Coup de blues… et avis à la jeunesse doctorante.

Je ne crois pas m’avancer beaucoup en prenant ici acte de la défaite du monde universitaire opposé aux différentes réformes gouvernementales; que faire désormais?

Ma situation est en fait un peu étrange : grâce à la seule thèse que j’ai encadrée (celle de Geneviève Genicot, finie à l’automne 2007), je savais bien avant le conflit, soit dès 2003-04, que :  a) un référentiel de type néo-libéral était en train de s’imposer (par le très haut si j’ose dire) au sein de l’enseignement supérieur, et ce à l’échelle mondiale; b) les conflits nationaux sur la mise en place d’une version plus ou moins pure de ce référentiel partagé (l’éducation post-bac comme façon de produire du « capital humain » et de l' »innovation », et pas grand chose d’autre) venaient toujours après la bataille idéologique perdue sans doute dès les années 1970, et ne changeaient pas grand chose à l’affaire. Lors de ce conflit, beaucoup d’universitaires (Marcel Gauchet par exemple) ont trouvé les mots pour défendre les raisons de refuser le modèle néo-libéral de l’enseignement supérieur, mais ces propos « monarchistes » étaient sans doute trop tardifs face à la « révolution libérale » en cours.

Que faire désormais? Tout d’abord, considérer que, dans le référentiel « néo-libéral », toutes les matières issues de la version « humaniste » et/ou « positiviste » de l’Université deviennent caduques, des survivances, des effets d’hystérésis comme disent les économistes. Pourquoi du latin, du grec, de l’histoire médiévale, de l’archéologie, de la sociologie, de la science politique, des mathématiques fondamentales, de l’astronomie, et j’en passe? Et bien parce qu’en France tout au moins (et pour l’heure), la « haute noblesse d’Etat », comme dirait quelqu’un qui ne ferait sans doute plus carrière de nos jours, ne peut pas s’en débarrasser comme cela en mettant à la rue tous ces inutiles comme de vulgaires enseignants de marxisme-léninisme après 1989 en R.D.A. , et aussi parce que le  nouveau référentiel accepte qu’on puisse, pourvu qu’on fasse preuve de flexibilité sémantique, toujours revendre le même produit académique en le présentant sous ses à-côtés acceptables (rentable ou correspondant soit disant à la « demande sociale ») : après tout, les méthodes développés par les archéologues pourront toujours servir en criminologie appliquée, et donc servir un but socialement acceptable, protéger la société du crime. De même, avoir quelques notions d’humanisme ou de méthode scientifique peut aider dans les affaires, ai-je (re)lu récemment. Il n’y a pas éradication, mais simplement si j’ose dire transformation en matière ancillaire.

Cependant, que la jeunesse doctorante dans les matières moins centrales dans le nouveau référentiel universitaire le comprenne bien, si ce n’est pas déjà le cas. Cette situation signifie à terme bien moins de débouchés au sein du monde académique dans les dites matières. Ce n’est pas nouveau certes, mais j’ai bien peur que nous entrions désormais en plein dans un jeu des plus  « sadique ». En effet, il me semble évident que les candidats aux postes de chercheurs ou d’enseignants-chercheurs ont chaque année qui passe un « dossier » plus fourni que les générations précédentes. Ici, « le niveau monte » – au moins si l’on en juge quantitativement au nombre d’articles, de communications, de rapports de recherche, etc. des candidats; je ne sais pas si quelqu’un s’est déjà amusé à quantifier dans les différentes matières l’augmentation en nombre moyen de pages écrites et publiées pour obtenir un poste fixe à l’Université ou dans la recherche publique entre disons ne serait-ce que 1989 et 2009; il serait de fait instructif de comparer sur pièces les dossiers des recruteurs d’aujourd’hui quand ils entrèrent dans la carrière avec ceux des candidats qu’ils évaluent aujourd’hui; pour ma propre part, agrégé de science politique en 1999, je me demande souvent si je serais même admis aujourd’hui à être ATER avec mon dossier de l’époque; à ce stade, en fin de carrière (vers 2035, si je survis jusque là aux énervements à venir!), mon dossier de recrutement de 1999 me vaudra sans doute  l’équivalent d’un petit master2…

