Jérôme Gautié, Le chômage.

gautiéPeut-être est-ce parce que ma femme est au chômage depuis peu, peut-être est-ce parce que je ne veux pas oublier que j’ai été dans une vie antérieure agrégé de sciences économiques et sociales en lycée, peut-être aussi parce que l’auteur est un ami de longue date, en tout cas ai-je voulu rendre compte ici du « Repère 531 » (La Découverte, Paris, 2009) sur le Chômage de Jérôme Gautié, professeur d’économie à l’Université Paris I.

Ce livre prend la suite d’un « Repère » à succès écrit et mis à jour par Jacques Freyssinet de 1984 à 2004.  Son objectif, lié à sa place dans une collection de vulgarisation et de synthèse destiné à un public universitaire, est de rendre compte de la manière la plus concise et la plus équilibrée possible des points de vue en présence en 2009:  le chômage de masse préoccupe bien sûr les économistes depuis les années 1930, mais les théories et les travaux empiriques se sont multipliés depuis les années 1970, et c’est à un état des lieux empirique et théorique de tout ce travail collectif que J. Gautié s’essaye, avec succès me semble-t-il.

On notera ainsi à le suivre que, sur les dernières décennies, l’intérêt des économistes s’est surtout porté  sur l’explication du « chômage structurel », c’est à dire de cette part du chômage que ne peut expliquer la conjoncture économique au sens strict. Il est vrai que de nombreux pays développés ont connu depuis 1973-74 des périodes de reprise vigoureuse de leur activité économique sans réussir pourtant à réduire à l’insignifiance leur niveau de chômage. La réponse à cette énigme (et là je simplifie le propos de l’auteur pour mieux me faire comprendre) tient essentiellement à une incapacité du marché du travail à établir un salaire d’équilibre  « walrasien » en raison de contraintes sociales et/ou institutionnelles. Ainsi qu’il est présenté dans l’ouvrage, le schéma dominant chez les économistes semble ainsi être : a) si nous vivions dans un monde de concurrence pure et parfaite, le taux de chômage serait nul (voir l’explication « standard » résumée par l’auteur, p. 36-38); b) comme le monde réel ne correspond pas vraiment à ce monde de concurrence pure et parfaite, comme il est rempli de règles, d’institutions, d’organisations, de territoires et d’espaces, de générations de travailleurs, de stratégies d’acteurs plus compliquées et conflictuelles que dans ce monde parfait, il existe bel et bien un « chômage d’équilibre » non nul. Pour l’expliquer, on fait alors appel à des modèles insistant sur les rigidités de comportement des uns et des autres ou sur les effets de non-coordination des stratégies des uns et des autres (voir p. 48-49 par exemple  l’explication du modèle WS/PS). La ligne intellectuelle de l’ouvrage apparait ainsi comme celle d’une « montée en réalité » : l’alpha et l’oméga du raisonnement reste certes un ajustement de marché offre/demande, mais la compréhension du monde réel demande de faire sa place aux très nombreux grumeaux  de ce dernier (tout particulièrement aux institutions nationales du marché du travail pour les recherches plus classiques, mais aussi à toutes les institutions encadrant tous les marchés pour les recherches les plus avancées). De ce fait, le livre montre bien que l’économie sur ce segment au moins de ses recherches est désormais bien loin de l’image caricaturale qu’on peut s’en faire parfois : le monde réel des institutions au sens large existe bel et bien pour la nouvelle génération des chercheurs en économie – ce qui souvent rapproche de considérations proches de celles des politistes « institutionnalistes », par exemple quand il s’agit d’étudier la place des syndicats dans les différents contextes nationaux et leurs effets sur l’évolution des salaires.

Pour ma part, en tant que politiste, j’ai tiré de la lecture de cet ouvrage deux conclusions qui m’ont semblé plutôt gênantes pour toute politique (future) de lutte contre le chômage, surtout si elle se veut de gauche.

