace public, qui serait la vérité scientifique de l’heure, et que cela gêne un pouvoir politique en place, il trouvera toujours pour vous contrer et vous renvoyer à vos chère études l’argument de votre orientation idéologique. Imaginons par exemple que des membres de l’AFSP se mettant au service du bien public et de l’intérêt général expertisent le redécoupage électoral à venir, et qu’ils démontrent par a plus b qu’il s’agit d’un bel exemple de « charcutage électoral », de « gerrymandering ». Quelle sera la réaction des pouvoirs publics, sinon l’accusation d’être au service de l’opposition? Et inversement, en cas de conclusion inverse au profit du pouvoir! On peut imaginer aussi que d’autres scientifiques démontreront par c plus d le contraire, à savoir la parfaite justice et équité du redécoupage, oeuvre d’une divinité bienveillante. Le grand jeu mortel autour du « cancer » jadis ou du « changement climatique » récemment ne nous a-t-il rien appris en la matière?

Plus sérieux me semble être alors l’argument de la protection contre des attaques judiciaires de la part de particuliers se plaignant d’être présenté sous un jour qui ne leur plaît pas. Respecter la Charte déontologique de l’AFSP voudrait dire recevoir son soutien associatif  en cas de procès en diffamation par exemple. Ici se pose un problème effectivement bien plus grave : la tendance  montante de certains acteurs de la vie publique à vouloir confisquer la parole qu’on peut tenir sur eux dans l’espace public. Elle est particulièrement nette en France, elle explique la timidité de la presse et l’existence de livres destinés à dire ce qu’on ne peut pas se risquer à écrire dans la presse. Ces livres, qui visent le scandale et le redoutent à la fois, sont en général « visés » par des avocats spécialisés qui s’assurent que l’éditeur et l’auteur ne risquent rien, sinon de devoir affronter un procès. Veut-on alors créer au sein de l’AFSP une cellule juridique qui examinerait toutes les publications des collègues pour vérifier qu’elles ne donneront pas lieu à procès? Que faire des blogs comme le mien ou des autres (trop rares) collègues bloggeurs? J’ai bien peur que, si nous commençons à raisonner dans de tels termes, nous finirons par ne plus rien écrire du tout sur le monde réel, ou nous nous réfugierons dans un art d’écrire du type que celui que préconisait Léo Strauss en d’autres circonstances. Heureusement, jusque là, les plaintes ont été aussi rares que l’audience des écrits des politistes est resté faible. Notre relative insignifiance sociale représente une meilleure  protection qu’une Charte aussi bien intentionnée soit-elle.

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8 réponses à “Non à une Charte de bonne conduite des politistes…

  1. Juste une petite précision : le jour où l’AFSP sera considérée comme  » proche du pouvoir » je veux bien vouer ma vie à la recherche ! On ne peut pas particulièrement dire que les chercheurs en Sciences Politiques soient de droite (sic !) alors, une charte de bonne conduite qui évite de diffuser la même rengaine…..Why not ?

  2. @ Jean-Baptiste : votre perception est externe à la discipline: vu de l’intérieur, j’ai bien l’impression que quelques collègues, qui se décriraient eux-mêmes comme sans orientation politique, apolitique, sans étiquette, objectif, etc., sont vus comme clairement de droite. Pour prendre un seul exemple, Dominique Reynié, un politiste qui n’est pas le dernier d’entre les collègues, dirige… la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), qui, comme vous le savez, constitue un des incubateurs d’idée de la droite républicaine. Je ne sais pas s’il se définirait comme de droite ou simplement comme au service du débat démocratique en France, mais il n’est sans doute pas assimilable à la gauche telle que vous l’entendez.

    Par ailleurs, sur la longue période (depuis 1948), la science politique organisée possède au sein de la vie intellectuelle française une tradition « libérale » très marquée, ou pour le moins, très anti-communiste. La situation a certes changé depuis ces lointaines années, mais ne croyez pas à une orientation univoque des collègues politistes ou politologues de l’AFSP: c’est bien plus divers que vous ne le croyez.

  3. Hier, au congrès de l’AFS, était discuté (pendant de longues heures interminables) le principe d’une charte, portant en particulier sur la nécessité de transformer les enquêtés en « participants » à l’enquête (avec la nécessité de tout leur dire sur l’utilisation de leur parole ou de l’observation de leurs pratiques) et sur l’idée que la sociologie se devait d’être utile socialement : pour des raisons très différentes, donc, mêmes processus de « juridicisation », même risque aussi, à mon sens, d’empiéter sur le droit d’enquêter… Est-ce que cela voudrait dire qu’il y a une parenté entre sociologie et science politique ? On nous aurait menti ?