On se trouve typiquement devant un phénomène de « course à l’armement »: comme chaque doctorant  sait bien que les recrutements sont rares et difficiles et qu’il ne veut pas s’avouer vaincu d’avance puisqu’il est motivé le bougre, tout le monde augmente son effort (aidé en cela par les progrès technologique,  par la multiplication des espaces de publication ou de communication et par les conseils avisés des directeurs de thèse décidés à « placer » leurs doctorants en les initiant au « publish or perish« ), et, au total, c’est un peu comme sur le Tour de France, la « moyenne » devient affolante à la regarder avec un peu de recul historique. (Par contre, les salaires eux ne suivent pas la même courbe d’effort… cela ruinerait l’État, jeunes gens! C’est donc lutter beaucoup plus, pour obtenir la même chose.)

Conclusion: face à cette situation, j’encourage vivement les jeunes tentés par une thèse dans ces matières devenues de second rang à éviter à tout prix de s’engager dans cette galère surtout s’ils visent un poste de chercheur ou d’enseignant dans le secteur public. (Le discours est différent pour la thèse vraiment vécue comme un « simple » BAC+8). C’est là le discours public que nous (les enseignants-chercheurs en poste) des matières désavouées par le nouveau référentiel devrions tenir collectivement. Puisque le gouvernement qui  a adopté cette ligne de conduite nous signifie par tout  son comportement qu’il se passerait très volontiers de nos services, il est inutile de faire semblant de ne pas avoir compris le message, et de continuer comme avant à « reproduire » un corps universitaire désormais sans objet autre que la tendance des choses à persister dans leur être. Or ce n’est pas dans cette direction que poussent les institutions : au contraire, les financements de thèse restent nombreux, les Universités et les universitaires sont incités à afficher dans leur évaluation de nombreuses thèses menées à bien, on se trouve là devant un hiatus : l’institution veut produire de plus en plus de recherches, ce qui suppose des thèses qui restent l’un des meilleurs moyens de faire des recherches, mais se passerait fort bien de ce qui devient clairement le  sous-produit de la thèse, le docteur; plus « vachardement », il va de soi aussi qu’un vivier de précaires et de jeunes prêts à tout pour se placer ne peut nuire au bon fonctionnement de l’institution universitaire, qui tend du coup à ressembler à ces cabinets d’audit, tenus par les seniors, où il est finalement assez facile d’entrer, mais bien moins de progresser de manière régulière (sauf à être prêt à tuer père, mère, enfants, chiots et chatons). J’ai vu ainsi que les collègues niçois ont trouvé cette année pour quatre postes d’ATER à pourvoir plus de quinze doctorants ou docteurs dignes d’être classés, autrement dit à peu prés autant qu’il y a de recrutements en une année dans la France entière en science politique (Universités, CNRS, FNSP). Comme je ne doute pas que les collègues niçois aient fait correctement leur travail et aient ainsi indiqué que cette quinzaine de personnes étaient dignes d’entrer dans la carrière en enseignant dans leur Université, j’en déduis l’ampleur de la catastrophe…

Bien sûr, pour tous ceux engagés dans le parcours doctoral, et surtout pour tous ceux qui ont dépassé le point de non-retour (proche de la fin de thèse), cela ne change rien. Ils vont juste prendre leur ticket dans la file d’attente et augmenter leur armement (classique et autre), mais pour les autres, en particulier, ceux qui hésiteraient à faire une thèse, il faut les prévenir très sérieusement du parcours du combattant qui les attend, du fait que l’institution ne les considère dans le fond que comme un vivier, une piétaille, un moyen de progresser dans les classements. Il n’y aura vraiment pas de happy end pour la plupart d’entre vous. On se rapproche ainsi de la manière de fonctionner des professions artistiques (c’est-à-dire, bientôt, « pour un gagnant, cent aigris »). Y avez-vous bien réfléchi?

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11 réponses à “Coup de blues… et avis à la jeunesse doctorante.

  1. Bonjour,

    vous avez bien raison de tenir ce discours, c’est celui que je tiens à tous les étudiants qui s’interrogent sur la possibilité de faire une thèse – et, à en croire les échos que j’ai, je ne suis pas le seul doctorant dans ce cas-là.

    Reste que les docteurs resteront, dans un avenir pas trop lointain, encore bien plus nombreux que les débouchés académiques ; ce qui est d’autant plus problématique que notre pays ne reconnaît pas ces docteurs hors académie, et que notre marché du travail est ainsi fait que si on n’y rentre pas vers 23-24 ans, il devient beaucoup plus difficile d’y trouver une place.