L’auteur explique ainsi  qu’aucune des solutions « miracle » ne fonctionne vraiment. Il montre même que le consensus de la profession des économistes  irait plutôt dans le sens d’un effet pervers au détriment des bénéficiaires de tous les dispositifs ciblés de retour à l’emploi qui s’éloignent un tant soit peu de la norme de l’emploi ordinaire dans une entreprise privée, et ce quelque soit le pays envisagé : les employeurs privés semblent ainsi se méfier de ces « mauvais sujets » qui ont bénéficié des « Ateliers nationaux » du moment. On mesure ici l’écart avec ce que proposent la plupart des partis lors d’une campagne présidentielle dans un pays comme la France, à chacun sa solution miracle, qui passe au contraire sur une ou plusieurs mesures ciblées (« emploi-jeunes », CIE, CES, etc.). Comme dirait François Mitterand, « Contre le chômage, on a tout essayé » (et rien n’a marché). La seule mesure qui, selon l’auteur, ferait à peu prés consensus chez les économistes à la fois du point de vue théorique et du point de vue empirique, en particulier pour un pays comme la France, c’est la baisse des charges sociales et autres sur les bas salaires (p. 101-104). La réduction du temps de travail a un effet plus controversé, et plus ambigu (p. 104-107).  La baisse des charges sociales (ou du « coin social » ou « coin socio-fiscal » en jargon) ouvrirait d’une part la possibilité à des activités de perdurer ou surtout de se créer dans des secteurs à faible valeur ajoutée (par exemple les services à la personne, l’hôtellerie, la restauration, la sécurité) et d’autre part l’opportunité pour les employeurs d’arbitrer (quand c’est techniquement possible) entre différents niveaux de qualification des salariés. Des bas salaires contenus à niveau juste  inférieur à leur productivité marginale attendue permettraient le « déversement » (au sens de Fourastié) dans ces secteurs à basse valeur ajoutée de la main d’œuvre « libérée » d’autres activités. Cette modération salariale n’implique pas selon l’auteur la nécessité de l’absence d’un salaire minimum (qui, au contraire, peut éviter sans dommage visible pour la survie des entreprises et des emplois en cause une  surexploitation de certaines catégories de main d’œuvre, p.69-70), mais  il indique aussi que ce dernier doit bien se garder de dépasser les capacités productives de la main d’œuvre disponible dans les secteurs susceptibles de l’employer.  On ne s’étonnera pas que, du coup, l’auteur en soit arrivé à travailler sur l’univers des travailleurs à bas salaire (voir son livre avec E. Caroll sur Low Wage Work in France, qui fait partie d’une comparaison internationale encouragée et publiée par la Russell Sage Foundation), et à indiquer en conclusion de l’ouvrage que  la catégorie de chômage tendait à devenir finalement peu pertinente pour le débat public. En effet, s’il suffit pour résorber le chômage de masse de maintenir (… à l’américaine) le coût salarial horaire si bas qu’on trouvera toujours une activité de service rentable pour employer les surnuméraires des anciens secteurs productifs,  il va en résulter rapidement une impasse sociétale : toutes les personnes désireuses de travailler auront effectivement un travail, mais ce dernier ne leur permettra de « vivre » que si les marchés des biens et des services offrent des biens très low cost à acheter : autrement dit, il faut se « walmartiser » des deux côtés. Pour être plus clair, un Smic maintenu bas crée des emplois dans le secteur privé qui n’auraient sans doute  pas existé sans cela, mais si, par exemple, le marché du logement pour ne citer que lui lui n’est pas aussi  low cost, la catastrophe sociale menace.  Ou alors il faut faire du raccommodage d’urgence comme avec la Prime pour l’Emploi (PPE) ou maintenant avec une part du Revenu de Solidarité active (RSA), des dispositifs qui entérinent le fait que de nombreux travailleurs se voient offrir des emplois moins productifs que le niveau minimal  de revenu pour vivre dans une société moderne selon ses règles… L’auteur semble en être bien conscient qui cite en conclusion de son ouvrage la notion récente de « travail décent » du Bureau international du travail ainsi qu’un calcul associatif faisant apparaitre comme 40% de la main d’œuvre française étant au milieu des années 2000 en dehors de cette définition (rémunération trop basse, horaires trop élevés et/ou trop saccadés, inadéquation trop forte entre qualification et poste occupé, etc.).

Le second point qui semble à peu prés faire consensus entre économistes, c’est l’importance des institutions du marché du travail qui incitent à rechercher à la fois vite mais aussi bien un nouveau travail quand on en a perdu un : le Danemark parait un bon exemple de cet équilibre fin entre indemnisation correcte des chômeurs et mécanismes concrets d’incitation à la recherche d’un emploi appariant durablement le salarié et son futur employeur. Là encore, le message de l’ouvrage ne satisfera guère les politiques en quête de solution miracle : l’auteur insiste bien sur la prise de conscience de plus en plus nette des économistes attentifs aux institutions que celles-ci « font système » dans chaque pays . Normalement, ce devrait être l’une des fonctions des partis politiques d’être capable d’agréger les différentes contraintes sociétales et d’en faire un système institutionnel viable, mais là force est de constater que les partis d’aujourd’hui (de gauche ou de droite d’ailleurs) ne sont pas très habiles dans cette fonction.

Au total, les deux aspects du consensus des économistes ici retenu (salaires bas et contenus permettant le déversement dans les « nouveaux » services des individus les moins productifs, et amélioration des conditions institutionnelles de la rencontre de l’offre et de la demande de travail pour tout le monde) ressemble fort à l’Agenda 2010 de la social-démocratie allemande… Or on ne peut que constater que cet Agenda 2010 ne lui a pas beaucoup profité sur le plan électoral jusqu’ici… La baisse du « coin fiscal » était aussi le point majeur du programme économique de Romano Prodi, sa martingale économique, lors de sa campagne électorale de 2006 : le moins que l’on puisse dire, c’est que cette mesure n’a pas eu les effets escomptés en terme de popularité par les partis qui le soutenait…  Les partis sociaux-démocrates sont donc condamnés à réfléchir à autre chose (par exemple à se donner des objectifs en terme de diminution du coût du logement), ou à laisser faire les partis libéraux et conservateurs qui n’ont idéologiquement pas grand chose à redire à ce programme.

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