  4. Ce ne sont pas tant les controverses doctrinales que l’orientation politique des politistes qui me dérangent : les chicaneries scientifiques trouvent parfois leur origine dans des conflits de personnnes et d’ambitions. De plus, traditionellement un certain nombre d’universitaires en science humaine sont engagés politiquement ou syndicalement.
    En revanche, je vous donnerai mon avis sur ce que j’appelle une vulgarisation de la science politique. En effet, dans certaines emissions télé et radio et dans des hebdommadaires, des spécialites parisiens d’un grand centre de recherche sur la vie politique française, pour ne citer qu’eux, sont omniprésents dans les médias. Par exemple, on retrouve toujours les mêmes têtes dans l’emission d’Yves Calvi. Ces spécialistes, dont je ne remets pas du tout en cause leur légitimité scientifique, parlent de politique comme dans une conversation ordinaire entre personnes n’ayant pas forcément fait d’études. Dire que l’absence de synthèse au congrès du PS à Reims en 2008 risque de favoriser le président Sarkozy et l’extrême-gauche n’est pas pertinent puisque n’importe quel citoyen qui suit un peu la vie politique aurait pu en tirer cette conclusion.
    A leur décharge, la zone de diffusion de leur propos est ouverte au grand public, à la différence d’une revue scientifque universitaire: leur propos doit être simplifié pour être audible. Le contenu de l’exposé du scientifique emprunte le style vendeur du journaliste avec des slogans et des idées accrocheuses.
    Toutefois, je vois quelques risques majeurs à cette vulgarisation de la science politique. D’une part, n’importe quel citoyen peut s’estampiller politiste sans en avoir les qualifications et le poste nécessaires puisque ce qu’il entend des spécialistes, il aurait pu le dire dans une conversation entre amis autour d’un verre. Le « parler de la politique » éclipse totalement ce qu’est la science politique avec son histoire, ses enjeux, ses méthodes et ses relations avec d’autres disciplines. A l’université, les étudiants sont parfois déçus par les cours d’initiation à la science politique ou de droit constitutionnel, ils s’attendaient à entendre parler de politique et non à devoir assimiler des méthodes sociologiques ou juridiques pour saisir le politique. De plus, beaucoup d’étudiants croyent que « parler de politique » est accessible à tous et se leurrent complètement sur les perspectives des carrières universitaires en science politique: beaucoup de docteurs pour peu de postes.

    Enfin, je pense qu’il faudrait soumettre ces spécialistes de la science politique à la charte des journalistes dès lors qu’ils s’expriment dans les médias puisqu’à partir du moment où ils s’expriment à la télé ou à la radio à une heure de grande écoute, ils ne sont plus dans leur fonction de professeurs, mais dans celle de consultant, surtout s’ils reçoivent des émoluments pour leurs interventions. Il serait davantage pertinent d’aligner le statut de consultant sur celui de journaliste et pourquoi pas leur donner une carte de presse. Juridiquement, il faudrait également rebâtir la frontière entre les cumuls des activités scientifiques et lucratives.
    En tant que professeur de science politique, constatez également ce phénomène de vulgarisation de la science politique par vos quelques collègues dans les médias?

  5. @ Laurent W. : eh oui, on nous a menti, sur cela et sur d’autres choses.

    A ce que tu me dis, la différence science politique/sociologie tient tout de même à l’orientation de la Charte à discuter, qui témoigne de notre ambition médiatique plus grande : chez les politistes aspirant politologues, il s’agirait avant tout d’encadrer les interventions des collègues dans l’espace médiatique, ce qui, chez nous, constitue un trophée enviable (ah nous aurions tant aimé occuper le haut de l’affiche…); je n’ai pas encore entendu parler d’encadrer la méthodologie ou de se référer toujours à la « demande sociale » pour justifier une recherche, même si, pour réaliser des sondages d’opinion, nos collègues sont de plus en plus attentifs au respect des règles d’anonymat des personnes enquêtées et au statut des fichiers informatiques ainsi constitués, et même si, dans mon laboratoire d’appartenance, PACTE, il existe une longue tradition de réponse à la demande sociale.

    @Cicéron :
    Je pense qu’il serait difficile de limiter le droit de parole des collègues universitaires, ils sont protégés dans cette liberté par le droit constitutionnel (ou en tout cas une décision du Conseil constitutionnel du début des années 1980) qui l’emporte hiérarchiquement sur toute autre contrainte juridique.

    Vous percevez assez bien les contraintes qui pèsent sur ceux qui s’expriment régulièrement dans les médias audiovisuels. Je dois vous avouer ne pas vraiment pas savoir de qui il s’agit, dans la mesure où, en pratique, je ne regarde plus jamais ce genre d’émissions. Que des collègues participent à l’un ou l’autre de ces « cafés du commerce » médiatisés n’aide sans doute pas à établir une réputation disciplinaire, mais je doute que quiconque puisse faire autrement. Si un collègue s’avisait de faire de longs discours vraiment argumentés qui aillent bien au delà des banalités d’usage qui font de chacun un politologue en puissance, j’ai bien peur qu’on le mette rapidement dehors (trop ennuyeux, pontifiant, « universitaire ») ou qu’on le considère à l’inverse comme un dangereux personnage, stipendié par quelque secte anti-démocratique. Exemple : un des faits les mieux établis de la science politique consiste en la très faible appétence de la plupart des gens pour la politique, leur très faible niveau de connaissances sur les questions politiques, sociales, économiques, qui va oser le dire ainsi sur un plateau de télévision? Qui va oser dire au grand public que, si parfois les politiciens abusent de leur bonne foi, c’est tout simplement parce qu’ils ne font pas le moindre effort de surveillance des hommes politiques? Que s’il existe de la corruption chez les hommes politiques, c’est parce qu’en la matière (fait établi là encore) la sanction électorale est généralement faible!

  6. Fidèle à une habitude qui ne se dément pas… j’arrive après la bataille, un mois après ou quasi, pour approuver (autre habitude tenace) le propos du billet ci-dessus.

    Et d’approuver mille fois plus encore (parce que je l’ai tellement partagé, comme « spécialiste des Etats-Unis » (sic), notamment) la constatation critique du « syndrome Bacharan ». J’avais même proposé, en d’autres temps, une Charte anti-Bacharan à mes collègues d’infortune américaine mais sans succès, hélas !

    Mais c’était exceptionnel, compte tenu de la gravité du fléau. Je suis contre les chartes habituellement…

  7. @phnk : vu le lien proposé, c’est tellement juste que cela en devient de l’humour noir! Rions un peu avant le désastre…

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