    Vous avez raison de souligner à quel point l’entretien de cette précarité est profitable et souhaitable pour la pérennité du système. On pourrait ajouter à quel point les ATER et, surtout, les vacataires constituent une main d’oeuvre enseignante bon marché et peu susceptible de se rebiffer compte tenu de la grande précarité de leur statut.

    Ce qui m’inquiète le plus est surtout la manière dont ce système tend parfois à être légitimé, de manière bien sûr inconsciente ou du moins involontaire, par ceux-là même qui en sont les premières victimes. Combien de fois ai-je entendu des camarades doctorants précaires plaider pour la « liberté » de faire une thèse non financée, et pour la « liberté » de faire une thèse aussi longue qu’on le veut… Un signe patent de cette situation est que, dans le mouvement récent, les doctorants se sont mobilisés contre le contrat doctoral (certes critiquable à bien des égards), mais pas contre le non financement des thèses ni contre le scandale des vacations !

    Ceci dit, la « bonne nouvelle » semble être que les étudiants sont de plus en plus conscients de ces difficultés et qu’ils hésitent de plus en plus à s’engager dans une thèse, en particulier les meilleurs d’entre eux. Je doute que ce moment soit suffisamment puissant pour l’heure pour que le vide qu’il crée dans les labos alerte les responsables (mais qui est vraiment responsable dans ce système ?), mais ça viendra peut-être.

  2. @ Joël : merci de votre approbation et de vos précisions.

    Pour la « bonne nouvelle » que vous évoquez à la fin de votre réponse, je le constate aussi comme enseignant en 1er cycle de l’IEP de Grenoble : depuis quatre-cinq ans, ce sont souvent les très bons étudiants qui ne veulent pas faire de thèse en n’entrant déjà pas dans une filière recherche (à Grenoble ou ailleurs), ceux qui choisissent cette voie malgré tout croient (ou font semblant de croire?) à leur « bonne étoile » – une très petite partie d’entre eux n’a sans doute pas tort: dans quinze ou vingt ans, certains auront surmonté toutes les épreuves, ils auront quelque chose qui ressemblera à un poste fixe (dans la définition qui en sera donné alors…), et ils seront la « preuve » qu’on peut surmonter tout cela puisqu’il y aura toujours quelques « recrutements » par an pour entretenir la croyance… En somme, il existe ici un « effet de halo », où les personnalités ayant réussi à faire une thèse même sans être financé et à être recruté malgré (ou à cause de) les dix ans passé en thèse et les dix ans de post-doc (j’exagère à peine) montrent que « rien n’est impossible à cœur valeureux ». On aura oublié entre temps tous ceux qui ont été laissé au bord du chemin et qui, par définition, ne font pas parler d’eux. En somme, de plus en plus parmi les doctorants restants dans ces disciplines à débouchés faibles ou inexistants, personne ne prendra vraiment en compte dans sa décision de faire une thèse la réalité statistique des flux en cause (et leur restriction à venir si le référentiel universitaire ne change pas). C’est le modèle « artiste » de la carrière qui prévaut où l’on surestime systématiquement ses chances (en dépit de déclarations publiques pessimistes par ailleurs), ce qui explique aussi peut-être la propension de vos collègues à accepter à court terme des « conditions sociales » d’exercice du métier largement analysables comme de l’exploitation par l’institution.

  3. Je souscris pleinement ; je signe des deux mains à votre billet, cher ex-directeur de thèse. En rédigeant ma thèse, j’ai vu se perdre le combat pour une université véritablement humaniste – celle dont je voulais faire partie – et se détricoter mon propre futur devant mes yeux. Votre constat est lucide et j’y ajouterais simplement la rage malheureusement trop sourde d’une jeunesse qui ne trouve aujourd’hui nulle part sa place et qui, au sein de l’université, souscrit trop facilement à l’avilissement à laquelle on la plie, par naïve croyance en des promesses qui n’ont heureusement plus le mauvais goût d’être énoncées mais continuent de flotter dans l’air. Ce qui nourrit une rage profonde en moi, aujourd’hui, est ce silence collectif carburant à l’espérance qui ne veut pas mourir. Comment conserver le respect de soi-même dans un tel parcours? Probablement ces propos seront-ils perçus comme prétentieux ; ils se veulent simplement humains. Car vient un moment où la coupe est pleine : quand des destins sont en jeu, presque systématiquement broyés au sein d’une machine à produire, sans égard aucun pour les dégâts qu’elle inflige collectivement à une génération entière, incapable de se projeter dans l’avenir. C’est la fabrication d’une génération brisée, d’une génération à qui on interdit au fond la fierté et l’éclat ; c’est l’effacement, en elle, des objectifs intellectuels nourris si sincèrement au départ, par l’imposition d’une logique de survie avilissante. Dans quel état intellectuel et moral ceux qui survivront à ce parcours se trouveront-ils une fois le chemin accompli?

  4. Content de te voir « converti » au référentiel : à quand Chistophe Bouillaud en charge du cours de « Politiques publiques » ?
    En accord global avec ton post, mais avec quelques aménagements :
    1. Oui pour plutôt mettre en garde les possibles doctorants, mais non au discours fataliste. Cela reste un beau métier (personnellement je ne m’en imagine pas d’autre rétrospectivement) et la thèse une belle expérience.
    2. Le problème des débouchés vers l’enseignement et la recherche n’est pas seulement quantitatif, il est aussi lié aux procédures de recrutement. Comme on pouvait le craindre, la superposition de l’ancien et du nouveau régime a exacerbé le localisme, tandis que les divisions internes de la discipline ne font rien pour déterminer des recrutements « professionnels » à peu près au-dessus de tout soupçon. Pas de fatalité là non plus : pour avoir participé à plusieurs procédures d’évaluation et de recrutement à l’étranger, je sais « qu’un autre monde est possible ».
    3. Il faut se garder de ne voir comme débouché que le marché académique français. Tu le dis toi-même, mais il faut insister : une thèse peut déboucher sur un poste d’enseignant-chercheur ailleurs qu’en France ; une thèse peut déboucher sur bien d’autres choses qu’une carrière universitaire. Je mets en garde mes doctorants dès le début de la thèse et les incite à nourrir d’autres réseaux et à voir très tôt ailleurs. Bon, avec un seul ex-doctorant (qui fera son 2e post-doc à l’étranger l’an prochain), le succès de cette stratégie n’a pas encore non plus de poids statistique…

  5. @ ge : merci pour votre approbation qui ne m’étonne certes pas.
    Pour le sort de votre génération (et des suivantes), je parie tout de même que le bruit va se répandre que l’absence de débouchés académiques suppose de faire (ou non) une thèse pour elle-même sans se préoccuper de sa retombée en terme de carrière. Il est vrai que le corps enseignant des disciplines concernées par le changement de référentiel (à quelques exceptions prés) ne sent pas d’officialiser la situation de pénurie définitive de postes à pourvoir, ce qui viderait un peu de sens le jeu académique en cours! Cela supposerait aussi de s’interroger sur sa propre place dans la société; comme me l’a dit un ami, ce n’est que lors du présent conflit universitaire, que beaucoup de collègues des disciplines humanistes (histoire par exemple) ont « découvert » la haute estime dans laquelle ils étaient tenus par le pouvoir politique du moment.

    @ Yves : eh oui, je ne néglige pas d’utiliser les explications par le « référentiel », quel éclectisme, n’est-ce pas? Me voilà adoubé pour faire le cours de politiques publiques, tu crois que ta seule recommandation suffira?

    Tes précisions sont utiles : il est vrai que si, à la pénurie de postes, on ajoute un localisme « amélioré » par la L. R. U., il devient indécent d’engager quelque jeune que ce soit dans un tel traquenard en France et il faut donc penser large. J’ose espérer que cet aspect de la L. R. U. sera révisé assez vite à la suite de quelques beaux scandales croquignolesques.

    Je ne nie pas par ailleurs que le métier que nous exerçons tous deux soit un métier passionnant, mais je crois que nous en avons déjà une perception faussée par la relative facilité avec laquelle nous y avons accédé il y a tout de même quelques années. Les débouchés en dehors de la vie académique d’une thèse en science politique restent bien faibles en France, et de fait, il vaut mieux consacrer son énergie à autre chose si l’on veut faire carrière (à la vie associative par exemple).

  6. Peut être les futurs doctorants sont-ils plus conscients que vous ne le pensez des difficultés (indéniables) auxquelles vous faites référence, bien qu’ils ne soient, si je suis la logique du post, pas les meilleurs étudiants mais des idéalistes sans doute un peu béats, naïfs comme des provinciaux qui montent à Paris s’inscrire au cours Florent. Je pense que beaucoup envisagent une carrière possible à l’étranger, ou encore de mettre à contribution l’expérience de leur thèse dans d’autres carrières que le monde académique français.
    Même si je pense que la carrière académique en France est effectivement de plus en plus un parcours du combattant semé d’embûches, je ne suis pas sûre qu’il y ait aujourd’hui beaucoup de domaines dans lesquels on raconte qu’il n’a jamais été plus facile de faire carrière. Les apprentis journalistes, médecins, fonctionnaires européens, énarques, agrégés sont dans une situation qui ne fait pas envie non plus. Même les financiers et autres commerciaux, qui ont explicitement choisi une voie censé leur assurer des débouchés et de l’argent rapidement ne m’ont pas l’air de nager dans un océan d’optimisme.
    On pourrait certes décourager tous les aspirants à des professions avec des faibles débouchés, comme vous le faites pour les apprentis chercheurs. Je pense plutôt qu’il faut que les doctorants aient pleinement conscience du fait qu’ils vivront avec le salaire d’un employé de McDo (s’ils sont financés), que les postes sont chers et rares, que les inimitiés entre labo et le localisme détermineront pour partie leur future carrière, mais s’ils le savent et l’assument, il est sans doute inutile d’enfoncer le clou.

  7. @ Camille B. : certes s’ils le savent, inutile de leur préciser encore; pour ma part, je crois, à travers ma propre expérience d’enseignant, que certains ne le savent pas; je pense même, de manière un peu bureaucratique certes, qu’il faudrait au moment de leur première inscription en thèse leur faire lire à haute et intelligible voix un texte les informant de toutes les difficultés à venir (statistiques à l’appui), et le leur faire signer ad futuram memoriam. Certes, cela ne changerait pas grand chose : ce n’est pas parce qu’on vous explique qu’une pratique est à risque que l’individu poussé par son désir va s’en abstenir. Et puis après tout, on préfère du coté des « assis » (dont je suis): le « Engagez, rengagez-vous dans la Légion étrangère, elle vous fera voir du pays! » Je prône simplement par mon post la « réduction des risques », sachant bien qu’après, certains à l’approche de la quarantaine (sic) constateront les dégâts de cette belle aventure sur leur vie.

    Par ailleurs, si l’on regarde l’ensemble des professions demandant une éducation (du métier qui demande un CAP à celui qui demande un Bac+8), il ne faut pas généraliser la crise de l’emploi. Autant que je le sache un plombier ou un ingénieur ayant une spécialité valorisé par le marché trouvera assez facilement un emploi. De fait, il existe de fortes différences d’échelle dans le déséquilibre entre les postes à pourvoir du fait de l’évolution socio-économique et les aspirations des jeunes : il est par exemple abyssal dans l’aspiration à une profession artistique ou désormais au journalisme ou dans tout ce qui concerne la recherche en sciences humaines (dans tout ce secteur dit désormais des « intellos précaires »), il reste par contre modéré pour les professions de l’enseignement primaire et secondaire par exemple qui continuent à recruter un peu, il est peu sensible dans certains secteurs de l’ingénierie ou dans certains métiers manuels… En étant très cynique, je ne crois pas que, pour devenir cadre du système pénitentiaire français, il existe de grandes frustrations… il est vrai que sans doute presqu’aucun jeune ne « rêve » à 18 ans d’une telle carrière!(même si il faut bien que quelqu’un de raisonnable exerce ce métier-là) De fait, loin de suggérer que chacun fasse fi de ses aspirations profondes, je veux simplement souligner qu’il faut faire sans les institutions françaises actuelles qui ne proposent plus grand chose.

  8. Sans grande surprise, je suis plutôt d’accord avec le raisonnement en trois points proposé par Ardys : (i) fondamentalement, c’est un chouette métier (ii) dont les conditions se dégradent dans l’Hexagone (iii) mais dont les conditions d’exercice sont meilleures, ou se dégradent moins vite, ailleurs.

    Il reste un peu d’espoir :

    1) L’Apec annonce 25% d’emploi en moins chez les cadres cette année : si la tendance se prolonge sur 3-4 ans, le marché universitaire pourrait presque en devenir attractif.

    2) Plus sérieusement, cette année, il y avait plus de postes de science politique ouverts dans mon université d’accueil britannique que sur l’ensemble du territoire français. Il suffit de regarder au-delà de la Manche.

    P.S. Je peux me tromper, mais il me semble avoir entendu une lecture à haute voix de ce post au premier cours que vous aviez donné à ma promo en Master 2 Recherche, il y a quelques années.

  9. @ phnk : je ne sais pas si votre point 2 (d’espoir) en est vraiment un! En effet, ce dynamisme britannique correspond beaucoup à l’avantage comparatif que procure un enseignement en anglais (supposé) natif dans un marché globalisé de l’enseignement supérieur. Or, comme le disaient des étudiants étrangers en Suède suivant des cursus entièrement en anglais, interviewés dans le journal d’ARTE, que le gouvernement veut faire payer dorénavant pour étudier dans le pays s’ils sont d’une nationalité non-U.E., s’il faut payer, eh bien, tant qu’à payer, nous irons directement dans un pays anglophone… La France n’est pas un pays anglophone à ma connaissance, et, pour l’instant, en sciences sociales et humaines, très peu de cursus universitaires sont offerts entièrement en anglais.

    Concrètement, pour un candidat à une carrière académique, cela signifie que, pour profiter de ces opportunités, il faut avoir la possibilité de bouger dans cet univers et surtout d’opérer une conversion de son langage primaire de publication vers la langue anglaise. Je ne suis pas sûr que tous les doctorants en soient capables ou soient intéressés par une telle conversion, et je vois bien que de « vieux » candidats à des postes datent, si j’ose dire, de cette époque antécédente où la question ne se posait pas encore en ces termes.

    Pour répondre à votre « P.S. », il est vrai que je tenais il y a quelques années déjà plus ou moins ce discours, cela m’étais d’autant plus facile que je savais par une thèse en cours où le système français devait aller à terme. Ce qui veut donc dire que je radote déjà un peu, ou que je suis cohérent avec moi-même… Ceci étant, j’ai tenu le même discours au début de l’année dernière 2000-2009: simplement chaque année la crise de recrutement en France devenant plus évidente, je peux enrichir mon argumentaire.

  10. Bonjour,
    Ayant abandonné ma thèse cette année après deux ans, je ne peux que souscrire à votre billet. Pour ma part, je savais bien en m’engageant dans cette aventure qu’elle était difficile, mais je n’avais quand même pas mesuré l’ampleur du désastre, et il me semble qu’on ne m’avait pas assez avertie. Au risque de paraître niaise, je ne savais même pas lorsque j’ai commencé qu’il fallait après la thèse passer une qualif’ et tout ce qui s’ensuit… Faire une thèse avec en vue des débouchés extra-académiques? Je n’en vois pas l’intérêt, à quoi bon avoir une thèse pour atterrir à un poste où le niveau de diplôme atteint n’est pas reconnu et les compétences développées pas mobilisées (voire méprisées)? Sauf à être masochiste… Quant à partir à l’étranger, il faut comme vous le dites en avoir les moyens et l’envie… Enfin, faire une thèse « pour la thèse », pourquoi pas? Mais pour qui cela est-il envisageable? Cela me semble un luxe qui n’est quand même pas à la portée de tout le monde. Pour ma part, je pensais (quand même) à m’assurer un avenir et à avoir de quoi manger demain… Bref, je ne peux que vous encourager à continuer d’avertir avec insistance les candidats au doctorat ! Quitte à ce qu’ils le soient plusieurs fois. Je ne peux pas dire que ces deux années ont été pour moi une totale perte de temps, mais je crois qu’il était lucide d’arrêter là les frais, et, si c’était à refaire, sans hésiter… je ne le referais pas! Bon courage à vous, et surtout aux actuels et futurs doctorants.

  11. @ Marie : j’espère que vous trouverez maintenant votre voie et ne resterez pas trop amère de cette (més)aventure.
    Je vais bien sûr continuer à avertir les candidats au doctorat de ce qui les attend, dans la mesure de mes propres connaissances sur ce parcours du combattant qui se complique et se rallonge chaque année.

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